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Full text of "De la Pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes, et de son traitement curatif et préservatif"

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DE 



LA PELLAGRE. 






Imprimerie do iiennuykr et turiun, rue I.emercier, Q4. 
Batignolles. 



DE 



LÀ PELLAGRE 

DE SON ORIGINE 
| DE SES PROGRÈS, DE SON EXISTENCE EN FRANCE 

DE SES CAUSES 

et de son Traitement curatif et préservatif. 



PAU 

THÉOPHILE ROUSSEL, 

w 

DOCTEUR EN MÉDECINE, 

ANCIEN INTERNE ET LAURÉAT DES HÔPITAUX DE PARIS , LAUREAT DE I.'iNSTITUT 

DE fkANCE, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ANATOM1QUE. 



Je crois fermement que tout médecin doit 
étudier la nature humaine, et chercher soi- 
gneusement, s'il veut remplir ses obligations, 
quels sont les rapports de l'homme avec se* 
aliments, avec ses boissons, arec tout son 
genre de vie , et quelles influences chaque 
chose exerce sur chacun. 

Hippocrate, de l'une, médecine. 



PARIS 

AU BUREAU DE L'ENGYCLOGRAPHIE MÉDICALE, 

7, BUE NEUVE-DE-lAjNIVERSITÉ 
(Prolongement de la rue Saint-Guillaume }. 

1845 



EMORY UNIVERSITY 

ITHE A. W. CALHOUN MEDICAL Li 



(^ ****** GUy 



a 

I 



2lu* Médecins &es Campagnes 



Puissent les paroles d'Hippocrate , 

inscrites en tête de ce livre, 

diriger sans cesse leurs observations! 

ils rendront à l'humanité 

d'impérissables services. 



AVANT-PROPOS. 



Vers le milieu du siècle dernier, une maladie 
inconnue aux anciens s'est montrée sur divers 
points de l'Europe, et, malgré les améliorations 
apportées depuis cette époque aux conditions 
d'existence des peuples, on a vu cette maladie se 
répandre et s'aggraver chaque jour, décimant sans 
bruit une partie des populations agricoles et me- 
naçant de les entraîner dans une dégradation 
physique et morale irrémédiable. 

Au moment où nous sommes arrivés , la ma- 
ladie dont je parle, la pellagre, toujours entourée 
dans sa marche d'une profonde obscurité, s'étend 
sur plusieurs royaumes, et, tandis que la plupart 
des médecins français la considéraient encore 
comme une affection exotique, une série de ré- 
vélations vient de nous la montrer fixée endé- 
miquement dans nos provinces du Midi, et frap- 
pant çà et là des victimes isolées jusque dans le 
centre de la France. 

D'où vient cette maladie à la fois singulière et 
terrible? quelle est sa cause ? comment s'est-elle 



( V111 ) 

soustraite aux lumières de la science et aux pro- 
grès de la civilisation ? par quels moyens peut-on 
parvenir à arrêter ses envahissements? Tout mé- 
decin est conduit désormais à se poser d'une 
manière sérieuse ces questions que la sollici- 
tude des autorités administratives a déjà adres- 
sées avec instances à plusieurs corps savants, 
et dont on chercherait vainement la solu- 
tion dans nos traités de pathologie les plus com- 
plets. 

Cet état de la science , en présence d'un fléau 
qui multiplie ses ravages et contre lequel le pra- 
ticien reste désarmé, m'a décidé à publier sans 
délai des recherches commencées il y a quatre 
ans dans l'un des principaux foyers de la pellagre, 
et à la suite desquelles j'ai été amené l'année sui- 
vante à découvrir dans un hôpital même de Paris 
un exemple de cette maladie, le premier qui ait 
été observé dans le centre de la France. 

C'est surtout à ce fait nouveau et inattendu, 
dont l'importance a été bientôt révélée par une 
série de faits analogues observés en divers points 
de la France , que j'ai dû de bien connaître et la 
gravité des questions que soulève la pellagre, et la 
lacune qui existe à cet égard dans notre littéra- 
ture médicale. 

Rien n'est aussi important pour l'appréciation 
d'un fait, que le point de vue où l'on se place pour 
le considérer. Indépendamment des obstacles que 
j'indiquerai plus loin et qui s'opposaient à la con- 
naissance de la pellagre, cette maladie ne pou- 



(IX ) 

vait être bien étudiée tant que, décrite sous 
différents noms , considérés à leur tour comme 
indiquant chacun une endémie particulière, elle 
n'était point envisagée dans son ensemble et 
comme un seul fait nosologique. Il fallait que 
les éléments épars de cette étude nouvelle fussent 
tous rassemblés, pour que les liens de la pel- 
lagre avec le reste de la pathologie , et ses rap- 
ports intimes avec une révolution récente dans 
l'alimentation des peuples européens, pussent 
apparaître avec évidence, et conduire à des don- 
nées pratiques pour le traitement des pellagreux 
et T extirpation de la maladie. 

Je crois que cet ouvrage, dont je suis loin du 
reste de me dissimuler les imperfections, approche 
plus qu'aucun autre de ce double but. J'espère, 
en effet, démontrer que la pellagre s'est établie 
dans chacun des pays où elle existe aujourd'hui, 
à la suite de l'introduction d'une culture inconnue 
à nos pères, la culture du maïs, et qu'elle s'étend 
et s'aggrave à mesure que la féconde céréale d'A- 
mérique prend elle-même une place plus consi- 
dérable dans le régime alimentaire des classes 
inférieures. 

Mais avant d'aborder cette question d'étiologie, 
qui soulève autour d'elle un grand nombre de 
questions accessoires , je dois montrer que l'exi- 
stence d'une maladie populaire provenant de l'a- 
bus ou des altérations d'un aliment végétal, n'a 
rien de nouveau et d'exceptionnel dans l'histoire 
de la médecine. 



(x ) 

En étudiant les influences des climats sur l'état 
physique et moral des peuples, les médecins, 
comme les philosophes 1 , se sont attachés d'une 
manière trop exclusive aux effets immédiats des 
modificateurs atmosphériques. L'homme n'est 
pas subjugué seulement par l'atmosphère qui 
l'environne; il l'est encore puissamment par plu- 
sieurs causes externes, dont la plus efficace, après 
l'air, est le régime alimentaire 2 . 

L'alimentation n'offre-t-elle pas en effet la voie 
le plus largement ouverte à l'invasion du monde 
extérieur dans l'économie vivante , et n'est-ce 
point par ce chemin qu'arrivent la plupart des 
matériaux employés au renouvellement incessant 
de la substance organique? Or, comment des 
différences marquées dans la qualité des maté- 

' Cette tendance, si marquée dans Y Esprit des Lois, est déjà 
sensible dans le Traité des eaux, des airs et des lieux. 
Au reste, ce reproche s'adresse non pas à Hippocrate, mais à 
l'usage que l'on a fait de ses écrits : il suffirait de jeter les yeux 
sur le livre de Y Ancienne médecine pour voir que le médecin 
de Gos a comblé la lacune laissée dans le Traité des eaux, des 
airs et des lieux; cependant Galien lui a adressé un reproche 
à cet égard dans son commentaire (De nat. hom., lib. II, com- 
ment. II, text. 3, p. 132, t. III, éd. Chart.) du Traité de la 
Nature de Vhomme. Hippocrate, aussi bien que Galien, a cité 
des exemples de maladies produites par les aliments corrompus, 
et le petit nombre de traits à l'aide desquels il caractérise ces ma- 
ladies appartiennent évidemment au groupe des maladies cé- 
réales que nous connaissons aujourd'hui. 

2 Sans doute on pourrait rapporter, en dernière analyse, les 
qualités des aliments aux effets du climat et à l'influence des 
modifications atmosphériques. Gela n'empêche pas que les ali- 
ments ne deviennent par eux-mêmes la source de modifications 
particulières, qu'une alimentation différente empêcherait de se 
produire. 



( x' ) 

ïiaux de la vie n'influeraient-elles pas sur les 
manifestations vitales? La plante est conforme 
non-seulement à l'air dont elle aspire le carbone, 
mais encore aux qualités du sol qui la nourrit ; 
ranimai et l'homme lui-même, sont assujettis 
également à porter la livrée des substances aux 
dépens desquelles ils vivent. 

L'homme est omnivore : cette vérité, reconnue 
par tous les physiologistes, est tellement démon- 
trée par l'expérience et par le raisonnement , 
qu'elle ne peut fournir matière à une discussion 
sérieuse. Placé par la disposition de ses organes 
et par sa puissance digestive entre les animaux 
tout à fait carnivores et ceux qui sont exclusive- 
ment herbivores , l'homme tient dans son ré- 
gime une sorte de milieu dans lequel il peut lar- 
gement osciller, et, suivant les conditions impo- 
sées par le climat et par l'état social, se rappro- 
cher plus ou moins des régimes exclusifs. 

Il n'existe pas en effet, au point de vue de l'a- 
limentation 1 , de différence absolue entre le ré- 
gime végétal et le régime animal ; les différences 
sont uniquement relatives à la puissance d'assi- 
milation des animaux qui puisent leurs aliments 
dans l'un ou l'autre règne. En définitive, le règne 
animal, considéré dans son ensemble, se nourrit 
du règne végétal; seulement, certaines espèces 

1 Lorry proclame cette vérité, lorsque sur cette question il 
dit : « Les principes sont les mêmes, l'altération seule est dif- 
férente. » (Essai sur les aliments, p. III, c. iv. p. 352, in-12. 
Paris, éd. de 1754.) 



( Ai ) 

animales, douées d'une énergie digestive trop 
faible pour puiser directement dans ce dernier 
règne, ont besoin, pour s'en approprier la sub- 
stance, que des espèces mieux douées aient fait 
subira celle-ci une première élaboration. Ainsi, 
les herbivores, les plus puissants des animaux par 
la faculté digestive , prennent directement dans 
les végétaux les éléments que les carnivores leur 
enlèvent en les mangeant eux-mêmes , et c'est 
ainsi que, dans ce cercle éternel que la matière 
parcourt, passant d'un règne à l'autre, des créa- 
tions animées aux créations inanimées, suffisant 
à toutes les existences sans augmenter ni diminuer 
jamais d'un atome, les plantes sont comme le 
premier échelon où elle s'arrête et se fixe un in- 
stant pour monter du monde inorganique au 
monde organisé ; les herbivores, à leur tour, sont 
comme un second échelon, une station intermé- 
diaire entre les végétaux et les animaux plus 
élevés. 

L'homme, inférieur aux herbivores par la puis- 
sance digestive, comme il est inférieur aux car- 
nassiers par la force musculaire et l'énergie de ses 
manifestations vitales, mais le premier de tous les 
êtres par l'ensemble de ses facullés, l'homme, 
dis-je, tient, au point de vue de ses facultés d'as- 
similation matérielle, un milieu dans lequel l'his- 
toire nous le montre oscillant presque sans limite 
vers les extrêmes pour se conformer aux néces- 
sités de son existence cosmopolite. Mais c'est seu- 
lement dans un certain milieu qu'il trouve les 



( X "J ) 
conditions favorables à son développement et au 
maintien de sa santé; au contraire , en arrivant 
aux extrêmes, il rencontre toujours F affaiblisse- 
ment ou la maladie, comme une sorte de puni- 
tion de la violation des lois de sa nature. 

L'histoire de tous les peuples qui se partagent 
en ce moment la surface du globe et de tous ceux 
qui les ont précédés, démontre à la fois la vérité des 
principes qui viennent d'être posés et les consé- 
quences qui en dérivent. Je n'ai pas à traiter ce 
vaste sujet, et je me bornerai à y puiser quelques 
faits nécessaires pour l'intelligence des lois du ré- 
gime alimentaire, lois dont la violation est pour 
l'homme une source intarissable de maux, parmi 
lesquels se trouve la pellagre. 

On admet généralement que les peuples pri- 
mitifs, c'est-à-dire les premiers peuples dont il 
soit resté quelque tradition, et que l'histoire nous 
montre établis sous les plus heureux climats de 
l'ancien monde, vivaient de glands , c'est- à-dire 
de fruits 1 , et depuis que l'histoire et les voyages 
nous ont fourni des notions de plus en plus nom- 
breuses et positives, il a été facile de s'assurer que 
les peuples qui s'adonnent de préférence à l'ali- 
mentation végétale sont tous habitants des con- 
trées méridionales et des climats chauds. 

Ce que nous savons d'une partie de la Perse '. 

1 Voir Pline, Vanon, Lucrèce, Horace, etc. Quant à la défi- 
nition du mot gland, je crois qu'on doit admettre celle que 
donne Tribonien : glqndis appellatione, fructus omnes per- 
cipiuntur. 

2 V. Kempfer, Amœnilates exoticœ , fasc. TV, relat. 9. 
Chardin, passira, etc. 



( xiv ) 

de certaines castes de l'Inde % de plusieurs tribus 
arabes, qui peuvent se suffire aujourd'hui, comme 
au temps de Salluste 2 , avec de la farine et du lait, 
ce que des voyageurs rapportent de diverses peu- 
plades de l'Afrique et des régions intertropicales 
en général, prouve que, dans des conditions don- 
nées, la nourriture végétale à peu près seule, et 
surtout la nourriture végétale aidée du laitage, 
peut donner aux hommes une santé assez robuste 
et ne pas changer le cours moyen de la vie ; mais 
il ne faudrait pas s'y tromper, c'est beaucoup 
moins à l'organisation humaine qu'à la qualité 
même des productions de la terre qu'il faut de- 
mander l'explication de ce régime. Dans les con- 
trées dont il s'agit, la végétation offre non-seule- 
ment plus de splendeur dans la forme, mais aussi 
plus de richesse dans sa composition : c'est là que 

1 Un grand nombre d'auteurs ont fait connaître le régime 
des Bramines et des Banianes. Voici ce que rapporte à cet égard 
Henri Groze, dans son Voyage aux Indes orientales : « Les 
Banianes qui ne mangent point de viande, ni ne boivent pas de 
liqueurs spiritueuses, cherchent à y suppléer et à l'animer leurs 
forces, non-seulement par la chaleur des épices ou du poivre 
long, rouge ou vert, qu'ils mangent cru ou cuit dans leurs ra- 
goûts, mais encore par l'usage de la drogue assa fœtida, qu'ils 
appellent hing, etc. Cette puante drogue leur donne la plus 
mauvaise odeur, non-seulement du côté de l'haleine, mais même 
par la transpiration des pores. Pour se justifier, ils disent que 
cette drogue est saine, cordiale et très-propre à prévenir les 
crudités et les indigestions. » 

Ailleurs, en parlant des Ketteris (p. 337), H. Groze dit : 
« Les Indiens de cette race ne sont pas si stricts que les Brami- 
nes et les Banianes ; ils boivent des liqueurs cordiales, mangent 
du poisson , de la viande, et ne s'abstiennent que de celle du 

bœuf Aussi ils donnent davantage dans la pluralité des 

femmes. » 

a Jugurtha, p. 510. 



(XV) 

les fruits possèdent la saveur la plus exquise et la 
chair la plus succulente, que les matières goin- 
meuses et sucrées abondent dans les tiges, et l'a- 
zote dans les graines; en un mot, la vie paraît en 
excès dans les plantes, et l'on dirait qu'elles ten- 
dent à se rapprocher davantage de l'organisation 
animale. Ces caractères sont non-seulement frap- 
pants si l'on compare les espèces végétales sui- 
vant les latitudes, mais plus encore si Ton com- 
pare la même espèce transplantée sous des lati- 
tudes différentes. J'insiste sur ces faits, parce 
qu'ils s'appliqueront complètement à la céréale 
exotique qui a produit la pellagre dans les régions 
tempérées de l'Europe. 

En général, du reste, dans les contrées même 
les plus favorisées sous ce rapport, lorsque le ré- 
gime végétal devient trop exclusif, ses effets dé- 
bilitants se manifestent, et, pour en avoir la 
preuve, il suffit de comparer la force et l'énergie 
des peuples et des individus carnivores et celles 
des peuples et des individus végétivores, soit qu'on 
les examine dans des climats différents, soit dans 
les mêmes climats 1 : partout les premiers l'em- 

1 Que l'on compare les Ketteris dont il est question dans la 
note de la p. xiv, aux Banianes; les nègres vigoureux de Co- 
rée, de la cote du Cap- Vert, de Sierra Leone, dont parlent 
Buffon (éd. in-12 de Panckoucke, t. V, passhn) et beaucoup 
de voyageurs, qui aiment le poisson et la viande, aux nègres af- 
faiblis par la nourriture végétale. Voir aussi Charlevoix (Nouv.~ 
France, passiin) et Laliteau (p. 89). On a dit avec raison que 
le pain de froment et le fromage suffisaient ]adis pour faire des 
athlètes ; mais nous savons par Athénée et par Nonnus que les 
athlètes les plus vigoureux mangeaient de la chair de chevreau. 



( XVI ) 

portent. Toutefois il ne faut pas perdre de vue 
que, dans les climats chauds où les excès dans le 
régime végétal peuvent être tolérés, les excès 
dans le régime animal ne le sont point et donnent 
naissance aux plus graves maladies, ainsi que les 
Européens Font éprouvé si souvent pour avoir 
voulu conserver les habitudes de la mère patrie 
dans leurs établissements d'outre-mer 1 . 

Mais tandis que l'influence du climat et la 
richesse des présents de la terre conduisent les 
peuples méridionaux à s'adonner à la nourriture 
végétale, les nations placées dans des conditions 
différentes sont amenées fatalement à faire pré- 
dominer la chair des animaux 2 dans leur régime, 
et à en consommer d'autant plus qu'elles ont à 
résister aux effets d'un ciel plus rigoureux où la 
végétation elle-même s'appauvrit et finit par dis- 
paraître. Sous l'influence de cette alimentation, 
l'homme acquiert le plus haut degré d'énergie 
physique : tous les peuples guerriers et les peuples 
conquérants, toutes les hordes aventurières qui 
ont dévasté les mers 3 et les continents 4 , les Tar- 

• Chardin, 1. IV, p. Î80. 

a Parmi Jes peuples du Nord, il y a beaucoup cVichthyopha- 
ges. Haller disait : « In regionibus ad boream vergentibus, 
ubi cuin terra noverca hominem negat nutrire, mare fere eam 
curam suscipit, pisciumque abundantiam suppeditat. » (Elem. 
physiologiœ , p. 202.) Voir Anderson, pour Jes Islandais et les 
habitants des îles Féro^. 

? Voyage à la mer du Sud, p. 278. — Dutertre, Hist. 
des Antilles, p. 146. — Exmellin, Hist. des aventuriers, 
t. I, p. 122. 

4 Les anciens attribuaient à Hyperboreus, fils de Mars, l'idée 



( XV" ) 

lares, les Mongols qui ont conquis l'Asie, les Bar- 
bares ! qui conquirent l'empire romain, les Bre- 
tons 2 que César ne put vaincre, les sauvages 
belliqueux 3 de l'Amérique septentrionale, étaient 
ou sont tous mangeurs de chair. On sait que les 
gigantesques Patagons k se nourrissent presque 
exclusivement de viande de cheval. 

Ainsi l'homme peut être conduit d'abord par 
les exigences du climat, ensuite par ses habi- 
tudes et son genre de vie à se nourrir presque 
exclusivement, tantôt de chair, tantôt de végé- 
taux; et l'homme n'est pas le seul animal doué 
de cette flexibilité d'organisation, qui lui permet 
de s'accommoder, dans des limites assez étendues, 
à toutes les conditions d'existence que la néces- 
sité lui impose : on cite, depuis Plutarque, des va- 
ches et des brebis que l'on a nourries avec du 
poisson; on connaît de nombreux exemples de 
chevaux et même de poules se nourrissant de 
chair humaine; d'autre part, Béaumur 3 cite des 
chiens qui mangeaient des raisins, des pommes et 
des poires, et Borrichius 6 , un aigle qui vivait 
d'orge et de pain. 

Mais que prouvent ces faits exceptionnels 7 , sinon 



' V. Meibomius, De Cerevisiâ,c. if. — Bruyer, passim, etc. 

2 De Bello Gallico, 1. V. 

3 . Ellis, Hudson Bay, p. 139, etCharlevoix, Nouv. -France, 
t. III, p. 179. 

4 Voy. à la mer du Sud, p. 70. 

3 Mém. de l'Acad. des se, an. 1752, p. 491. 
Hermet. JEgypt. sap., p. 155. 

7 Dans la plupart de ces laits, qui n'ont été rapportés que 

n 



( xviii ) 

la puissance parfois extrême de l'économie vi- 
vante pour triompher des causes de destruction 
qui l'entourent, et pour s'approprier les éléments 
extérieurs qui entrent dans sa sphère d'action? 
Si l'on quitte ces limites extrêmes pour exami- 
ner les conditions du régime dans les climats 
tempérés, on trouve d'abord, comme loi suprême, 
la nécessité d'une association des substances vé- 
gétales et des substances animales : « La na- 
ture, a dit Haller, nous montre la voie à suivre ; 
les végétaux seuls affaiblissent, les viandes seules 
portent à la corruption. » Sans doute la quan- 
tité relative des unes ou des autres substances 
peut varier jusqu'à un certain point et doit même 
varier suivant les circonstances; mais le principe 
reste le même ; il exige toujours une sage 
combinaison, et proteste, pour ainsi dire, par la 
maladie, contre les violations de la règle. Ainsi 
l'homme vigoureux, dont ie genre de vie entraîne 
une grande activité, un déploiement considérable 
de force physique, devra, pour se maintenir dans 
sa vigueur, se nourrir principalement de viande, 
tandis que l'homme de cabinet, ou l'homme oisif 
qui passe ses jours dans la mollesse, en voulant 
suivre cet exemple, arrivera à la pléthore, sera 
puni par les hémorrhagies, l'apoplexie, la goutte, 
les phlegmasies, etc. De même, tandis que le ré- 
gime dans lequel prédominent les aliments vé- 
gétaux, favorisera le maintien de la santé, dans 

comme singularités, on n'a pas fait connaître les effets produits 
sur l'organisme par l'interversion du régime. 



( xix ) 

les dernières conditions que je viens d'indiquer 1 , 
il produira, chez des individus placés dans des 
conditions différentes , des inconvénients qui 
ont été signalés par Robinson 2 , par Stubbe 3 , 
par Haller * et par beaucoup d'autres : la con- 
stitution s'affaiblira, le sang tendra à s'appau- 
vrir 8 , les viscères fonctionneront mal, et l'on 
verra survenir l'hydropisie, l'anasarque, etc. Dans 
les pays septentrionaux, sous l'influence même 
de la vie sédentaire, peu d'individus peuvent s'ac- 
commoder du maigre régime des Zenon et des 
Plotin : Haller en a cité beaucoup de preuves, sans 
parler de son expérience personnelle : « J'ai sou- 
vent essayé, dit-il, le régime végétal, à cause de 
ma goutte, et j'ai toujours senti tout mon corps 
s'affaiblir , devenir plus impropre au travail , 
moins capable de remplir les fonctions généra- 
trices (ad Venerem inertius). » 

Les effets du régime végétal sont encore plus 
fâcheux lorsque, au lieu de s'y adonner par goût, 
par suite de dispositions organiques ou d'un genre 
de vie exceptionnels, les individus s'y soumettent 
par nécessité, contraints par la misère , et sont 
en même temps condamnés à de durs travaux ; 
or, c'est là le sort des classes inférieures du peu- 

* Tout le monde connaît l'exemple de Newton qui, pendant 
le temps qu'il composait son Traité d'optique, ne prenait que 
du pain, du vin et de l'eau. 

2 OEconom., t. II, p. 314. 

s Phlebotom.^. 117. 

4 Elem. physiolog., t. VI, sect. m, p. 117. 

* Stubbe, ib. 



( ** ) 

pie des campagnes dans une grande partie de 
l'Europe, et dans notre pays en particulier, où le 
manque de viande est signalé aujourd'hui par un 
grand nombre d'observateurs sérieux, ainsi que 
j'aurai occasion de le répéter dans la suite de cet 
ouvrage. Nous voyons ces populations malheu- 
reuses s'efforcer, à l'aide des assaisonnements 1 , 
de donner à leurs organes débilités une force que 
les aliments ne leur donnent point, et malgré 
ces artifices, beaucoup d'individus tombent dans 
une faiblesse qui les rapproche de plus en plus de 
la maladie, et les livre en proie à toutes les causes 
morbifiques. 

Ce coup d'œil rapide sur les influences des dif- 
férents régimes suivant les climats et le genre de 
vie, suffit pour l'intelligence des faits qui seront- 
exposés dans ce livre : il permet de comprendre 
comment une révolution opérée dans le régime 
alimentaire dune partie des populations euro- 
péennes par une céréale abondante et féconde, 
mais faiblement azotée en général dans nos cli- 
mats, d'une maturation souvent pénible, et sujette 
à de fréquentes altérations, n'a pu avoir lieu sans 
modifier l'état sanitaire d'une partie de ces popu- 
lations. Dans les rapports si intimes de l'homme 
avec ses aliments, on comprend, en effet, que dès 
qu'une substance devient l'aliment à peu près ex- 
clusif, elle s'empare de la santé de l'individu et 

1 Voir les pratiques de tous les peuples végétivores à cet 
égard. Pour l'Amérique, voir Acosta, Hist. nat. delaslndias, 
1. IV, c. xvi, où il parle des ;;ssaisonuements du maïs. 



( xxi ) 

la place sous sa dépendance ; elle donne peu à 
peu un cachet spécial à tout l'organisme sans 
l'entraîner d'abord hors de l'état physiologique, 
mais à la longue les puissances de la vie s'affec- 
tent, et la maladie apparaît. On comprend surtout 
que si l'aliment s'altère lui-même dans ses qua- 
lités, ces altérations produiront à leur tour une 
maladie chez les individus qui s'en imprègnent avec 
l'aliment. L'histoire médicale des céréales indi- 
gènes offre des exemples trop peu étudiés des 
altérations dont je parle, et des maladies qui en 
sont la conséquence. 11 est malheureux que les 
médecins qui écrivent et enseignent, et dont la 
plupart habitent les grandes villes, ne puissent 
pas donner plus d'attention aux faits qui se pas- 
sent au delà de leur horizon, particulièrement à 
l'étude de certaines maladies populaires, et d'une 
foule d'affections qui tantôt se produisent par 
intervalles dans certains pays sous forme épidé- 
mique, tantôt paraissent en permanence et pré- 
sentent la forme d'une endémie. La source de 
ces maladies est souvent dans les mauvaises qua- 
lités de l'aliment principal des classes inférieu- 
res ; et, pour ne parler ici que des maladies qui 
proviennent des aliments végétaux, et particuliè- 
rement des céréales, l'histoire de l'Europe sep- 
tentrionale en fournit des exemples innombrables, 
dont le plus connu est celui de Yergotisme : on 
sait que le seigle fournissait autrefois le pain des 
campagnes dans un grand nombre de pays ; 
sous l'influence de cet aliment, surtout dans les 



( XXII ) 

contrées où la plante est peu sujette à s'altérer, 
la santé des populations se maintenait en gé- 
néral robuste; mais lorsque le seigle devenait 
malade et était attaqué par Y ergot, la santé des 
populations était aussitôt troublée, et Yergotisme 
ravageait les villages ; dans certaines provinces 
où le seigle est très-sujet à s'ergoter, on a vu 
cette maladie persister pendant longues années. 
On sait, d'après les recherches de Jussieu, Paulet, 
Saillant et Tessier, que ces terribles maladies du 
moyen âge, connues sous les noms de mal sacré 1 , 
feu Saint-Antoine et Saint-Marcel , ne sont 
autre chose que Yergotisme lui-même. Pendant 
le cours du seizième siècle, on confondit sou- 
vent cette maladie avec le scorbut 2 ; mais bien- 

1 Voy. Mèm. del'Acad. des sciences, an 1776. D'après les 
recherches de ces célèbres académiciens, cette maladie était bien 
distincte du feu sacré ou mal des ardents, qui s'était montré 
dès le milieil du dixième siècle. Suivant ces auteurs, le feu 
Saint- Antoine se montra vers la même époque , et on le 
trouve déjà mentionné en 945. On l'observa souvent dans 
le cours des dixième et onzième siècles ; il différait du mal 
des ardents par sa marche lente et chronique, par l'absence de 
bubons aux aines, de charbon et d'exanthèmes. Il est difficile 
de se prononcer avec certitude sur la nature et la cause de ce 
dernier, dont on a fait une peste (pestis inguinaria) sans bien 
préciser le sens qu'il fallait attacher à ce mot. Quant au feu 
Saint-Antoine, il ne faut, pas hésiter à y reconnaître l'ergotisme 
avec les caractères les plus graves. 

* J'en trouve une preuve dans les observations de Dodoens. 
Après avoir dit que le scorbut a passé de la mer Baltique 
dans la Frise et le Danemarck, qu'il a envahi le Brabant, et qu'il 
s'est aussi manifesté dans la Bohême et dans la Silésie, il ajoute 
que la source se trouve dans un mauvais régime alimentaire, et 
surtout dans l'usage du seigle corrompu. Il attribue à cette 
cause le scorbut qui a dévasté le Brabant en 1536, et qui a été 
produit par du seigle apporté de la Prusse, à cause de la di- 



( XX11I ) 

tôt les progrès de l'esprit d'observation la firent 
reconnaître de toute part; aux exemples déjà 
rapportés par Gui de Chauliac, au quatorzième 
siècle, Jean de Vigo, Smetius, Tulpius, Fabrice 
de Hilden, en ajoutèrent de plus détaillés. Enfin, au 
commencement du dix-septième siècle, en 1630, 
Tliuillier le père, médecin du duc de Sully, décri- 
vit pour la première fois une de ces nombreuses 
épidémies, dont la Sologne a été le théâtre. La 
maladie sévissait presque en même temps dans 
la Guienne et le Gâtinais, et y exerçait de grands 
ravages 1 . Plus tard, Bourdelin et Perrault appe- 
lèrent l'attention de l'Académie des sciences sur 
cette grave question, et c'est à cette compagnie 
illustre que la médecine a dû les travaux les plus 
précieux sur ce sujet, auparavant dédaigné, et 
dont les recherches de Dodart, de Duhamel, de 
Salerne 2 , et des quatre académiciens que j'ai 
nommés plus haut, ont fait connaître l'importance. 
Si aujourd'hui, grâce à quelques améliorations 
dans le régime alimentaire, et surtout grâce à des 
mesures préservatives auxquelles on s'attache 
plus qu'autrefois, les épidémies d'ergotisme sont 
devenues plus rares 5 et moins terribles, la mala- 

sette dont les Brabançons souffraient à cette époque. (Remberti 
Dodonœi, medici Cœsarei, medicinalium observationum 
exempta rara, in-12, Colonie, 1581, c. xxxm, De scorbuto, 
p. 81.) 

1 V. Journal des Savants, t. IV. 

2 Salerne était correspondant de l'Acad. des sciences. (Voir 
Mèm. deVAc, t. II, p. 155.) 

3 La dernière épidémie considérable en France est celle qui a 
eu lieu en 1814 dans le département de l'Isère, et sur laquelle 



( XXIV ) 

die n'a pas cessé de se produire sous forme spo- 
radique, ainsi que le prouvent les observations 
éparses 1 dans les recueils périodiques de méde- 
cine. 

Ce que je viens de dire de Yergotisme s'applique 
seulement à Yergotisme gangreneux des auteurs; 
mais, indépendamment de cette maladie pro- 
duite par une cause spéciale, Y ergot, l'histoire nous 
en montre d'autres qui tiennent à des causes diffé- 
rentes et offrent des caractères différents, quoique 
les médecins n'aient pas toujours su les séparer. 
Ainsi les Allemands ont fait connaître une maladie 
qui a ravagé le nord de l'Europe et s'est montrée 
aussi en France et en Italie ; cette maladie, désignée 
sous les noms de convulsio cerealis, morbus con- 
vu/sivus epldemicus , morbus spasmodicus mali- 
gnus, etc., et dans la langue vulgaire, kriebel- 
kranckheit (maladie du fourmillement), krampf- 
sucht (mal de la crampe), ziehende souche, etc., 
a sévi assez souvent en même temps que l'ergo- 
tisme, dont elle est profondément distincte par 

M. Janson, de Lyon, nous a laissé des détails. (Quarante mala- 
des furent traités à l'Hôtel-Dieu de Lyon ; tous présentèrent des 
phénomènes gangreneux.) 

* Voir dans le Journal de chimie médicale, numéro d'avril 
1845 (p. 209-220), les observations recueillies en Savoie par 
M. Bon jean de Chambéry. Je me suis adressé à M. le docteur 
Banque, d'Orléans, pour savoir si l'Hôtcl-Dieu de cette ville 
offrait encore souvent, comme au temps de Noël et de Salerne 
des individus atteints d'ergotisme. Cet honorable médecin m'a 
répondu que depuis huit à neuf ans il n'avait pas observé de 
cas pareils : « Nos paysans, dit-il, sont mieux avisés, plus prù- 
dcnls et ont profité des avis qu'on leur a donnés sur l'usage du 
seigle ergoté. » 



( XXV ) 

tous ses caractères; mais le plus souvent elle s'est 
montrée seule. C'est vers la tin du seizième siècle 
que son histoire commence à se dessiner : Schenk 1 
l'observa à Lunébourg sous forme épidémique; 
elle ravagea la Westphalie en 1588 et 1596, la 
Hesse et beaucoup d'autres parties de l'Allemagne 
en 1596 et 1597. Schwenckfeld (Theriotropli. site- 
siœ, page 334) la décrivit, en 1588 et 1593, chez 
les habitants de la Silésie, qui l'appelaient clas- 
kromme. Les auteurs du siècle suivant en ont 
donné d'assez nombreuses descriptions. En 1617, 
Horst" décrivit l'épidémie (décrite après lui par 
Willis 3 ) qui dévasta la liesse, la Westphalie et 
l'évêché de Cologne. Depuis cette époque, la ma- 
ladie, mieux connue, a paru plus fréquente, et 
les descriptions se sont multipliées 4 jusque vers la 

•Op., 1. VI, obs. 2. 

2 Observât, medicœ, lib. II, p. 2, De commis, cereali. 

3 De morbis convulsivis, c. vin. 

^Buddœus, médecin de la Lusace supérieure, et qui assista à 
l'épidémie de 1717, dit dans un opvrage sur le krampfsucht 
ou kriebelkrankheit (Gott. Budd. consilia medica, von de.i 
Krank.), que cette maladie se montra pour la première lois dans le 
Vogtland, en 1648 et Î649. En 1775, elle régna aux environs 
de Plauen ; en 1702, aux environs de Freiberg, en Misnie; et, 
en 1716, aux mois d'août, septembre, etc., elle se déclara dans 
plusieurs lieux de la Saxe, fut très-grave dans la Lusace supé- 
rieure. C'est celle qui a été décrite par Buddœus, Wolfg. Wede 
(Disput. de morbo spasmo maligno, etc. V. Haller, Disp. 
ad. morb., t. VII ? p. 551), et par Waldschmid. 

En 1722, la convulsion céréale se montra à Stettin et dans la 
Marche de Brandebourg ; Millier (De morb. epid. conv. Voir 
Frank et Haler, Disput. ad morb., t. VII, et Actamed. Beol. 
dec. III, vol. 6) etFréd. Hoffmann (Op., v. III, p. 31) l'ob- 
servèrent. En 1736, elle régna en Silésie, où Scrink (Satir. med. 
.Vî7es., spee. III) etBurghartla firent connaître. En 174 J et 1742, 



( XXVI ) 

lin du siècle dernier, où elle est devenue de plus 
en plus rare. 

Il ne faudrait pas croire cependant que cette 
maladie, pas plus que les maladies analogues pro- 
duites pari' altération des céréales, aient disparu 

elle régna également dans le Brandebourg et le Holstein, et dans 
cette dernière province elle se prolongea pendant plus de deux 
ans, quoiqu'on eût défendu l'usage de la farine nouvelle (Kanne 
giessen, Act. nat. curios.). Voir Rosende Rosenstein, Dissert, 
de morb. spasmod. conv.). En 1746, elle avait ravagé l'Al- 
sace (Bruckraann.). En 1746, elle se montra dans la Gothie 
occidentale, et c'est à cette époque que le grand Linné l'observa 
et en attribua la cause (Amœnitates academ,Y. VI) au rai- 
fort sauvage. On l'observa aussi dans le Blekingen, le Sma- 
land, et plusieurs médecins s'en occupèrent à la fois (V. Haller, 
Coll. Diss. pr.,v. I., n. 6.). 

La Prusse en fut infestée en 1755 (Cothenius, v. d. Kriebelk. 
V. Schreber, Sammlung.); la Saxe inférieure et les pays voisins 
en 1770 et 1771 (Voir surtout Schleger, Obs. circahuj. 
temp. Epidem., Cassel, 1772, et Epid. antea acuta, nunc 
chronica, Cassel, 1733.); et il en reste beaucoup de descriptions 
en langue allemande. On la vit en Suède, en Danemarck, en 
1781 (Voy. Tode. med. chir. bibl.,I. B.). 

D'après J. Frank (Path. med., t. III, p. 308), Schober a 
parlé d'une épidémie, en 1722, dans le territoire de Moscou et 
de Nisclini Nowgorod ; les ouvrages russes {Acta Cesareœ so~ 
cietatis œconomiœ Petropolitanœ , et Systema universœ 
agricultures) prouvent que la Russie n'a pas été épargnée par la 
maladie céréale. Elle a régné notamment dans les provinces mé- 
ridionales de cet empire, dans les gouvernements de Kiow, en 
1786-87-88, de Minsk, de Podolie, d'Ukraine, de Volhynie, 
près d'Ecaterinoslaw, en 1804, à Wiatlia, en 1819. 

L'Angleterre en a souffert au dix-septième siècle, ainsi qu'on 
en a la preuve dans les écrits de Willis ( De rnorbis conv., c. vin). 
C'est toutefois l'une des régions septentrionales de l'Europe 
qui paraît avoir été le plus épargnée, ]'en dirai la raison. 

La Lombardie en a été affectée en 18lO(Ginannini, Délie ma- 
lattie del grano in herba. Pesaro, 1736.). Osanam cite, t. IV, 
page 217, comme exemples d'épidémies de convulsion céréale, 
l'épidémie observée chez les p;iysans toscans qui, en 1785, en- 
trèrent à l'hôpitid de Santa-Maria-Nuova, à Florence. 



( XXVII ) 

complètement de nos jours. En 1828 et pendant 
les années suivantes jusqu'en 1831 et 1843, il 
s'est manifesté 1 , à Paris et dans quelques départe- 
ments voisins, une maladie qu'on a décrite sous 
les noms de cheiropodalgie , rachialgie, érythème 
épidémique, pfilegmasie g astro- cutanée aiguë, 
acrodynie, noms qui indiquent certains symptô- 
mes dominants, ou l'idée que chacun se faisait de 
la nature du mal. Quoique la cause de cette épi- 
démie soit encore enveloppée d'obscurité, son 
analogie avec la convulsion céréale* n'a pas échappé 
à quelques bons observateurs, et j'ajouterai que 
ses traits frappants de ressemblance avec la pel- 
lagre 7, ont éveillé l'attention des médecins, parti- 
culièrement de MM. Rayer, Aliès, Chardon, etc., 
qui l'observaient, l'un à Paris, les autres dans 
des localités voisines. Enfin je rappellerai que plu- 
sieurs praticiens qui l'ont suivie de près dans sa 
marche, et M. Cayol, qui s'est livré à des investi- 

1 L'acrodynie paraît avoir été observée d'abord à Paris dans 
le mois de juin 1828, et ce fut M. Cayol qui, le premier et avant 
qu'on eût rien publié à ce sujet, signala son invasion et sa forme 
épidémique qui commençait à se manifester à l'infirmerie Marie- 
Thérèse. 

2 M. Cayol, Cliniq. médic, p. 962. 

* Je crois qu'il y a quelques cas où la pellagre elle-même a été 
prise pour la convulsion céréale. Ainsi Ozanam rapporte, d'a- 
près Moscati, qu'il se manifesta, à la fin de juin 1795, parmi 
les orphelins de l'hospice de San-Pietro in gessate de Milan, 
une véritable épidémie de convulsion céréale. Sur 550 enfants 
de 7 à 18 ans, 90 furent atteints. Ces enfants mangeaient des 
quantités énormes de soupe de farine de maïs. Cette maladie, 
qui dura 3 mois, offre les traits de la pellagre, mais d'une pel- 
lagre aiguë, pour ainsi dire. (Hist. des malad. épidém., t. IV, 
p. 215.) 



( XXVI II ) 

gâtions sur ce point, Font attribuée à de la farine 
de froment de mauvaise qualité. 

En étudiant avec soin et comparativement la 
convulsion céréale, Yacrodynie et la pellagre, on 
voit que ces maladies, par l'ensemble de leurs ca- 
ractères, constituent, ainsi que M. Rayer l'avait 
pressenti pour les deux dernières, un seul et même 
groupe nosologique ; elles tiennent toutes à une 
altération encore mal connue du grain de diver- 
ses céréales, mais tout porte à croire que cette alté- 
ration est à peu près semblable dans les trois cas. 
Les différences qu'elles offrent, suivant qu'elles se 
présentent comme maladie sporadique, comme af- 
fection épidémique ou endémique, tiennent uni- 
quement à ce que, tantôt, l'altération du grain 
ne se développe que dans de petites proportions 
ou à de rares intervalles , tandis que dans d'au- 
tres cas elle se produit d'une manière géné- 
rale et plus continue. La convulsion céréale, Yergo- 
tisme, Yacrodynie, sont dans le premier cas ; la 
pellagre, au contraire, au moins dans les régions 
tempérées de l'Europe, présente en général les ca- 
ractères d'une endémie, parce que le maïs, céréale 
exotique, s'altère plus souvent dans certaines con- 
trées que dans sa propre patrie. Ici, en effet, la 
pellagre, si elle existe, sera rencontrée comme 
affection sporadique, ou de temps à autre comme 
épidémie, mais on ne lui trouvera pas sans doute 
les caractères tranchés et la persistance qu'elle 
offre en Europe. Tous ces points sont dévelop- 
pés dans la suite de cet ouvrage, et il me suffît 



( XXlX ) 

en ce moment de les indiquer sommairement 
pour montrer que les rapports du régime ali- 
mentaire et des céréales en particulier avec les 
maladies de l'homme sont beaucoup trop négligés 
aujourd'hui, et faire entrevoir qu'il existe réelle- 
ment un ou deux groupes nosologiques très-natu- 
rels, ayant Yergotisme d'une part et la pellagre de 
l'autre pour types, et provenant de l'alimentation 
avec des céréales altérées. 

Il serait temps enfin de faire sortir des ténèbres 
cette partie de la pathologie que les anciens ont 
un peu trop négligée ' et qui paraît entièrement 

1 Grimer a eu tort , suivant moi , de prétendre, dans son 
Traité des maladies inconnues aux anciens (V. Morborum 
antiquit. Vratislav., in-8°, 1774, p. 107), que les ergotismes 
gangreneux et convulsif n'ont pas été connus des médecins 
de l'antiquité : « Id unum scio, dit-il, hune morbum fuisse 
veteribus incognitum. » Il est certain qu'on chercherait en vain 
dans les anciens un tableau de la convulsion céréale et de Yer- 
gotisme, comparable de toutes pièces à ceux que les médecins 
des derniers siècles nous ont laissés. Mais sans être un paléo- 
phile (TCaXouocptXo;), comme il dit ironiquement, sans avoir des 
yeux de lynx, on découvre manifestement, dans des passages 
des anciens et surtout de Galicn, des traces évidentes des ma- 
ladies céréales dont il s'agit. Je me bornerai à rapporter les 
passages suivants de ce dernier : « Qui in aeno, urgente famé, 
vescebantur leguminibus (ôaTptocfâpvTs;), cruribus vacillabant. 
Qui vero erna edebant, hos gcnuum dolor infestabat. Nec vero 
nos id latet, cum quidam, cogente famé , triticum semiputre 
manducasset, in communem, ob communem causam , incidisse 
morbum. Dans le 1. I des Diff. febr. (4. p. 110, t. VII), il dit 
encore : Ex frumento corrupto aut febres pestilentes ac putrida? 
ortœ dicuntur,aut etiam homines e'£av6xaa;'. cpapàsçi xa£ Xeirow^t 
correpti. Enfin, dans le VI e Comment, des Epid. (1. V, text. 
xxw, p. 539; t. îx), il dit : Post coturnicum veratro pastarum 
esum, frequentibus musculorum distensionibus, perquarn multos 
in Doride, Beotiâ, Thessaliâ et Athenis obnoxios fuisse perhi- 
bet. » Deux passages d'Hippocrate, plus concis à la vérité, ne 
sont pas plus douteux. Je ne parle pas des traces que l'on pour- 



( XXX ) 

abandonnée par les modernes. Rien ne serait plus 
avantageux pour l'avenir de la médecine que 
d'inspirer aux nouvelles générations médicales 
l'idée de Futilité, de la nécessité d'une étude ap- 
profondie des maladies populaires et des épidé- 
mies. On n'est que trop forcé de reconnaître que 
les maladies qui ont régné épidémiquement à no- 
tre époque ont été la pierre de touche de nos doc- 
trines, et ont démontré leur insuffisance. Haller * 
appelait les épidémies la vie des maladies, et 
l'on pourrait ajouter que leur connaissance est 
le cœur de la pathologie elle-même , dont nous 
n'explorons aujourd'hui que la surface et pour 
ainsi dire l'enveloppe sur laquelle nous épuisons 
notre amour de connaître. L'étude des endémies et 
des épidémies, et de toutes les maladies popu- 



rait aller chercher jusque dans les livres de Moïse (1. V, p. 28, 
v. 25), et celles qui se trouvent dans les Ecrits de Varron (De 
rerustic), de Columelle (De cuit, hort.), et d'Ovide (Fastes, 
1. IV), et qui prouvent que ces maladies étaient connues des 
Romains, et que c'était dans le but d'en préserver le peuple que 
Numa Pompilius avait institué la fête Rubigalia, où l'on sacri- 
fiait un chien encore à la mamelle. 

César parle aussi (De bello civili, 1. II, p. 22) d'une grande 
épidémie qui fut causée, à Marseille, par le changement de 
nourriture et la mauvaise nature du panis et de l'orge dont tout 
le monde se nourrissait. 

Il faut reconnaître , du reste , que les Romains en général 
n'ont fait qu'une étude très-superficielle des aliments au point 
de vue de la médecine. Celse est presque le seul qui parle avec 
justesse des qualités des aliments, quoiqu'il fasse de la chair 
de porc une viande ti ès-légère. Oiïbase, Paul d'Egine, AEtius, etc. , 
n'ont fait, en général, que reproduire les opinions de Galien. 

1 « Certe non aliud utilius consilium est quant epidemias, 
morborum nempe vitas quasi scribere. » (Histor. morbi vratis- 
laviens.) 



( XXXI ) 

taires, offrirait cependant aux médecins des pro- 
vinces et aux praticiens des campagnes surtout 
l'occasion de rendre à l'humanité et à la science 
des services signalés; mais il faudrait avant tout 
entreprendre une étude rétrospective de ces ma- 
ladies, afin de ne pas isoler nos études de celles 
des médecins qui nous ont précédés et dont les 
écrits peuvent nous fournir tant de lumières. 

Qu'il me soit permis à ce propos de faire, en 
terminant, un aveu, que j'adresse à ceux qui en- 
trent comme moi dans la carrière , et qui retrou- 
veront ici sans doute les tristes impressions qu'ils 
ont plus d'une fois ressenties dans leurs veilles, 
lorsque le découragement est venu suspendre 
leur ardeur. N'est-on pas forcé de reconnaître 
qu'à dater du jour où le dégoût des vieux sys- 
tèmes et l'amour de l'innovation ont établi une 
solution de continuité entre le présent et le passé 
de la médecine , la science semble marcher 
dans une impasse? Absorbée dans Futile mais in- 
suffisante étude des symptômes, dans la dés- 
espérante contemplation des lésions an atomi- 
ques, la voit-on s'élever au-dessus de la matière 
qu'elle interroge, qu'elle torture sous ses in- 
struments, et qui reste muette si souvent? Ne faut- 
il pas reconnaître cependant que là n'est pas 
toute la science, que là n'est plus la vraie ou du 
moins la seule route du progrès ? 

Après un demi-siècle d'exubérante ardeur 
pour ce qu'on a nommé les études positives, la vé- 
rité ne fuit-elle pas toujours devant nous ? Ne 



( XXXII ) 

sent-on pas l'indifférence qui gagne, le scepticisme 
qui prend la place de toute croyance, enlevant 
aux observations leur moralité, à l'enseignement 
lui-même son autorité et son prestige ? 

S'il en est ainsi de la plus belle des sciences , 
à une époque où les preuves abondent de cette- 
perfectibilité merveilleuse que l'humanité pos- 
sède en partage, c'est qu'en effet les médecins ont 
dû se placer hors des voies du progrès ; ils ont 
répudié leurs aïeux, et après avoir abattu de vieilles 
erreurs et des croyances surannées, ils ont cru 
avoir fait assez, parce qu'ils n'ont vu autour 
d'eux que des ruines. Il ne faut point répudier ses 
pères ; il ne faut point marcher seul et sans re- 
garder derrière soi, ni à côté : ce serait mé- 
connaître les lois du progrès, dont Guy de Chau- 
liac donnait, il y a cinq siècles, une si poétique 
image , en disant aux hommes de son temps : 
«Nous sommes des nains montés au col d'un 
géant; nous sommes plus petits que lui, mais, 
placés sur ses épaules, nous voyons mieux et plus 
loin que lui. » Nous sommes toujours des nains, 
malgré notre science , lorsque nous quittons les 
épaules du géant, qui est l'humanité. 



DE 



LA PELLAGRE 



PREMIERE PARTIE 



EXPOSITION HISTORIQUE. 

Le défaut de relations scientifiques entre les 
médecins des différents pays civilisés est un des 
obstacles les plus sérieux aux progrès de la mé- 
decine. Tandis que les antiques barrières s'effa- 
cent, que les nations se confondent dans une 
vie intellectuelle commune, il semble que la mé- 
decine résiste à l'entraînement général, et que la 
science le plus essentiellement cosmopolite veut 
s'immobiliser dans l'étroit horizon d'une sorte 
d'existence nationale. Dans des temps encore 
peu éloignés, alors que la langue latine, morte 
pour les peuples, se survivait et florissait sous la 
plume des savants, on voyait du moins les méde- 
cins des diverses contrées de l'Europe se com- 
prendre et se parler; de nos jours, au contraire, 
depuis que la pensée médicale s'est enfermée 
dans les idiomes modernes, la sève scientifique 
ne circule plus qu'avec difficulté au delà de cer- 
taines limites. Malgré le zèle des traducteurs, et 

1 



( 2) 
la multiplication des moyens de publicité, on peut 
dire qu'elle ne se répand que par atonies insaisis- 
sables et décolorés, sur un grartd nombre de 
points où elle devrait porter le mouvement et la 
vie. 

Je vais exposer une série de faits presque con- 
temporains et peu connus cependant, qui prou- 
veront combien est réel l'isolement dont je parle, 
et jusqu'à quel point il peut influer sur la mar- 
che de la science. 

La maladie que les médecins lombards ont dé- 
crite sous le nom de pellagre, et qu'ils crurent 
avoir observée les premiers, a été rencontrée 
d'abord en Espagne vêts l'année iy3o. Uh méde- 
cin dont le nom est justement, célèbre au delà 
des Pyrénées, et qui exerçait alors à Oviédo, 
D. Gaspar Casai, remarquait parmi les habitants 
les plus pauvres des environs de cette ville uiie 
affection singulière autant que grave, dont l'ori- 
gine lui était inconnue, et dont il ne pouvait 
trouver aucune trace dans les écrits des nosogra- 
phes. Bientôt frappé de ses ravagés', il l'étudia 
avec plus de soin, et en donna la description 
dans un précieux ouvrage sur les Asturies 1 , qui 
n'a paru qu'en 1762, après la mort de son au- 
teur, et dont la science doit la conservation à 
D. .ÎUan Garcia de Séville 2 . Dans cette description 

* Historia naturai y medica de el principado de Asturias, ohra 
postliuma del doctor D. Gaspar Casai, medico de su Majestad. 
I vol. pet. in-4°. Madrid, 1702. 

- Don J. Garcia dit dans sa préface : « Este prccioso y ûtilis- 



( 9) 
que peu de médecins connaissent, on remarque 
tous les traits caractéristiques de la pellagre, 
dont le nom n'avait pas encore été prononcé 
dans le monde médical. Casai la désignait sous 
le nom de mal de la rosa, qu'elle portait dans 
les campagnes asturiennes. 

Ce n'est point l'ouvrage de Casai qui a fait 
connaître hors de l'Espagne l'existence du mal 
de la rosa; on n'en a parlé, que je sache, jus- 
qu'à ce jour, que d'après une notice de Thiéry, 
publiée d'abord (i^55, mai) dans le journal de 
Vandermonde, et plus lard (1791) dans un livre* 
plus étendu sur l'Espagne. Thiéry avait suivi au 
delà des Pyrénées le duc de Duras, ambassadeur 
de Louis XV; il connut à Madrid Casai, devenu 
médecin du roi Philippe V, et il déclare lui-même * 
que c'est dans les manuscrits de cet observateur 
recommandable qu'il puisa presque tout ce qu'il 
a publié relativement aux Asturies. On reconnaît 
en effet qu'il a copié textuellement dans ces ma- 
nuscrits un certain nombre de passages relatifs 
au mal de la rosa; ces extraits furent transmis à 
Chomel, doyen de la Faculté de Paris, et lus en 

siino rasgo huviera sido victima del olvido, si no huviesseii sa- 
lido al passo mi amor por la salud publica, y et que se inerecieron 
las prendas personales del autor. » 

1 Observations de physique et de médecine faites en différents 
lieux de l'Espagne, 2 vol. m-8. Paris, 1791. 

2 T. II, p. 90 etstùv. : « J'ai puisé ces notions, dit-il, dans 
les manuscrits et la conversation de Don G. Casai, médecin de la 
cour ; sincère ami du vrai, il a bien étudié ce pays, où il a pra- 
tiqué pendant vingt-cinq à trente ans. » 



(*) 

1 755, dans la réunion solennelle de prima mensis. 
Bientôt Sauvages s'en empara, et fit entrer la 
maladie nouvelle dans le vaste cadre de sa Noso- 
logie méthodique. Il la plaça dans la classe des 
cachexies, comme une espèce du genre lèpre, 
sous le nom de lepiu asturiensis . La science en 
est restée là pendant plus d'un demi-siècle '. 

1 Depuis Casai et Thiéry, nous trouvons le mal de la rosa 
mentionné par un voyageur anglais, le docteur Towsend, qui 
l'observa à Oviedo en 1786 , et recueillit quelques renseigne- 
ments des docteurs Antonio Durand et Francisco Noca, attachés 
à l'hôpital de cette ville. (Voir Voyage en Espagne pendant 
les années 1786-87, par le docteur Towsend. Traduit de l'an- 
glais par Pictet-Mallet, de Genève, sur la 2 e édit. 1809.) 
Je n'ai pu me procurer aucun autre ouvrage espagnol sur 
cette maladie, et s'il faut en croire le docteur Gonzalès Grespo, 
il n'en existe point. L'on peut s'assurer en effet que les méde- 
cins espagnols de notre époque qui parlent du mal de la rosa, 
se bornent à citer les observations et les opinions de Casai. (Voir 
Trattado de Enfermedades cutaneas porD. Nicolas de Alfàro. 
Madrid, 1840,2 vol. in-8.) Les efforts que j'ai faits pour ob- 
tenir de nouvelles lumières ont été sans succès. Je suis heureux 
de pouvoir exprimer publiquement ma reconnaissance pour l'as- 
sistance que M. Orfila a bien voulu me prêter dans ces démar- 
ches. Les renseignements qui m'ont été transmis de Guadalajara 
1>ar le docteur Gonzalès Crespo feraient supposer que le mal de 
a rosa n'a pas dépassé les limites de l'Asturie, et qu'il est in- 
connu dans le reste de l'Espagne. Mais l'ignorance dans laquelle 
les médecins paraissent se trouver à cet égard prouve-t-ellc que 
la maladie n'existe pas dans les campagnes espagnoles? Ceux 
qui liront avec attention ce travail, et qui verront comment la 
pellagre a été découverte dans presque tous les pays, pen- 
seront qu'il y aurait vraiment lieu de faire de nouvelles re- 
cherches en Espagne. Thiéry avait vu la maladie chez une 
femme de la Nouvclle-Castille , et j'ajouterai que, d'après ce 
médecin (t. II, p. 147), le père Ferjoo, érudit espagnol qui 
s'était souvent entretenu avec Casai du mal de la rosa , assu- 
rait à ce dernier, dans une lettre en date du 2 décembre 1740, 
que cette maladie existait aussi dans la Galice. Thiéry avait 
sans doute vu dans les papiers de Casai celte lettre, qui n'a pas 
été publiée par D. J. Garcia avec les autres manuscrits du méde- 



(5) 

Vingt ans environ après les premières obser- 
vations de Casa), et vers le moment où Ja notice 
de Thiéry les faisait connaître imparfaitement en 
France, un praticien distingué des Etats de Ve- 
nise, qui devint par la suite professeur à l'Uni- 
versité de Padoue, Antonio Pujati, observait dans 
les villages du district de Feltre une maladie 
dont aucun auteur n'avait parlé, et qui le frap- 
pait à la fois par sa marche insidieuse et par la 
gravité de ses atteintes. On pouvait dire des 
médecins de l'époque dont je parle ce que Syden- 
ham avait dit de ses contemporains : « Le scor- 
but et la malignité sont les deux grands subter- 
fuges des médecins d'aujourd'hui. » C'est pour- 
quoi Casai pensa que la maladie des paysans as- 
turiens était un mélange de scorbut et de lèpre, 
et Pujati s'imagina de la même façon que la 
maladie des paysans de la Vénétie était une 
forme de scorbut particulière à cette région 
subalpine. 

Quoi qu'il en soit, Pujati ne publia point ses 
observations; plus tard, dans ses leçons à l'Uni- 
versité de Padoue, il décrivit la maladie du dis- 
trict de Feltre sous le nom de scorbut alpin (scor- 
buto alpino), et pendant longtemps les médecins 
padouans l'observèrent sans y reconnaître la 
même affection que celle qui vint bientôt occu- 
per les médecins milanais sous le nom de pellagre. 

cin de Philippe V. Don Gavièdes, médecin distingué de 
Galice, cite parmi les maladies endémiques dans cette province, 
la fièvre intermittente sur la côte, puis la gale , 1'élépnantiasis, 
le mal de Saint-Lazare ; il ne nomme pas le mal de fa rosa. 



(6) 

La maladie à laquelle depuis un certain nom- 
bre d'années le peuple des campagnes lombardes 
donnait ce dernier nom, n'avait pas d'abord ex- 
cité l'attention : elle était plus obscure encore 
que le mal de la rosa et le scorbut alpin, lorsqu'en 
1771, un médecin du grand hôpital de Milan, 
Francesco Frapolli, effrayé de ses progrès, en pu- 
blia une courte description '. Quatre ans après, 
un praticien des environs du lac Majeur, qui ne 
connaissait pas le travail de Frapolli, Francesco 
Zanetti, composa de son côté un mémoire sur la 
même affection 2 , qu'il observait depuis 1769. A 
dater de ce moment, la pellagre s'est montrée 
de toute part; elle a attiré l'attention des méde- 
cins et des gouvernements qui se .sont succédé 
de l'autre côté des Alpes; et au moment où j'écris, 
et où malgré tant d'efforts on n'est pas arrivé à 
s'entendre sur les causes de cette maladie, il sem- 
ble que ses ravages s'étendent chaque jour. 

Après Frapolli et Zanetti, plusieurs médecins 
distingués, Gherardini en 1780 % Albera de Va- 

' Animadversiones in morburn vulgô Pellagrain. Milan, 1771 , 
in-8°. 

2 Dans ce Mém., inséré en 1775 dans le t. VI des Nova 
acta nat. curios., et daté du 12 avril 1775, on lit: « Sex 
rirciter abhinc arinis inter nostrœ ïnsubrise agricolas utriusquc 
sexns, sed prœsertim inter rniseriores et maie pastos morbus 
quidam insevit ac delectatur. » — On y lit encore : « Nemo 
qucm'ipsc sciam, usque adhuc de bac cutis affectione peculia- 
riter scripsit, nequegrapbice apud vetcres reperitur descriptio. » 
Nova acta nat. curios., t. VI, Norimb., 1778, in-4° (obs. 
XXIV, p. 118 à 125, sous ce titre : De morbo vulgo Pellagra 
(Garinobio-Onoldum, missâ die aprilis 12, 1775). 

5 Descii/.ione délia Pellagra. Milano, 1780, in-4°. 



( 7 ) 

rese ' en j 78 1 , Widemar eu 1784 et en 1790 », 
etGaétano Stranibio ", dans une série de travaux 
importants publiés de 1786 à 179/b attirèrent 
sur la pellagre l'attention des médecins et du 
gouvernement. Dès 1781, la Société patriotique 
de Milan, frappée de la gravité du mal, rédigea 
sur ce sujet un programme de questions qu'on 
adressa à tous les médecins de la campagne, en 
promettant un prix considérable à celui qui ré- 
pondrait d'une manière satisfaisante. En outre, 
en 1784, le grand Conseil du duché de Milan, 
d'après les ordres de l'empereur Joseph II, fonda 
dans la petite ville de Legnago, située à six lieues 
au nord de la capitale de la Lombardie, un hô- 
pital spécial pour soixante pellagreux. Le savant 
et consciencieux Strambio fut mis à la tète de cet 
établissement, qui fut supprimé après quatre an- 
nées d'existence pendant lesquelles il avait été, 
comme on le verra plus loin, le théâtre d'obser- 
vations précieuses. 

En même temps, deux jeunes médecins de l'é- 
cole de Leyde, W. Jansen et Hollen-Hagen, qui 
parcouraient ensemble l'Italie en J785, après 
avoir étudié la pellagre auprès de Moscati , de 
J.-P. Frank, et surtout de Strambio, contribuè- 

1 Trattato teorico pratico délie malattie de!P insolato di 
prima vera, volgarmente dette Pellagra (Varese, 1781, in-4°). 

2 De quâdam impetiginis specie vulgo Pellagra nuncupatà, 
disquisitio. Milan, 1790 (manusc. 1784). 

s De Pellagra observationes in regio pellagrosorum noso- 
comiofacLe. Mcdiol., 1786, in-8°. Plus tard , Strambio publia 
ses Disserta zioni sulla Pellagra, in-8°, Milano, 1794. 



(8) 
ren ta répandre au delà des Alpes la connaissance 
de celte affection; et Jansen en pafrticulreV pu- 
blia 1 en 1787 une dissertation très-digne d'éloges. 

Bientôt après, Salomon Titius, professeur à 
Wittemberg, élève de J.-P. Frank et ami de 
Strambio, traita aussi ce sujet 2 d'après des ob- 
servations personnelles faites dans les hôpitaux 
de Milan et de Pavie. Mais quoique la connais- 
sance du fléau qui dévastait les campagnes de la 
Lombardie s'étendît parmi les médecins étran- 
gers, aucun document ne vint révéler l'existence 
de ce mal dans d'autres contrées. 

Les médecins des États vénitiens ne s'émurent 
eux-mêmes que plusieurs années après. Un disci- 
ple de Pujati, Jacopo Odoarcli, avait publié en 
j 776 un travail sur Y Espèce particulière de scor- 
but* observée par son maître aux environs de 

1 De Pellagrâ, inorbo in Mediolan. ducatu endemico, Lug- 
duni Bat., 1787. (Cette dissertation a été reproduite en 1790, 
dans le t. IX du Delcctus opuscul. de Frank, p. 32.) Quant à 
Hollen-Hagen, il communiqua ses observations à un de ses com- 
patriotes, Vanden Heuvell, de Mittau, qui s'en servit en 1787 
pour soutenir à Leyde une thèse intitulée : Tentamen nosolo- 
gicum sistens à vitio vis vitalis divisionem, etc. ; dans la- 
quelle il place la pellagre parmi les maladies causées par un 
dérangement de la force vitale. 

2 Salomon. Constant. Titii oratio de Pellagrae, morbi inter 
Insubriœ austriacae agricolas grassanlis, pathologiâ. Wittemberg, 
1792 ; reproduit en 1793 dans le tome XII du Delect. opusc. 
de Frank. 

Plusieurs autres médecins allemands se sont occupés de bonne 
heure de la pellagre, mais ils n'en parlaient que sur la foi d'autrui : 
tels sont:Kapp (Animadv. in Cullen. Leipsick, 1789); Will. 
Juncker (Conspect. rerum quse ad pathol. mcd. pertractantur, 
Halàe, 1790). C'estpourquoi je n'ai pas invoquéleur témoignage. 

5 Di una spezie particolare di scorbuto, del Dott. Jacopo 



Ç») 

Feltre, et dont il retrouvait de son côté de nom- 
breux exemples parmi Jes villageois pauvres du 
district de Beilune. Dans cet écrit curieux, le 
premier qui ait paru sur la pellagre dans les 
États de Venise, Odoardi note que le scorbut 
dont il s'agit est une maladie déjà connue du 
peuple des campagnes sous les noms de pella- 
rina, scottatura di sole (coup de soleil), calore 
del fegato, mal délia spienza. Quant à Ja pel- 
lagre lombarde, dont le nom était à peine arrivé 
jusqu'à lui, il se borne à la citer en passant : 
« D'après ce que rn'a communiqué, dit-il, le sa- 
vant Omobon Pisoni ', on aurait publié à Milan 
la description de cette maladie, ou d'une mala- 
die analogue appelée peîlagra. » 

Les indications fournies par le mémoire d'O- 
doardi montrent qu'au moment où ce médecin 
écrivait il n'y avait peut-être pas une seule loca- 
lité dans les pays de Beilune et de Feltre *, 
qui ne comptât plusieurs pellagreux, et que déjà 
même la maladie était observée hors des limites 
de l'Italie. D'un autre côté, Gaëtano Pujati, le 
fils du maître d'Odoardi, médecin à Spilimberg, 
rencontrait des scorbutiques , c'est-à-dire des 
pellagreux, dans le Frioul, et affirmait qu'un mé- 
decin distingué de ce pays, décédé à cette épo- 

Odoardi de Belluno (1775). Fanzago a fait réimprimer ce tra- 
vail en 1805, et l'a mis en tête de ses Memorie sulla Pellagra. 

1 Alors professeur à l'Université de Padoue. 

* Excepte peut-être le district d'Agordo, où le docteur 
TriveJli n'avait pu trouver un seul pellagreux. 



( 1" ) 
que, INascimbeni, en avail observé depuis bien 
longtemps. 

Mais, en dépit des faits chaque jour plus nom- 
breux, on sépara longtemps encore le scorbut des 
États vénitiens, de la pellagre des États lom- 
bards. 

Heureusement le hasard vint en aide a la 
science : un jeune médecin , qui fut par la suite 
professeur à l'Université de Padoue, Francesco, 
Fanzago, revenait de Pavie où il avait observé la 
pellagre , qui était alors bien connue dans cette 
partie de l'Italie. C'était en 1789 : 

« Un jour, dit-il !, j'assistais à la réception 
d'une jeune malade à l'hôpital de Padoue. Le 
médecin (medico assistante) lui adressait se- 
lon l'usage diverses questions auxquelles la ma- 
lade répondait péniblement; et avec cfes mar- 
ques évidentes d'imbécillité. Je portai par hasard 
les yeux sur ses mains , et je vis qu'elles of- 
fraient une teinte noirâtre ainsi que les avant- 
bras; l'examinant alors plus attentivement, 
je m'aperçus que l'épiderme était sur ces points 
comme desséché, rugueux, et qu'il se détachait 
çà et là, tandis que la peau sous-jacente de- 
meurait blanchâtre et reluisante. En outre, la 
mère de la malade nous raconta qu'une excessive 
faiblesse, principalement des jambes, avait mis 
la pauvre fille hors d'état de continuer à se li- 
vrer aux travaux des champs. Tous ces accidents 

' IVJeinorie sopra la Pellagra. Prima inemoria, p. 48-49. 
Padova, 1805. 



( H ) 

lui survenaient depuis deux ans, au retour de la 
belle saison. 

« Réfléchissant à ces phénomènes, l'imbécil- 
lité, la faiblesse extrême, et surtout l'altération 
morbide de la peau des mains, je me souvins 
tout à coup de la pellagre, maladie dominante 
dans le territoire de Milan, et il me sembla qu'il 
y avait la plus grande similitude entre cette 
maladie et celle de la jeune fille que j'avais sous 
les veux. 

« Le médecin assistant, me voyant fort atten- 
tif à l'examen de cette fille, me dit que depuis 
quelques années, mais surtout pendant l'année 
présente , on recevait souvent à l'hôpital de 
pareils malades, sur lesquels on n'avaij: pas en- 
core d'idées précises. D'après ce récit, je sus- 
pendis mon jugement, en attendant qu'une nou- 
velle observation m'éclairât davantage. Je priai 
ce médecin, le docteur Zuccolo, qui était mon 
ami, de recevoir la pauvre villageoise, et non- 
seulement il se rendit à ce désir, mais encore, 
par la suite, il me facilita l'étude de cette ma- 
ladie en recevant tous les malades semblables 
qui se présentaient à lui. Après avoir recueilli un 
nombre suffisant d'observations , je fus con- 
firmé dans ma première idée , et un parallèle 
rigoureux me permit d'affirmer que notre ma- 
ladie n'était autre chose que la pellagre du ter- 
ritoire milanais. » 

Seize observations, recueillies en peu de temps 

dans les salles de clinique de l'hôpital Saint- 
Ci r 



( 12) 
François de Padoue, formèrent le sujet d'un pre- 
mier Mémoire ' qui trouva beaucoup d'incré- 
dules et de détracteurs dans l'Université. Mais 
tandis que l'on employait à discuter tout le 
temps nécessaire pour calmer l'amour-propre de 
ceux que contrariait la découverte de Fanzago, 
les observations nouvelles arrivaient en foule. 
Les plus remarquables sont celles de Dalla Bona, 
Luigi Soler et Sartogo, qui parurent toutes en 
j 791 . Soler avait observé pendant 12 ans la ma- 
ladie à San Polo, dans la province de Trévise. 
Sartogo la voyait régner depuis longtemps dans 
Je district d'Aviano, où elle avait reçu le nom 
de scorbuto montano; on la trouvait dans les ter- 
ritoires de Vicence et de Bassano, elle se multi- 
pliait au delà du Pô, et partout elle offrait les 
traits les plus évidents de la pellagre. 

Cependant d'illustres médecins de Lombar- 
die, informés des remarques de Fanzago, le soute- 
naient dans sa lutte contre l'incrédulité qu'il 
rencontrait à Padoue. J. P. Franck et Jean 
Widemar lui écrivaient en même temps et l'en- 
courageaient à l'envi 3 . Enfin, au bout de peu 

1 Ce Mémoire a été publié dans un recueil périodique très- 
répandu dans les Etats de Venise, les Anedotti patrii, et réim 
primé avec les autres, à Padoue, en 1805. 

2 J. P. Frank lui écrivait en français la lettre suivante : 
« J'ai reçu, avec la plus grande satisfaction, votre Mémoire sur 
« la Pellagra dans votre patrie , dont la nature a été jusqu'ici 
« totalement inconnue. Cette découverte , quoique d'un fléau 
« bien malheureux , ne peut que faire bien d'honneur à votre 
« esprit observateur , et je ne doute pas qu'avec le temps vous 
« (?n ferez d'autres qui justifieront pleinement l'idée avantageuse 



( 13) 
d'années tous les esprits sans exception étaient 
rangés à l'opinion de Fanzago; le gouvernement 
lui-même sentit la nécessité de se préoccuper 
aussi vivement delà pellagre des États de Venise, 
que de la pellagre de Lombardie. Une circulaire, 
datée du 28 juin 1804, enjoignit à tous les mé- 
decins de la province de Padoue d'adresser à 
Y Office de santé de cette ville leurs observations 
sur le nombre des pellagreux, sur les localités où 
existait la pellagre, et leur opinion sur la nature 
et le traitement de la maladie : c'est à l'aide des 
renseignements fournis par cette enquête que 
Fanzago a tracé le tableau de la pellagre dans la 
province de Padoue, en l'année 1804. Or, ce ta- 
bleau prouve qu'il entrait annuellement 60 à 70 
pellagreux dans l'hôpital civil de Padoue, et que 
sur ce nombre il en mourait environ 3o;quela 
maladie était répandue dans toute la province et 
dans les pays de plaine, aussi bien que sur les 
collines et dans les vallées; qu'elle y existait de- 
puis longtemps. Storni, par exemple, qui exer- 
çait à Campo San Piero, près de Padoue, rap- 
portait que son prédécesseur, Carlo Barbanti, 
qui avait pratiqué dans le pays bien avant qu'on 
ne parlât de la pellagre, avait toujours vu cette 
maladie; les docteurs Amai et Zuccolo, médecins 
de l'hôpital de Saint-François, observaient éga- 
lement la maladie en question depuis le début 

« que je me suis toujours faite de vos talents. Courage , mon 
« cher ami, etc. (3 avril 1790). La lettre de Widemar est du 
13 {ibid.). 



( »,) 

de leur pratique, c'est-à-dire depuis au moins 
1777. Le docteur Piacentini, dont la clientèle 
s'étendait sur un grand nombre de villages 
situés à l'ouest de Padoue, l'avait toujours re- 
marquée parmi les paysans, qui la désignaient 
sous le nom de salso, avant que le nom de pel- 
lagre lui eût été donné. 

Ainsi, à mesure que les médecins se commu- 
niquaient leurs observations, le champ de la 
pellagre s'étendait, et l'on voyait disparaître une 
foule de dénominations vulgaires, qu'on avait 
regardées pendant un certain temps comme ap- 
partenant à autant de maladies distinctes, et qui 
en réalité désignaient une seule et même maladie 
à laquelle tout le monde finit par donner le nom 
de jjei/agra, sous lequel les médecins milanais, 
les premiers, l'avaient fait connaître. 

Le livre 2 de G. B. Marzari* publié à Venise 
en 1806, montra que la pellagre était à peu près 
universellement répandue dans le nouveau 
royaume d'Italie. Facberis fit bien connaître la 
pellagre du territoire de Bergame. Sabatti 3 la 
décrivit en 1807 dans la province de Brescia> où 
Baccio, Bargnani 4 et Girelli constatèrent plus 

• Tels que Trambacco, Greola, Mestrino, Saccolongo, Selva- 
giano et Trencafola. 

a Saggio medico politico suila Pellagra scorbuto italico. Ed. 
de 1810. Venise, in-8°. Ces recherches, entreprises par ordre 
du gouvernement autrichien, furent dédiées ensuite au prince 
Eugène , vice-roi d'Italie et prince de Venise. 

5 Quadro statistico del dipartamento del Mella. Brescia, 1807. 

4 Toy. Annali univ. di raed., vol. LXXV1I, février et mars 
1836. 



( 15 ) 
tard ses progrès; Comini ', Stoffella 2 et Màzzanëlli 
suivirent sa marche dans les vallées du Tyrol 
italien ; Après Allioni, Builiva, Griva, Mdris, 
Boerio, De Rolatidis et plusieurs autres la signa- 
lèrent dans presque toutes les parties du Pié- 
mont; Guerreschi, Bellotti et Tonimasini 3 la 
découvrirent dans le duché de Parme; Tozzini, 
Targetti et bientôt après Chiarugi 4 la virent 
envahir la Toscane, et particulièrement les en- 
virons de Pistoja et le Mugello; on la trouva 
dans le Bolonais, où Farini 8 la décrivit un des 
premiers. Enfin, comme je le dirai plus loin, 
plusieurs cas de pellagre ont été signalés dans le 
royaume de Naples, au delà de l'Adriatique et 
jusque dans la Grèce, où Holland ne l'avait pas 
trouvée pendant son voyage. 

Mais je ne suivrai pas davantage l'histoire de 
la pellagre au delà des Alpes. A dater du mo- 
ment où je viens de m'arrèter, tout le mohdë re- 
connut la maladie et presque tous les auteurs 
s'accordèrent sur ses caractères, sa gravité, sa 
marche envahissante : les débats ne se portèrent 
plus que sur sa nature et son étioiogie; c'est pour- 
quoi les travaux des médecins contemporains 

1 Sulla Pellagra del Trentino (Giornale per servire alla sto- 
ria ragionata delta medicina. T. X, 1795, p. 131). 
8 Dissertatio de Pellagra. Vindobonae, 1822. 
5 Relazione sulla Pellagra (Gazz. di Parma, 1814). 
4 Saggio di rieerche sulla Pellagra. Firenze, 1814. 

3 Memoric délia Societa medico-chirurgica di Bologna (vol. II, 
fascicolo X). 



( 16 ) 
seront plus utilement mentionnés dans la suite 
de cet ouvrage. 

Tandis que le nord de l'Espagne et l'Italie 
presque entière devenaient la proie d'un fléau 
d'une nouvelle espèce, rien ne troublait la par- 
faite sécurité dont jouissait la France. Personne 
n'y songeait au mal de la rosa, et bien peu de 
médecins s'arrêtaient à parcourir le petit nombre 1 

1 Les détails qui suivent feront juger de l'état de notre litté- 
rature médicale relativement à la grave question dont je m'oc- 
cupe en ce moment : 

Depuis Thiéry et Sauvages, personne en France ne s'était 
occupé de la pellagre espagnole; toutefois un médecin fran- 
çais, retiré en Italie, Thouvenel, dans un livre publié au delà 
des Alpes en 1798, avait le premier signalé la frappante ana- 
logie du mal de la rosa et de la pellagre italienne, et donné à 
cet égard l'éveil aux médecins italiens, qui ne tardèrent point 
en effet à reconnaître l'exactitude du rapprochement. Cerri 
traduisit la notice entière de Thiéry dans le premier volume 
de son Traité de la Pellagre, et depuis lors on a souvent 
nommé le mal de la rosa à côté de la pellagre, sans que personne 
ait fait jaillir une véritable lumière de ce rapprochement. 

Thouvenel, dont le nom est plus connu parmi les Italiens que 
dans son propre pays, est le premier Français qui ait parlé de la 
pellagre italienne d'après des observations personnelles. Dans le 
troisième volume de son Traitédu Climat d'Italie, on trouve un 
article sur la pellagre que Thouvenel considère comme une ma- 
ladie dont l'origine ne remonte pas au delà du dix-huitième siè- 
cle. Après l'avoir rapprochée du mal de la rosa , il va plus loin 
et signale ses rapports avec « une maladie chronique particu- 
lièrement reconnue depuis peu pour endémique dans la Sologne, 
province, dit-il, très-sujette aux brouillards des eaux stagnantes 
et à l'usage du blé ergoté provenant de cette cause. » On voit 
que Thouvenel indique les épidémies d'ergotisme. 

Après Thouvenel, Levacher de la Feutrie communiqua en 
l'an X (1802), à la Société médicale d'émulation , dont il était 
secrétaire , un travail étendu sur la pellagre, que l'auteur avait 
observée lui-même en Loinbardie en 1787. Dans ce travail, 
publié en 1806, on reconnaît beaucoup moins le produit d'une 
observation personnelle , qu'un tableau des opinions alors exis- 



( 17 ) 

île travaux que notre littérature médicale possé- 
dait sur la pellagre, lorsqu'en 189.9, un modeste 
praticien de la Teste-de-Buch vint lire devant 
la Société royale de Bordeaux une note commen- 
çant par ces mots : « Une maladie de la peau, 
que je crois peu connue et qui est des plus graves, 
menace d'attaquer la population du pays que 
j'habite, ,1e veux seulement en exposer les 
principaux symptômes pour savoir si elle aurait 
été observée par quelque autre médecin, et, par 
ce moyen, me mettre mieux a même de porter des 
secours efficaces à ceux qui ont le malheur 
d'en être atteints. » Cette maladie, que M. Hâ- 
tantes et que l'auteur juge du point de vue de la médecine sru 
lidiste et sous l'influence d'un enthousiasme marqué pour Pana- 
tomie pathologique, qui trouvait et qui trouve encore si peu son 
compte dans les nécropsies des pellagreux. On doit cependant à 
Levacher une critique parfois judicieuse des exagérations et des 
subtilités auxquelles plusieurs Italiens s'étaienf abandonnés ; 
mais l'on regrette, en arrivant aux conclusions, qu'après avoir 
raisonné assez juste sur les opinions des autres, notre compa- 
triote arrive lui-même à des opinions qui ne sauraient soutenir 



examen . 



Plusieurs des nombreux médecins français qui passèrent les 
Alpes à la suite des armées impériales, virent des pellagreux en 
Italie; aucun n'étudia la pellagre d'une manière suivie; il pa- 
raît aussi que quelques soldats français contractèrent la maladie. 
L'un d'eux, Breton d'origine, fut observé à l'Hôtel-Dieu de Pa- 
ns, par M. Husson, et ensuite à l'hôpital Saint-Louis, par Ali- 
bert. Biett, pendant un voyage en Italie, observa aussi des pel- 
lagreux en passant ; mais toutes ces observations rapides ou 
isolées ne fournirent matière qu'à quelques notes insérées dans 
des Traités de dermatologie, ou à des articles de Dictionnaire. 
Toutefois, parmi ces articles, il est juste de distinguer celui que 
M. Jourdan a inséré dans le grand 'Dictionnaire des Sciences 
médicales, et surtout les articles de M. Rayer, qui sont remplis 
• le judicieuses remarques, que j'ai mises à profit dans ce travail. 

2 



( 18 ) 
nieau observait depuis 1818 parmi les miséra- 
bles habitants du bassin d'Arcnchon, à laquelle 
il n'osait pas donner un nom, était celle que 
Casai et Thiéry avaient décrite sons le nom de 
mal de la rosa, celle dont Pujati, Odoardi et 
quelques autres avaient fait une sorte de scorbut 
endémique; celle enfin qui, sous le nom de pel- 
lagre, occupait depuis un demi-siècle les méde- 
cins lombards. J'ajouterai que déjà sans doute 
à l'époque où M. Hameau la rencontrait, cette 
maladie régnait, sans être reconnue, dans plu- 
sieurs de nos provinces du centre et du midi. 
Mais le moment n'était pas venu où le rappro- 
chement de toutes les observations éparses per- 
mettrait d'écrire l'histoire de la pellagre, et ferait 
jaillir une lumière suffisante pour éclairer sur 
son origine et sur ses causes. 

11 y avait déjà plus d'un an que M. Hameaii 
avait jeté le premier cri d'alarme , et c'était 
encore avec étonnement, je dirai presque avec 
dédain , que dans nos principaux centres 
scientifiques on entendait prononcer le nom 
de pellagre. En novembre i83o, un médecin 
qui revenait d'Italie, M. Brière de Boismont, lut 
à l'Académie des sciences ses recherches sur cette 
maladie ; et quelque temps après nous le voyons 
se plaindre, avec une aigreur peut-être légitime, 
de l'espèce de surprise avec laquelle il avait été 
écouté. « Beaucoup de gens, dit-il, croient que 
tout est dans Paris; et, lorsque j'ai publié mon 
Mémoire sur la pellagre, «Qu'est-ce que cette ma- 



( 19 ) 
'< ladie? disail-on : nous nen avons jamais en- 
« lendu parler.» Et cependant, c'était à peine à 
deux cents lieues de Paris que des milliers d'indi- 
vidus étaient atteints de cette terrible affection'. » 
Qu'aurait dit M. Brière de Boismont, s'il eùl 
été instruit lui-même qu'au moment où il repro- 
chait leur indifférence aux médecins français, la 
pellagre dévastait incognito, et depuis longues an- 
nées, plusieurs départements de la France? 

Les médecins de Bordeaux 2 , et particulière- 
mentMM.Gintracet Bonnet, reconnurent bientôt 
l'identité de la pellagre italienne et de la maladie 
de fa Teste. Celle-ci fut rencontrée non-seulement 
dans le bassin d'Arcachon, mais dans les villages 
du nord de la Gironde et dans les environs de 
Bazas. L'administration finit par s'émouvoir elle- 
même, et M. Léon Marchand, médecin des épidé- 
mies du département, eut mission d'étudier la ma- 
ladie. Cependant ces faits, malgré leur importance, 
demeuraient toujours inaperçus, et personne à 
Paris ne songeait plus à la pellagre, lorsqu'à la 

1 De Ja Pellagre et de la folie pellagreuse. Paris, Germer- 
Baillière, 1834. Broch. in-8. 

2 M. Dupuch-Lepointe , à la suite de la première commu- 
nication de M. Hameau, invita, au nom de la Société royale, les 
médecins qui feraient des observations semblables à les adresser 
à cette Société ; il ajoutait : « Cette description offrant plusieurs 
phénomènes semblables à ceux que les médecins italiens ont pu- 
bliés sur la pellagre, n'y aurait-il pas quelque analogie entre ces 
deux maladies? » On resta ainsi pendant plusieurs années dans 
l'incertitude. (Voir sur ce sujet les t. I et II du Bullet. del^cad. 
roy. de Médecine, où les Notices de MM. Hameau , Lalesque 
Arthaud, sont analysées.) ' 



(20) 
fin d'avril 1842 , au retour d'un voyage en Italie, 
je vins remplir les fonctions d'interne dans le 
service de M. le docleur Gibert , à l'hôpital Saint- 
Louis. Un mois après, entrait dans ce service 
une malade dont l'aspect éveilla dans mon es- 
prit le souvenir des pellagreux que j'avais ob- 
servés au delà des Alpes; mais l'opinion dans la- 
quelle j'étais alors que la pellagre n'existait qu'en 
Italie, écarta quelque temps la pensée que j'a- 
vais une pellagreuse sous les yeux. Cependant 
l'histoire des antécédents m'ébranlait malgré 
moi, et me forçait de céder à l'évidence , lorsque 
tout à coup le mal prit une marche qui rendit le 
doute impossible, et permit en peu de jours d'a- 
voir une observation trop complète du premier 
cas de pellagre observé dans le centre de la France, 
.l'ai publié l cette observation, qui devait trouver 
et qui trouva des incrédules. Je gardais l'espoir 
que si l'attention des praticiens était suffisam- 
ment éveillée par ce fait, de nouveaux cas ne 
larderaient pas à être signalés. Mon attente ne 
fut point trompée : dans le courant du printemps 
suivant, deux pellagreux 2 se présentèrent à l'hô- 
pital Saint-Louis, où MM. Gibert et Devergie re- 
connurent et constatèrent la maladie. L'un' suc- 



1 Revue médicale , n° de juillet 1842. 

2 Je ne cite pas un troisième main de qui se présenta seule- 
ment à la consultation , parce que ce cas n'a pu être observé 
d'assez près. 

'> Voir l'observation dont M. Gibert a bien voulu me confier 
!a publicalion dans la Revue médicale, n" de juillet 1843. 






( 21 ) 
comba dans ie courant de l'été, et l'autre, plus 
légèrement affecté, sortit à peu près rétabli en 
apparence. 

En ce moment, mieux instruit par une étude 
attentive, je signalai dans une note adressée à 
l'Académie des sciences ( i 7 j uillet 1 843) , l'iden- 
tité des maladies de l'Italie septentrionale, des 
Asturies et des landes de Gascogne. Ce rappro- 
chement n'avait rien de nouveau, mais il avait 
été fait jusque-là sans que personne eut pris 
beaucoup de peine pour savoir s'il s'agissait 
de maladies analogues ou bien d'une seule 
et même maladie, et surtout sans que l'on eut 
cherché à utiliser ces rapprochements pour es- 
sayer de découvrir la cause d'un mal aussi ter- 
rible. 

Huit jours après cette communication (2 5 
juillet), et par une curieuse coïncidence, M. l)e- 
vergie présentait un pellagreux à l'Académie 
royale de médecine, et M. Léon Marchand, après 
six ans d'observation, venait lire devant cette 
Société un Mémoire sur la pellagre dey Landes. 
Pour montrer combien ce travail était digne de 
fixer l'attention par la gravité des faits qu'il si- 
gnalait, il suffira de rappeler que, suivant les 
calculs du médecin de la Gironde ! , il existe plus 
de trois mille pellagreux dans les campagnes vi- 
sitées par lui. 

Malgré ces révélations arrivant à la fois au 

1 Voir le n° du 27 juillet 1843 de la Gazette des Hôpi- 
taux (2 e Série, t. V, n° 88). 



( * ) 

sein de nos premiers corps savants, deux ans se 
sont passés pendant lesquels la pellagre est tom- 
bée de nouveau dans l'oubli ', tant il est vrai qu'il 
faut frapper à coups redoublés pour éveiller 
l'attention endormie! 

Dans cet intervalle, en effet, la pellagre au- 
rait-elle disparu du sol français? aurait-on dé- 
montré l'exagération du chiffre énorme ç}e ses 
victimes donné par M. Léon Marchand? Les faits 
que je vais exposer répondront : ils prouveront 
que la pellagre s'étend sur plusieurs de nos pro- 
vinces, que le chiffre de M. L. Marchand, loin 
de donner toute la mesure du mal, soulève à 
peine un coin du voile sous lequel se cachent 
tant de misères du peuple des campagnes, et ne 
fait connaître que quelques points du vaste do- 
maine dans lequel la pellagre exerce ses ravages 
silencieux. J'avais acquis la certitude que la ma- 
ladie se rencontrait dans toute l'étendue des 
landes et du bassin de la (Gironde, lorsque de 
nouveaux documents sont venus me la mqnlrer 
suivant le bassin de la Garonne, s'étendanj: sur 
la plaine du Lauraguais, et s'avançant dans 
les Pyrénées. M. le docteur Miquel, rédacteur 
en chef du Bulletin de Thérapeutique, et dont 
personne ne récusera le témoignage, ayant visité 
récemment le département de la Haute-Garonne, 

' Dans cet intervalle, une seule observation de pellagre a été 
publiée et a passé inaperçue ; elle appartient au docteur ]3ru- 
gière de Lamothe, et se rapporte à une pauvre femme de Mont- 
luçon (Allier)! C'est le quatrième exemple de pellagre observé 
dans le centre de la France. (Voir p. 86 et suiv.) 






( 23 ) 

eut occasion de sent retenir avec un praticien 
distingué de Villefranche, M. Cales. Ce médecin, 
lui ayant rappelé les observations de pellagre 
publiées à Paris, ajputa que depuis longtemps 
il observait lui-même cette maladie dans Ja classe 
pauvre des campagnes voisines; il offrit à M. Mi- 
quel de lui faire voir quelques malades, et affir- 
ma en connaître un plus grand nombre dans 
l'arrondissement- L'examen auquel se livra 
M. JVJiquel, les renseignements qu'il recueillit, 
ne laissent aucun doute sur la nature de la ma- 
ladie. 

En apprenant des faits aussi importants, j'ai 
cru devoir m'adresser directement à M- Gales, et 
les documents précieux qu'on trouvera dans la 
suite de cet ouvrage montreront si jeolois m'ap- 
plauc)ir de cette démarche. Il me suffit de dire 
en. ce moment qu'il y a plus de vingt-deux ans 
que ce modeste praticien observe la pellagre 
dans la riche plaine du Lauraguais, où personne 
jusqu'ici n'avait soupçonné son existence. 

Tandis que j'obtenais ces révélations si graves, 
un hasard heureux m'ayant mis en relation avec 
M. le docteur Fontan, médecin des eaux de Lu- 
ion, cet observateur habile m'a rapporté une 
observation qu'il avait faite dans le village 
d'Izaourt (Hautes-Pyrénées), à une époque ou il 
ne se rendait pas bien compte des caractères de 
la pellagre. Le récit des symptômes et de la 
marche de la maladie, le genre de vie du ma- 
lade, que m. ronlan avait observé à diverses re- 



( » } 

prises, ne laissent cependant aucun doute sur la 
valeur de cette observation ' . 

En présence de tant de faits, tous d'une si 
haute gravité, ainsi qu'on le verra dans la suite 
de cet ouvrage, je n'avais plus besoin de preuves 
pour être assuré que la pellagre décimait plu- 
sieurs de nos provinces, et pour être fortement 
stimulé à écrire l'histoire de cette maladie d'après 
les nouveaux points de vue qui se révélaient à 
mes yeux; mais on dirait qu'il n'avait manqué 
qu'un signal aux médecins français pour ré- 
veiller chez eux de toute part l'esprit d'obser- 
vation. Au moment où ce livre allait être mis 
sous presse, des faits, pilus graves encore que ceux 
dont la science est redevable à M. Cales, ont été 
communiqués par le chirurgien de l'hôpital de 
Castelnaudary , M. Roussilhe, et publiés dans le 
numéro de mai du Journal de médecine de Bor- 

! Afin de savoir si la pellagre n'avait pas été observée déjà dans 
d'autres parties de nos départements pyrénéens, j'ai fait quel- 
ques démarches qui n'ont pas encore eu de résultat. D'après 
le conseil de M. Dezeiineris, |eme suis adressé à M. Baile , mé- 
decin distingué de Pau, et inspecteur d'un établissement ther- 
mal renommé dans le pays (Eaux chaudes). M. Baile m'a répondu 
qu'il n'avait pas observé de pellagreux : « Je me souviens seu- 
lement, dit-il, d'avoir, il y a quelques années, visité, au conseil 
de révision, un jeune conscrit qui me frappa par l'altération re- 
marquable de sa peau. L'épiderme était noir , couleur de suie, 
fendillé par plaques de la grandeur de pièces de cinq et de dix 
sous. Au-dessous de l'épiderme , la surface du derme n'offrait 
aucune altération appréciable. Peut-être cette affection était-elle 
une variété de mélasma pellagreux. Ce jeune homme était ché- 
tif et maigre, et il appartenait à l'un des cantons les plus pau- 
vres du département. Jl fut exempté du service et ne lit que pas- 
ser sous mes yeux , et il me serait impossible de le retrouver 
aujourd'hui.» 



( 25 ) 

deaux. M. Koussilhe annonce qu'il observe Ja 
pellagre depuis 18^3, c'est-à-dire depuis le com- 
mencement même de sa pratique; que dans l'an- 
née i844 seule, vingt-un pellagreux, dont dix 
hommes et onze femmes, se sont présentés à lui ; 
sur ce nombre, trois étaient atteints de folie, et 
deux sont morts avec des symptômes d'affection 
cérébrale aiguë. En résumé, la pellagre lui parait 
si fréquente dans les environs de Castelnaudary, 
qu'on la dirait presque endémique. On ne l'ob- 
serve du reste, comme partout, que chez de pau- 
vres agriculteurs se nourrissant presque exclusi- 
vement de légumes et de bouillie de maïs. 

On comprendra qu'en présence de pareils faits 
et en raison des circonstances particulières de 
position et d'étude qui me conduisirent, il y a 
trois ans, à reconnaître le premier exemple de 
pellagre signalé dans le centre de la France, 
j'aie dû me livrer à une étude approfondie de 
cette grave maladie. En poursuivant cette lâche, 
je n'ai pas tardé à voir le champ de mes recher- 
ches s'agrandir considérablement. A mesure que 
les documents et les faits se sont accumulés, que 
j'ai pu les contrôler les uns par les autres, les 
juger tous d'un point de vue chaque jour plus 
élevé, il m'a semblé que la vérité se dégageait 
des erreurs et des paradoxes amoncelés autour 
d'elle. Au-dessus des faits qu'il n'avait été donné 
à personne de recueillir dans une suffisante géné- 
ralité, j'ai vu la cause apparaître avec une évi- 
dence qui s'était dérobée jusqu'ici aux Italiens 



; 26 ) 

par des raisons qui seront faciles à comprendre, 
et la connaissance de la cause véritable m a mis, 
je l'espère, sur la voie de la véritable thérapeu- 
tique. 

Afin de rattacher cette expositipn historique 
aux autres parties de cet ouvrage, je ferai encore 
une remarque : 

Si les rapprochements qui viennent d'être 
établis historiquement, et que je vais éjaljlir 
maintenant au point (Je vue pathologique, sont 
bien fondés, c'est-à-dire si la maladie décrite par 
Casai sous le nom de mal de la rasa, celle que 
les médecins padoMans désignèrent quelque temps 
sous le nom de scorbut des Alpes, celle que les 
Lombardsont décrite sous le nom àe pellagre, celle 
enfin que les mécjecips français ont découverte 
pjus récemment; dans Jes Landes, le Lauraguais, 
les Pyrénées, et dans divers points du centre de 
la France; si, dis-je, ces affections ne sont qu'une 
seule et même maladie, les faits déjà exposés 
suffisent presque pour démontrer que cette, ma- 
ladie ne saurait être très-ancienne. Pécou verte 
en Espagne au commencement du siècle dernier, 
en Italie veis le milieu de ce même siècle, dans 
les Landes en 1818, dans le Lauraguais vers i3a3, 
depuis \$l\'± dans quelques points du centre de 
la France, la maladie dont je parle, la pellagre, 
a pu sans doute exister pendant quelque temps 
dans chacun c|e ces pays sans être clairement re- 
connue; mais en donnant les plus grandes limites 
possibles à ce temps nécessaire pour établir 



( *T ) 
l'existence d'une affection nouvelle et insidieuse 
dans sa marche, on ne saurait faire remonter 
Fexistence de la pellagre au delà du dix-huitième 
siècle. Les textes, aussi bien que toute espèce de 
vraisemblance, ont fait complètement défaut à 
ceux qui ont voulu placer plus loin son origine. 
Je puis donc dès à présent formuler cette propo- 
sition dont on trouvera le développement et les 
preuves principales dans la troisième partie de 
ce travailla savoir : que la pellagre est une ma- 
ladie nouvelle en Europe; que son origine ne re- 
monte pas au delà du dix-huitième siècle, même 
dans les pays qui en ont été attaqués les premiers; 
que partout enfin elle a suivi dans ses progrès et 
son influence sur le régime alimentaire des peu- 
ples occidentaux, une culture d'origine améri- 
caine, la culture du maïs. 



DEUXIEME PARTIE. 



EXPOSITION PATHOLOGIQUE. 

Lorsque l'histoire de la pellagre sera mieux 
connue, on pourra réunir dans un seul cadre 
tous les symptômes propres à cette maladie. Mais 
les erreurs nombreuses qui ont régné sur sa na- 
ture et son étiologie, celles qui ont été causées 
par des complications diverses, ont tellement in- 
flué sur l'exactitude des descriptions, que pour 
procéder avec ordre et clarté, j'ai dû tracer au- 
tant de tableaux séparés qu'il y a de pays dans 
lesquels la maladie à été observée isolément. La 
juxtaposition de ces tableaux fournira la preuve 
que la pellagre est une maladie vraiment une, la 
même partout, et toujours reconnaissable à des 
traits dont l'ensemble ne permet plus aucune 
confusion. Si l'on songe combien il est rare que 
les témoins d'un même fait, les observateurs d'un 
même phénomène, soient impressionnés de la 
même façon, loin d'être surpris de quelques dif- 
férences légères dans ces descriptions, on sera 
frappé de l'accord qui existe entre des observa- 
tions faites en des temps et en des pays divers, 
par des hommes qui ignoraient leurs travaux 
mutuels, et qui ont été souvent dominés par des 
idées capables de les égarer. 



(50) 



CHAPITRE I. 



DE LA PELLAGRE DE LOMBARWE. 



Afin de présenter d'abord une description qui 
puisse être considérée comme offrant un tableau 
complet de la marche et des symptômes de la 
pellagre, je m'écarterai de l'ordre chronologique 
suivi dans le livre précédent, et je ferai connaître 
la pellagre de Lombardie ; c'est en effet dans ce 
pays que la maladie a été jusqu'ici le mieux étu- 
diée, et s'il est permis de pertser que de nouvel- 
les études entreprises avec des vues plus exactes 
et dans un horizon plus élargi conduiront à des 
notions plus avancées, du moins il est certain 
qu'en ce moment les travaux des Italiens sont en- 
core les seuls qui fournissent les données néces- 
saires pour écrire l'histoire générale de la maladie. 

La principale difficulté que rencontre celui 
qui veut chercher les éléments d'une bonne des- 
cription dans les travaux dont je parle, résulte 
du nombre même de ces travaux, et des contra- 
dictions qui s'offrent pour ainsi dire à chaque 
pas; tantôt en effet on voit les auteurs se pro- 
noncer sous l'influence de préventions si éviden- 
tes ou de théories si malheureuses, et d'autres 
fois affirmer d'après si peu de faits ou d'après 



(si ) 

des faits de si poli de valeur, qu'oii est obligé 
d'elle armé de défiance eil face de toute asser- 
tion, .le dois dire aiissi qu'il s'est îencodtré 
dans l'histoire de la pellagre un moment où, par 
une de ces réactions assez communes en médecine, 
les praticiens qui avaient répugné à reconnaître 
les svmplômes pellagreux, voulurent en discer- 
ner partout où quelque affection cutanée se trou- 
vait associée à des désordres nerveux et à des 
phénomènes de dépérissement; et cet excès lùi- 
mème, par une conséquence naturelle, a poussé 
plus tard dans un excès contraire quelques es- 
prits superficiels, qui ont nié l'existence de la 
pellagre comme espèce nosologique distincte. On 
peut juger d'après cela combien il était .facile à 
ceux qui n'avaient pas observé par eux-mêmes 
de s'égarer à travers tant d'écileils, et l'on com- 
prend la nécessité d'une description symptoilia- 
tologique nette et précise, que je vais essayer de 
tracer en m'appuyant sur l'autorité des observa- 
teurs les plus recommandables. 

Division des symptômes et de la marche de la. 
pellagre. — Les médecins italiens ont partagé, 
les Uns en deux, les autres en trois périodes la 
marche de la pellagre; et cette dernière division, 
sans être bien rigoureuse, a été adoptée presque 
universellement. Déjà Frapolli avait admis trois 
états, suivant que la maladie était commençante, 
confirmée ou désespérée; Titius la divisa en légère, 
grave, très-grave, et Strambio, aux observations 
duquel je m'attacherai de préférence dans cette 



( 32 ) 
partie de mon travail, admet une division qui ne 
diffère guère des précédentes que parles termes : 
« J'ai cru, dit-il, pouvoir distinguer la pellagre 
en trois espèces, savoir : X intermittente, la rémit- 
tente, la continue, J'appelle pellagre intermittente, 
le premier état de cette affection, lorsque le ma- 
lade s'aperçoit à peine de quelque incommodité 
au printemps, et qu'il jouit d'une bonne santé le 
reste de l'année. J'appelle pellagre rémittente le 
second degré de la maladie, lorsque les accidents 
sont plus graves au printemps, qu'ils diminuent 
dans les autres saisons sans cesser tout à fait; en- 
fin, je nomme continue celle qui se montre avec 
la même violence pendant toute l'année; néan- 
moins, ajoute Strambio, je ne donne point cette 
classification comme fondée sur une marche as- 
sez constante, ni comme déterminant d'une ma- 
nière assez précise le développement et les degrés 
de la maladie; quelquefois, en effet, celle-ci atta- 
que brusquement un individu, et avec tant de 
force qu'elle le conduit en peu de temps au tom- 
beau. D'autres fois, au contraire, elle se cache 
longtemps sous les apparences d'une bonne santé; 
il arrive aussi qu'après avoir maltraité cruelle- 
ment un malade pendant beaucoup d'années, 
elle fait trêve pendant plusieurs autres, et revient 
enfin avec des symptômes mortels. » 

J'ai cité ce passage afin de montrer que si j'a- 
dopte une division, c'est afin de rendre la des- 
cription plus facile. Au reste, la description que 
je donne n'offrira que les symptômes véritable- 



ment propres à la maladie dans leur enchaîne- 
ment le plus habituel, et non tous les phéno- 
mènes que peuvent présenter les pellagreux, ni 
les mille variétés qui peuvent exister dans la suc- 
cession de ces phénomènes. C'est, je le répète, 
pour avoir tout noté sans discernement, pour 
avoir confondu des complicationsetdesépiphéno- 
mènes sans valeur avec les véritables symptômes 
de la maladie, que plusieurs auteurs ont laissé 
des tableaux de la pellagre qui ne pouvaient qu'é- 
garer ceux qu'ils ne rendaient point incrédules, 

Strambio avait encore divisé les symptômes 
pellagreux, envisagés dans leur ensemble, en in- 
ternes et externes, division qui est loin de parta- 
ger ces symptômes en deux groupes égaux par 
l'importance et par le nombre. Les symptômes 
externes ou cutanés peuvent manquer, et c'est 
uniquement sur le développement des symptô- 
mes internes que se mesure la gravité du mal. 
Si Ton étudie de plus près ces derniers symptô- 
mes, on remarque qu'ils se subdivisent naturel- 
lement en deux groupes, dont le premier com- 
prend une série de dérangements des fonctions 
digestives, et le second une série plus nombreuse 
de désordres nerveux. 

Début et première période. — Les descrip- 
tions laissées par les auteurs offrent la plus grande 
diversité quant à l'ordre d'apparition et de suc- 
cession des phénomènes. Les uns font débuter la 
maladie par une faiblesse chaque jour croissante 

et par une indéfinissable mélancolie; d'autres 

3 



( 34 j 

donnent le pas, si je puis dire ainsi, aux symp- 
tômes cutanés; d'autres soutiennent que le dé- 
rangement des fonctions dijzeslives précède tous 
les autres phénomènes; enfin plusieurs observa- 
teurs assurent avoir vu la maladie débuter par 
des vertiges et des troubles nerveux. 

Ces différences s'expliquent et se concilient 
parfaitement. Il est extrêmement rare, en effet, 
que l'on puisse observer des pellagreux au début 
de la maladie; les malades eux-mêmes ne soup- 
çonnent pas d'abord leur état : ignorants, misé- 
rables, endurcis aux souffrances, éloignés des 
secours de la médecine, ils ne s'adressent à elle 
que lorsque la souffrance les y contraint, et dans 
le récit qu'ils font alors de leur maladie, ils en 
rapportent presque toujours l'origine au moment 
où, sous l'influence des premières chaleurs prin- 
tanières, des phénomènes tranchés ont apparu 
sur la peau ou du côté des centres nerveux. Mais 
on ne peut douter aujourd'hui que ce moment 
d'éruption n'ait été précédé d'un temps d'incu- 
bation marqué soit par un affaiblissement crois- 
sant, soit par des dérangements variés des fonc- 
tions digestives 1 . Au reste ces symptômes, ou si 
Ton veut ces prodromes de la maladie, en raison 
de leur marche insidieuse et lenle et des autres 
circonstances que je viens de signaler, restent 

* M. Biière de Boisniontdit avec raison : « De l'inappétence, 
du debout , de la pesanteur à l'estomac, de la sécheresse à la 
fcoucne, etc., voila les signes qui annoncent l'approche du dan- 
ger. » 



( 35) 
le plus souvent inaperçus jusqu'au moment où 
les premières chaleurs du printemps, imprimant 
à l'économie du pellagreux une brusque secousse, 
font éclater l'éruption cutanée, escortée presque 
toujours de quelque trouble dans l'itmervation. 

Symptômes cutanés. — Voilà pourquoi aussi la 
plupart des auteurs ont placé le début de la pel- 
lagre à l'équinoxe du printemps; alors, en effet, 
ses traits se dessinent, et l'érylhème pellagreux 
germe, pour ainsi dire, sous l'influence des rayons 
solaires. Les caractères qu'il offre à sa première 
apparition sont les suivants : des plaques ou des 
taches de grandeur variable, d'une rougeur qui 
va du rose au rouge sombre, disparaissant en 
général sous le doigt comme un érythème, et 
quelquefois d'un aspect érysipélateux, se mon- 
trent sur les points du tégument exposés habi- 
tuellement au soleil, sur le dos des mains et des 
pieds, aux avant-bras, sur la région sternale, et 
parfois, mais rarement, sur le front, les joues, au 
pourtour des orbites. 

D'après Gherardini et Albera, cette éruption 
serait accompagnée d'un prurit brûlant; mais ces 
auteurs n'ont peut-être pas bien traduit la sen- 
sation éprouvée par les malades, laquelle, suivant 
Strambio, serait celle de la cuisson, et jamais un 
prurit véritable, à moins qu'il n'y eût complica- 
tion d'une autre affection cutanée. Il est remar- 
quable que la sensation dont il s'agit est toujours 
exaspérée par l'insolation. 

L'insolation n'est cependant pas toujours né- 



( m ) 

cessaire à l'apparition de l'érythème pellagreux, 
ainsi que les dernières recherches de M. Calde- 
rini en fournissent la preuve'. 

Assez souvent les plaques rouges se recou- 
vrent de vésicules ou de bulles irrégulières cou- 
tenant une sérosité jaunâtre ou roussâtre. En gé- 
néral, au bout d'un temps variable, l'épidémie 
des parties altérées se détache et tombe en lames 
furfu racées. 

D'autres fois, et Strambio regarde ces cas 
comme les plus fréquents, la peau des régions ex- 
posées au soleil brunit plutôt qu'elle ne rougit, se 
dessèche, et son épiderme tombe, sans apparence 
de phénomènes phlegmasiques. 

a Symptômes nerveux. — Tandis que le tégu- 
ment externe s'affecte ainsi, les malades éprou- 
vent en général une faiblesse et une répugnance 
au mouvement plus grandes que de coutume; la 
tristesse se peint sur leurs visages; ils se plaignent 
assez souvent de tintements d'oreilles, et s'ils s'ex- 
posent sans précaution au soleil, il est rare qu'ils 
n'éprouvent point de vertiges et d'autres acci- 
dents nerveux intenses. 

J'ai déjà dit qu'on a vu les vertiges précéder 
l'éruption cutanée; et parmi les malades soignés 
à l'hôpital de Legnano. il est fait mention d'un 

1 Sur 352 malades, ce médecin a pu constater l'influence de 
l'insolation chez 128 hommes et 152 femmes: les autres n'a- 
vaient nullement été exposés au soleil , cependant ils avaient 
éprouvé au printemps une sensation d'ardeur aux mains ; chez 
tiuclques-uns même, cette ardeur s'était accompagnée de l'érv- 
thème pellagreux . {Annal, unir., avril 1844> 



(37) 

meunier qui fut tourmenté par des vertiges pen- 
dant deux années de suite au printemps, et qui, 
entraîné comme par une force irrésistible, se met- 
tait à courir jusqu'à ce que ses jambes manquas- 
sent sous lui. La troisième année, les symptômes 
cutanés apparurent. 

Quelquefois, et particulièrement chez les indi- 
vidus qui se tiennent à î'abri du soleil, on a vu 
le printemps passer sans autres symptômes que 
de la faiblesse et de rabattement, des douleurs le 
long du dos, surtout au sacrum et aux extrémités. 
Ces douleurs spinales, dont je relèverai plus tard 
l'importance, et que l'on trouve mentionnées 
fort souvent dans les observations de Strambio, 
peuvent aussi précéder l'invasion des autres phé- 
nomènes. 

Enfin on a observé des tremblements ou de 
légères convulsions, et dans quelques cas le dé- 
lire dès la première année. 

3° Dérangement des fonctions diçestives. — Dans 
la première période de la maladie, les auteurs se 
bornent en général à dire qu'il y a des signes 
d'irritation gastrique . Us notent souvent l'inappé- 
tence, les fausses faims, les éructations, les nau- 
sées, et quelquefois des vomissements; la langue 
tantôt rouge, tantôt chargée et sale, tantôt enflée 
ou excoriée; quelquefois la constipation, très- 
souvent la diarrhée \ Fanzago regarde 2 comme 

' W. Jansen a dit : « Alvus plerumque laxa jam ab inilio morbi 
observatur, et per totum pcllagra? decursum laxitas continuari 
>olet. » (Méra. cit.) 

9 Méraor. sopra lapeiiagra. Prima mem. y p- T23- 



( 38) 
des phénomènes pins dignes de mention un 
sentiment d'ardeur pénible à la gorge ou à l'esto- 
mac, un pyrosis qui, suivant cet auteur, ne man- 
queraient presque jamais, et souvent précéde- 
raient les autres symptômes. 

Stramhio note assez souvent la sensation d'éro- 
sion à la gorge ' , des aphthes et des excoriations 
sur les lèvres et dans la bouche, une saveur 
amère ou salée, et le ptvalisme. Titius a considéré 
ces deux derniers symptômes, ainsi que le gon- 
flement de la langue, comme dépendant d'une 
complication, et M. Brière de Boismont assure 
également ne les avoir pas rencontrés. Toutefois, 
si l'on réfléchit que ces symptômes sont men- 
tionnés non-seulement par des observateurs ita- 
liens recommandables, mais encore par les au- 
teurs qui ont décrit la pejlagie en Espagne et 
dans le midi de la France, on est forcé de leur 
accorder une place dans la description de cette 
maladie. Je dirai plus loin à quoi peut tenir leur 
absence. 

après avoir acquis une intensité croissante 
pendant plusieurs semaines, les symptômes que 
je viens d'énumérer restent stationnaires et s'at- 
ténuent ensuite peu à peu, souvent même ils 
disparaissent presque complètement en arrivant 
au solstice d'été. On a vu la maladie, enrayée 
pendant les mois de juillet et d'août , éprouver 
une recrudescence durant l'automne: mais con- 

' « Cuni sensu salis m oie et erosionis in gutture. » L, c. 



( 39 ) 

stainment elle semble cesser dès que Ton ap- 
proche des froids de l'hiver, en sorte que les ma- 
lades peuvent se croire guéris, au moins quant 
aux accidents nerveux et aux lésions cutanées. 
Mais ce n'est là qu'une trêve , trompeuse et de 
courte durée. Il peut arriver qu'après une pre- 
mière attaque . des pellagreux conservent une ou 
deux années de repos; mais, d'après le peu d'ob- 
servations de ce genre, on reconnaît que ce repos 
n'est jamais complet, et ne consiste que dans 
l'absence des lésions cutanées et une atténuation 
des désordres nerveux, produites par un meilleur 
régime et par le soin d'éviter le soleil que les ma- 
lades, suivant la remarque de plusieurs auteurs, 
savent être leur ennemi. 

En général, le printemps nouveau ramène avec 
lui le nombreux cortège de symptômes que le 
printemps précédent avait vus naître, et c'est 
au moment de ce deuxième retour des accidents 
extérieurs que quelques auteurs font commencer 
le second degré ou la seconde période de la ma- 
ladie. Le plus souvent, cependant, ce n'est qu'a- 
près la troisième ou la quatrième attaque que 
l'on voit les malades obligés par l'accroissement 
de leurs maux de renoncer aux durs travaux qui 
sont l'apanage de la classe d'hommes sur laquelle 
règne la pellagre ; beaucoup de pellagreux résis- 
tent même plus longtemps à ces recrudescences 
annuelles du mal; mais lot ou tard une époque 
arrive où les dérangements intestinaux , les dés-? 
ordres nerveux et l'affaiblissement. général pren- 



( *o ) 

nent un tel empire, que le malade est bientôt 
forcé de suspendre ses travaux habituels. 

C'est à ce terme de la maladie que je place, avec 
un grand nombre d'auteurs, la fin de la première 
période et le commencement de la seconde. 

Deuxième période. — i° Symptômes cutanés. 
— A cette époque, l'éruption cutanée n'a presque 
jamais l'apparence érythémoïde; elle se couvre 
parfois, sous l'influence de l'insolation, de vési- 
cules, de bulles ou même de pustules , dont le 
liquide en se desséchant forme des squames et 
quelquefois de véritables croûtes. 

Le plus souvent la peau devient brunâtre, ru- 
gueuse et comme desséchée; l'épiderme, altéré, 
se soulève sous forme d'écaillés plus ou moins 
ternes, et qui laissent voir en tombant une peau 
luisante et d'un rouge livide. Quelquefois l'alté- 
ration de cette membrane se rapproche de celle 
du pityriasis versicolor ou de certaines formes 
d'ichthvose. Plusieurs auteurs ont comparé la 
peau des pellagreux , celle des mains et des doigts 
en particulier, à la peau des pattes de l'oie, et lui 
ont donné le nom de peau ansérine. Chez quel- 
ques malades, le front et les pommettes se cou- 
vrent de petits tubercules d'un aspect terreux ou 
semblable à des végétations cornées. 

Lorsque les altérations sont parvenues à ce 
degré, elles ne disparaissent plus complètement, 
même pendant l'hiver; elles laissent des stig- 
mates indélébiles que tous les auteurs comparent 
* des cicatrices de brûlures. 



( *1 ) 

2° Symptômes nerveux. — Une mélancolie pro- 
fonde s'empare presque toujours des malades; 
tantôt ils sont d'une tristesse muette effrayante 
à voir, d'autres fois on les entend gémir sans 
cesse; ils se plaignent d'une faiblesse excessive, 
surtout dans les membres inférieurs, et très-sou- 
vent d'une ardeur brûlante aux extrémités, par- 
ticulièrement aux pieds et pendant la nuit; un 
grand nombre sont sujets à la dfjbfopié; ils éprou- 
vent dans la tête des douleurs bizarres qu'ils 
comparent tantôt à une sensation de flammes; 
« d'autres fois, dit Strambio, il leur semble avoir 
dans le cerveau une meule de moulin qui tourne, 
ou sentir les battements d'un marteau; tantôt 
c'est une cloche qui sonne ou une cigale qui 
chante, etc. » 

Les facultés intellectuelles se troublent et s'af- 
faissent. La pensée du suicide vient souvent 
tourmenter ces malheureux, et c'est surtout vers 
l'eau que les dirige cette impulsion fatale. 

Strambio, qui s'est attaché à bien faire con- 
naître tout ce groupe de symptômes nerveux , 
décrit encore les suivants, qui appartiennent a 
la pellagre déjà parvenue à un haut degré d'in- 
tensité : 

« Gherardini , dit-il , avait observé l'opistho- 
tonos chez un malade qu'il avait fait exposer ex- 
près aux rayons du soleil, pour voir les effets 
qu'ils produiraient sur les mains; mais ce qu'il 
n'a pas dit, c'est que ce symptôme est très-fré- 
quent chez les pellagreux, et que les muscles si- 



(48) 

tués derrière le cou et derrière la tète, et ceux 
de$ côtés et de devant, éprouvent souvent des 
contractions involontaires. Tous les médecins 
sont d'accord que les pulsations sont faibles et 
petites, mais ils n'avertissent pas qu'elles sont 
rares et lentes quand les malades sont tristes, 
qu'au contraire elles sont fréquentes et dures 
quand le délire est aigu. On avait dit que la vue 
s'obscurcissait, et que quelquefois l'objet parais- 
sait double au malade, sans parler de Xamblyopie 
crépusculaire , qui fait qu'aussitôt après le cou- 
cher du soleil le malade n'y voit plus du tout. 
On avait remarqué la faiblesse des articulations 
inférieures, sans faire bien connaître l'espèce de 
marche tremblante qui est particulière aux pella- 
greux; sans noter que dans certains moments les 
membres inférieurs sont affectés de soubresauts in- 
volontaires; que souvent le délire, ainsi que les 
autres symptômes, conservent un type tierce; que 
souvent les pellagreux ont un mouvement invo- 
lontairedelabouchequi imite l'action parlaquelle 
on goûte une liqueur ou Ion mâche quelque ali- 
ment, ou bien semblable à celui d'un enfant qui 
tète. On n'a point dit enfin qu'ils éprouvaient 
des crampes aux jambes et des spasmes cyniques, 
le trouve encore d'autres phénomènes propres à 
la pellagre, dont on u'a point parlé avant moi; tels 
sont la dnuleur qui se porte d'une manière toute 
particulière sur l'épine vertébrale, à la poitrine, 
au ventre et aux extrémités, attaquant quelque- 
fois tout un côté du corps et laissant l'autre libre 



( *3 ) 
(circonstance que je désigne sous le nom <ï/ic~ 
miopaigiéy; la puanteur que les pellagreux ré- 
pandent quand ils tombent dans le délire, la 
dysuriequi a coutume de présager le délire, et 
le météorisme du ventre qui précède la mort. » 
Depuis Strambio, la plupart des auteurs n'ont 
pas attaché une grande valeur à ces phénomènes 
pris séparément; aucun deux, en effet, n'est 
caractéristique de la pellagre; toutefois, si l'on 
excepte le type tierce 2 , qui indique sans doute une 
complication, et les spasmes cyniques, on est forcé, 
après avoir rapproché ces observations de celles 
qui ont été faites dans les autres pays, de leur 
accorder une mention et de reconnaître l'exac- 
titude des remarques de Strambio. 

3° Dérangements des fonctions df'gestwes. — ■ 
Les dérangements des fonctions digestives 
suivent une progression aussi marquée et en gé- 
néral une marche plus continue que les autres 
symptômes; ils contribuent puissamment à l'a- 
maigrissement si fréquent chez les pellagreux, et 
a cet affaissement universel çie l'organisme dans 
lequel ces malheureux finissent par tomber. Dans 
cette seconde période, c'est une diarrhée opi- 

1 II semblerait résulter des observations de Strambio, que ces 
phénomènes nerveux se montrent plus souvent dii coté gauche 
qne du côté droit. Allioni s'était servi de ce fait pour établir la 
singulière théorie développée dans son Compectus. D'après lui, 
V humeur s'emparait d'une moitié du cerveau. Strambio a vive- 
ment attaqué les opinions d' Allioni, qu'il appelle hétéroclites. 

8 M. Gdderini note (pie beaucoup de pellagreux, parmi ceux 
qui furent observés au grand hôpital de Milan, en 1843, avaient 
eu la fièvre intermittente. {4nnal. univ. t etc., avril 1844.) 



( 44 ) 
niâtre qui domine ordinairement les autres sym- 
ptômes digestifs. 

A ce degré du mal, lors même que les phéno- 
mènes cutanés disparaissent pendant l'hiver, les 
autres symptômes, et particulièrement la fai- 
blesse, la tristesse, les vertiges, le dévoiement, 
continuent de se montrer. Chez les femmes, les 
symptômes pellagreux s'accompagnent alors sou- 
vent de ceux de la chlorose; d'autres, au lieu 
d'être tourmentées par la leucorrhée ou l'amé- 
norrhée, sont sujettes à des métrorrhagies fré- 
quentes; l'avortement est aussi l'apanage du plus 
grand nombre. Dans cet état 1 , cependant, beau- 
coup d'auteurs reconnaissent que la guérison 
pourrait encore être obtenue. 

Troisième période. — On a constitué un troi- 
sième degré ou une troisième période de la pella- 
gre, en réunissant tous les symptômes graves qui 
montrent que la maladie est au-dessus des res- 
sources de l'art et de l'hygiène, et qu'elle aura 
inévitablement et dans un temps peu éloigné 
une terminaison funeste. Rien n'est triste comme 
le tableau d'un pellagreux à ces époques avan- 
cées : beaucoup sont, dégradés par la démence 
ou par une stupidité complète, et demeurent in- 
capables de la moindre détermination raisonnée; 
ils inspirent un involontaire dégoût à ceux qui 
les approchent : leur face est jaune et terreuse, 

' D'après M. Calderini, le sang extrait par !a saignée est noi- 
râtre, fluide, et à peine voilé d'une légère couenne. {Annal. 
«me., ibid.) 



( 45 ) 

leurs traits souvent effilés ou tirés; ceux qui sont 
jeunes portent sur leur physionomie l'empreinte 
de la vieillesse; l'amaigrissement est souvent ex- 
cessif; on en voit cependant qui conservent jus- 
qu'à la lin un embonpoint flasque et blafard, 
comme on l'observe chez les fous atteints de pa- 
ralysie générale. Les émanations de leur corps, 
et particulièrement les sueurs, ont une fétidité 
particulière que Jansen comparait à l'odeur du 
pain moisi, et Strambio à l'odeur des larves de 
vers à soie à demi pourries dans l'eau. 

La langue est quelquefois sèche et fendillée, 
quelquefois noire; d'autres fois la bouche est sans 
cesse remplie d'une salive abondante qui s'écoule 
involontairement; le pouls est lent, misérable, 
souvent imperceptible; les membres inférieurs, in- 
filtrés, sont quelquefois complètement paralysés. 
Lorsque les lésions intérieures sont ainsi par- 
venues à leur plus haut degré, la peau peut pré- 
senter des caractères analogues à ceux de 
Xichthyose ou de X éléphantiasis; l'épidémie, con- 
sidérablement épaissi, forme autour des doigts 
une espèce d'étui brunâtre et desséché; la peau est 
sillonnée 1 assez souvent par des fissures, des cre- 
vasses et des ulcérations que la malpropreté en- 
venime et rend hideuses à voir : c'est dans ces 
cas que l'on rencontre ces croûtes épaisses qui, 
suivant l'expression de M. Jourdan, ont une cer- 
taine ressemblance avec celles des lépreux. Quei- 

1 Brièrc de Boismont, p. 55. 



( **> ; 
quefois la peau prend une teinte presque noire, 
fait observé non-seulement par les Italiens, mais 
aussi par Casai f , clans le mal de la rosa. 

Terminaisons. — Dans cet état , les malades 
ne tardent pas à succomber; tantôt ils sont em- 
portés par des maladies intercurrentes, tantôt par 
des phlegmasies 2 diverses, et plus souvent par le 
typhus ou la phtbisie tuberculeuse; parfois il sur- 
vient une dyssenterie mortelle, ou bien il se dé- 
clare un dévoiement séreux et très-abondant que 
rien n'arrête jusqu'à la mort. Cette diarrhée in- 
coercible coexiste avec un ensemble de symp- 
tômes qui témoignent de l'atteinte profonde que 
la pellagre a portée aux viscères digestifs, et sur- 
tout au foie; c'est ainsi que tous les bons obser- 
vateurs ont noté Ihydropisie ascile et l'hydropisie 
générale comme l'une des terminaisons les plus 
fréquentes de cette maladie; d'autres fois on voit 
les malades dévorés par une fièvre lente que 
Strambio a bien " décrite, que rien n'explique, 
suivant cet auteur, et qu'on ne peut modérer 
jusqu'à l'agonie. 

1 « Universa corpoiïs periphcria, praecipuè manuum, niger- 
rimâ, scabrosâ, formidabiiique pelle tegcbatur (1. c.).» Casai pen- 
sait que celte teinte noire était produite par une complication 
d'albarnas nigrum. 

Ailleurs il caractérise la couleur de la peau par ces mots : Cu- 
tis nigro-fuscus color (p. 393). 

2 « Curn inllammationihus rarior eoque t'unestiorconiplicatio.w 
(Titius, 1. c.) 

3 « Est febricula quSedam erraticè exacerbans, quae pellagrosos 
absque manifesta causa adoritur; in hoc pulsus suntceleresetdu- 
riusculi; calor corporis acer percipitur, et tenuis sudor peculiaris 



Dans Certaines conditions qui paraissent tenir 
aux localités, les symlômes* du scorbut viennent 
compliquer ceux de la pellagre, et aggraver en- 
core l'état des malades qui peuvent succombera 
cette complication. Titius avait noté que celle-ci, 
raie à Milan, est commune dans les provinces vé- 
nitiennes, où la pellagre a porté assez longtemps, 
comme on l'a vu, le nom de scorbut alpin. 

Enfin chez quelques individus, et de préfé- 
rence chez les jeunes et les mieux constitués, la 
maladie se termine au milieu de désordres plus 
violents et de réactions plus énergiques de l'éco- 
nomie : le délire, après avoir laissé jusque-là des 
moments d'inlermission, ne cesse plus; la fièvre 
s'allume, et le malade succombe avec les symp- 
tômes d'une méningite. C'est encore au même 
ordre de faits qu'appartiennent ces fièvres ner- 
veuses et ataxiques qui, suivant les auteurs, em- 
portent un certain nombre de pellagreux et du- 
rant le cours desquelles on voit des mouvements 
convulsifs alterner avec des lipothymies jusqu'à 
ce qu'il survienne un coma dont on ne se réveille 
plus. 

Durée. — Les observateurs s'accordent tous 
à donner à la pellagre une marche ordinairement 
lente et une durée très-variable, mais qui est tou- 
jours de deux ou trois ans au moins. En général 
la première période elle seule, c'est-à-dire le 
temps où la maladie paraît intermittente et sem- 

odoris toto corpore manat absque ullo levaminc. Chronicarum 
more eaquidein procedit et raortem inducit. » (L. cit.) 



( 48 ) 

ble disparaître l'hiver et l'été, se prolonge pen- 
dant plusieurs années; mais c'est surtout la pel- 
lagre arrivée à la seconde période que l'on voit 
assez souvent rester presque stalionnaire pendant 
dix, vingt ans ou même davantage. M. Calderini 
parle de malheureux, observés dans le grandhô- 
pilal de Milan, qui auraient vécu soixante ans au 
milieu des tourments physiques et moraux qu'en- 
traîne à sa suite l'incurable maladie que je viens 
de décrire. 



i( w ) 

CHAPITRE II. 

DESCRIPTION DU SCORBUT ALPIN, 01! SCORBUT DES ALPES. 



D'après Odoardi, qui le premier a publié une 
description de cette maladie, on n'observe d'a- 
bord « qu'une simple tache arrondie sur le dos 
des mains et d'abord d'un rouge obscur, qui 
pâlit ensuite insensiblement et disparaît, lais- 
sant la peau lisse et reluisante. Cette tache, 
qui ne s'accompagne d'abord que d'un prurit 
léger, se montre depuis les mois de mars et 
d'avril jusqu'en août ou en septembre, où elle 
s'évanouit. Ceux qui en ont été atteints l'attri- 
buent au soleil, d'où lui est venu le nom de coup 
de soleil (scottatura di sole). » 

Chaque année, au retour du printemps, les 
mêmes phénomènes se reproduisent, et la troi- 
sième année seulement on voit d'ordinaire la 
tache s'agrandir, le prurit devenir plus marqué; 
la peau ne recouvre plus son aspect normal, elle 
est le siège d'une desquamation plus ou moins 
notable. 

« Après la troisième ou la quatrième année, 
les pieds s'affectent de la même façon que les 
mains, et dans la suite les taches s'étendent des 
pieds sur les jambes. Des crevasses longiludi- 

4 



( 50 ) 
nales ou irrégulièrement disposées se montrent 
aux mains, dont la desquamation est plus pro- 
noncée. On dit que les mains se pèlent, et c'est 
de là qu'est venu le nom de pellarina donné à 
cette maladie. 

(f Pendant les années suivantes, les écailles des 
mains et des pieds grossissent au point de res- 
sembler parfois aux croûtes des lépreux. Quel- 
quefois le mal s'étend à la bouche \ et souvent les 
gencives se gonflent, deviennent fongueuses, et 
le sang en sort facilement. Chez beaucoup, les 
dents deviennent noires et se détachent par frag- 
ments, ou bien des aplithes apparaissent sur la 
langue et les lèvres, tantôt rougeâtres, tantôt 
noirâtres, et acquièrent quelquefois la malignité 
des ulcères; l'haleine est très-fétide. » 

Les malades éprouvent en même temps des 
symptômes internes qui s'aggravent graduelle- 
ment comme les svmptômes cutanés. D'abord iï\4 
se plaignent de faiblesse, d'oppression ou de dou- 
leur d'estomac; le plus souvent ils ont le ventre 
resserré; quelques-uns ne se plaignent ni de nau- 
sées ni d'irrappétènce, niais seulement de flatu- 
lences cjui les tourmentent. Le pouls est plus fai- 
ble et plus lent qu'à l'élat normal; rarement ou 
vôft surveiiir la fièvre : « Les malades sont faibles 
et pleins de mauvais vouloir. » Chez les femmes, 
la menstruation s'affaiblit ou même se supprime 
vers la troisième année. 

« La maladie ne s'arrête pas là. H survient dans 
là suite, chez ceux qui en sont attaqués, une tris- 



( 51 ) 
tesse et une timidité très-grandes et presque con- 
tinuelles; ils deviennent engourdis, faibles, im- 
propres à la fatigue et à toute espèce de travail; 
ils éprouvent de fréquents vertiges. A cette timi- 
dité et aux tremblements de tête s'ajoute, dans 
les années suivantes, le trouble de l'intelligence, 
et à la fin ils deviennent fous, la plupart mélan- 
coliques, quelques-uns furieux, jusqu'à ce que, 
cinq ou six ans s'étant encore écoulés, ils suc- 
combent enfin réduits au marasme, ou bien saisis 
par une fièvre hectique ou quelquefois par une 
fièvre putride. 

« C'est là le cours ordinaire de cette maladie. 
Ce cours n'est cependant pas si constant qu'il ne 
présente quelquefois des variations : sa marche 
peut être retardée ou accélérée, suivant le régime 
des individus; elle peut passer du premier degré 
aux degrés extrêmes sans intermédiaire. » 

Odoardi croyait avoir remarqué que chez les 
vieillards la marche était plus rapide que chez 
les jeunes gens. Il n'avait jamais vu, au reste, la 
maladie chez des individus ayant dépassé soixante 
ans, ni chez des enfants au-dessous de six ans. 

Je me borne à cette description très-sommaire, 
quoique les documents ne fassent point défaut 
pour tracer un tableau plus étendu de la pellagre 
des Etats vénitiens; mais comme les auteurs pos- 
térieurs à Odoardi ont reconnu l'identité du 
scorbut des Alpes et de la pellagre lombarde, il 
m'a semblé plus avantageux de mettre surtout 
leurs écrits à contribution dans la description de 



(52) 

cette dernière et dans les autres parties de ce tra- 
vail qui traitent de la pellagre en général. Les 
passages que j'ai empruntés à Odoardi suffisent du 
reste pour faire connaître quelle était la maladie 
découverte par Pujati, et que l'on s'obstina pen- 
dant quelques années à séparer de la pellagre 
proprement dite. 



( 53 ) 



CHAPITRE III. 

MAL DE LA ROSA DES ASTURIES. 



Après avoir décrit « la gale, qu'on peut appe- 
ler à bon droit la souveraine des Asturies, où 
presque personne n'échappe à sa tyrannie ' ; après 
avoir parlé de la lèpre, pour le traitement de la- 
quelle on comptait vingt hôpitaux dans cette 
principauté, Casai s'occupe d'une troisième ma- 
ladie également endémique dans la province, et 
qui lui semblait la plus horrible et la plus opiniâtre 
de toutes les affections du printemps. « C'est, dit- 
il, une certaine espèce de lèpre maligne qui est 
très-singulière, et qu'on désigne ici sous le nom 
vulgaire de mal de la tosa. » 

Cette maladie présente un ensemble compliqué 
de symptômes, parmi lesquels Casai en admet 
sept qui sont principaux et constants, et se rap- 
portent, les uns à la peau, les autres à la mu- 
queuse digestive, les autres au système nerveux 2 . 

1 « Prae vernàculis aliis affectionibus, dominatrix merito re- 
gionis hujus scabies appellaiï débet ; paucis enim datum est 
tyraraiidem ejus effugere. » ( Hist. natural del mine, de 
Jsturias, p. 326. ) 

8 Le Mémoire de Casai contient huit observations et des ex- 
traits de plusieurs autres ; malgré ce petit nombre de faits , on 



( M ) 

Si Ton juge d'après les observations contenues 
dans le Mémoire du célèbre praticien d'Oviedo, 
la maladie débute tantôt par une faiblesse géné- 
rale plus ou moins marquée dans les membres 
inférieurs, et par des douleurs spinales fixées sur- 
tout vers le sacrum; d'autres fois elle s'annonce 
par des lésions des voies digestives : les lèvres se 
couvrent d'aphthes et de vésicules, la gorge et 
l'œsophage sont le siège d'une sensation dou- 
loureuse continuelle, de sécheresse et d'ardeur. 
Enfin un certain tremblement de la tête, et 
quelquefois la perte du sens du goût', peuvent 
précéder les autres symptômes. 

<r Mais bientôt, ajoute Casai, la matière mor- 
bifique est chassée des parties profondes vers les 
parties extérieures, et une sorte d'écorce squam- 
meuse se montre au dehors. » 

Cette ëcorce, ou plutôt cette éruption, n'est 
d'abord, suivant les expressions de Thiéry, 
« qu'une simple rougeur' accompagnée d'âpreté», 
qui apparaît vers l'équinoxe du printemps, et ra- 
rement dans les autres saisons. Mais bientôt ce 
sont de véritables croûtes qui, après avoir persisté 

peut, lorsqu'on a suffisamment étudié la pellagre italienne, re- 
connaître les variations que le sexe, l'âge, l'intensité du mal et 
surtout l'époque de son développement, peuvent imprimer à la 
physionomie de la maladie. 

1 Le docteur Towsend parle ainsi de cette éruption : « Le 
mal attaque le dessus des mains, les cou-de-pieds et le cou, d'où 
il descend au sternum ; le reste du corps en est. exempt. La place 
attaquée paraît d'abord rouge ; cette couleur est accompagnée de 
douleur et de chaleur , puis elle finit par une gale. \Voy. en 
Espagne, ibid.)... 



( 55 ) 

quelque temps, se détachent et tombent en eé- 
lierai au moment de l'été. 

« Dès lors, dit Casai, la partie est parfaitement 
débarrassée de toutes pustules et de toutes croù- 
tes, et dans les lieux que celjes-ci avaient oc- 
cupés, il reste des stigmates légèrement rouges 
(subrubra), très- nets et reluisants, semblables 
aux cicatrices que les brûlures ont coutume de 
laisser; la peau est un peu plus déprimée sur ces 
points que dans les parties voisines. C'est proba- 
blement de cette teinte reluisante et rosée qu'est 
venu le nom de mal de la rasa. Les stigmates, 
chez ceux qui sont profondément contaminés par 
la maladie, persistent jusqu'à la mort; mais cha- 
queaiînée,au retour du printemps (ainsi que l'hi- 
rondelle), cette croûte maligne reparaît 1 : elle 
est en effet annuelle. 

« Ce mal se montre sur les deux mains; quel- 
ques-uns le présentent sur une seule, d'autres sur 
lés mains et'sur un pied, d'autres à là fois sur les 
deux pieds et les deux mains; il se borne au dos, 
et ne s'étend pas jusqu'à la face palmaire et 
plantaire. » 

Casai parle ensuite d'une croûte qui s'observe 
chez un certain nombre de malades à la partie 
antérieure et inférieure du cou en guise de collier, 
et avec un appendice sur le sternum. 

1 Casai n'a pas manqué de dire que lorsque ta maladie est ré- 
cente, ces croûtes n'ont pas l'aspect hideux, et qu'après leur 
chute la cicatrice n'est pas aussi manifeste. Il a décrit surtout la 
maladie bien confirmée. < •-'-■ 



(56 ) 

En même temps certains malades éprouvent 
une céphalalgie que la chaleur et l'insolation ren- 
dent insupportable'. La plupart se plaignent 
d'une ardeur dévorante qui les tourmente sur- 
tout la nuit dans leur lit, qui tantôt parcourt 
toute la périphérie du corps, tantôt se porte sur 
un côté et puis sur l'autre, et tantôt se borne aux 
extrémités ou même aux métacarpes 2 . 

Casai notait aussi la faiblesse et les lassitudes 
continuelles, une inertie profonde qui s'accom- 
pagne parfois d'une diminution de la sensibilité 
des pieds et des mains ou d'une sensation insur- 
montable de froid; il observait très-souvent une 
impuissance à marcher, caractérisée par une titu- 
batiok et des vacillations de la tète, en sorte que 
le malade ressemblait à un roseau agité par des 
vents contraires et sur le point de tomber à cha- 
que pas. 

Casai avait été frappé encore de la profonde et 
inexplicable tristesse des malheureux qu'affectait 
le mal de la rose; il donne même comme un des 
signes les plus importants de ce mal, une dispo- 
sition très-prononcée à verser des larmes sans 
sujet. 

En résumé, voici quels sont, d'après lobserva- 



1 « Uno se prœ omnibus aliis torqueri clainabat ; non posse vi- 
delicet, calorcm nec solis nec ignis ferre , ob crudelem capitis 
dolorem lancinantem a calef'actione protinus exorientem. » (Tbid. , 
2 e observai.) 

2 m Veheinens incendium metaearpos perurens noctu piiesertiui 
in lecto. » (Ib., 5* observât.) 



( 57 ) 

teur espagnol, les symptômes propres et pour 
ainsi dire inséparables de la maladie : 

« i° Une continuelle vacillation à?, la tête qui 
n'épargne aucun malade, et qui chez quelques- 
uns acquiert une telle intensité que ces malheu- v 
reux ne peuvent rester un seul instant sans se 
livrer à un mouvement irrégulier de tout le corps. 

« 2° L'ardeur douloureuse de la gorge, avec des 
vésicules sur les lèvres et la saleté de la lan- 
gue ' . (Casai avait remarqué, chez une femme 
de Yalduno, que cette ardeur et cette sécheresse 
étaient exaspérées par l'ingestion de l'eau froide, 
ce qu'il expliquait par l'existence d'érosions dans 
le. pharynx.) 

« 3° Le malaise et la faiblesse de l'estomac % 
avec une grande lassitude de tout le corps et 
particulièrement des jambes, par suite un abat- 
tement et une paresse insolites. (Quelquefois 
Casai a vu ces phénomènes, et surtout la faiblesse 
d'estomac, se montrer le matin à jeun, et après 
dîner faire place aux vertiges et à d'autres acci- 
dents nerveux.) 

« 4° Les croûtes des métatarses et des métacar- 
pes, ainsi que celle qui forme une sorte de collier. 

« 5° Cette ardeur et ce feu qui dévorent tous 
les malades, surtout dans le lit. 

1 Dans la quatrième observation, Casai peint ce phénomène 
de la manière suivante : « Lingua albido colore atque mucagine 
conspurcata erat ; labia ampullosa, pustulosa et squalida ; os 
aphlhosum, mictûs ardor, et acrimonia laryngis et faucium dé- 
fia g ratio. 

9 « Molesta ventriculi débilitas ». (L. cit.) 



' 58 ) 

« 6° Cette absence d'énergie, ou celte suscep- 
tibilité qui fait qu'ils ne peuvent résister ni à 
la chaleur ni au froid. 

a 7 Enfin le chagrin qui les poursuit et les 
fait éclater en sanglots sans cause manifeste; car 
ce fait, considéré à côté des autres et non isolé- 
ment, peut être presque regardé comme un si- 
gne pathognomonique de la maladie. » 

Dans ce tableau, Casai n'a placé que les déran- 
gements digestifs et les désordres nerveux qu'il 

croyait essentiels à la maladie; mais il en indique 

"''■■'. . " : ■ .. ''■ *'- * . 

dans ses observations plusieurs autres qu'il re- 

gardait soit comme des accidents fréquents, soit 
comme des complications : tels sont fa diarrhée, 
la constipation, le météorisme du ventre; phé- 
nomènes signalés aussi par Thiéry et par M. de 
Alfaro.«On trouve, dit Casai, dans cette mala- 
die, tous les accidents qui se présentent dans les 
affections hypocondriaques et dans les autres 
maladies quelconques qui sont supposées prove- 
nir de crudités acido-glutineuses, et par suite de 
l'obstruction des viscères. » 

Thiéry note encore parmi les symptômes les 
délires légers et la stupidité. Quant à l'aliénation 
mentale proprement dite, Casai et Thiéry la re- 
gardaient comme une des terminaisons de la ma- 
ladie, ou comme lé résultat d'une métastase. Les 
terminaisons les plus fréquentes, d'après ces au- 
teurs, étaient l'hydropisie, lé développement de 
tumeurs lymphatiques, Je marasme et la con- 
somption. « Dans la règle ordinaire, dit M. de 



Vlfaro, les malades succombent à de profondes 
altérations du foie et de l'appareil gastro-intesti- 
nal, compliquées de l'inflammation des organes 
encéphaliques. » Casai cite deux malades qui 
étaient à un degré avancé de l'affection pella- 

greuse, et chez lesquels la périphérie du corps, 

11 i ■ ' • i ► • 

surtout le dos des mains devint noire, rugueuse et 

effravante à voir; il attribuait ce phénomène à 

i • • 
une complication. 

Voici ce que le même auteur dit de la folie 
peîlagreuse : « Il est une autre métastase assez fré- 
quente qui n'arrive pas indistinctement en tout 
temps, mais qui survient principalement l'été, 
lorsque la chaleur du soleil a sa plus grande ef- 
ficacité. Alors, en effet, beaucoup de ceux qui 
sont profondément affectés du mal de la rosa 
tombent dans la manie ou plutôt dans la mélan- 
cohe; et par suite de ce changement, ces mal- 
heureux, contraints par la puissance insur- 
montable de la fureur et plus encore par leur 
angoisse, sont entraînes à diverses folies ou idées 
bizarres. Abandonnant leurs maisons, ils errent à 
travers les montagnes et l'es lieux solitaires, où 
us ont coutume (ce qui est arrive souvent) de 
s'abandonner au désespoir. » 

Ce passage indique assez clairement plusieurs 
formes de mélancolie ou de lypénïanie mention- 
nées par Strambio et par d'autres dans la pellagre 
italienne, telles que la lycanthropie, et cette 
tendance au suicide qui s'attache si souvent 
4' une manière fatale aux pellagreux. 



(60) 

La gravité que présente toujours le délire des 
malades dont il s'agit n'avait pas échappé à Ca- 
sai : « Il est digne d'attention, comme je l'ai 
souvent remarqué, que plusieurs de ceux qui 
tombaient dans la mélancolie mouraient plus 
tôt que ceux qui devenaient maniaques ou mé- 
lancoliques par une autre cause. Que pouvons- 
nous en effet attendre de la mélancolie s' ajoutant 
à cette maladie si pernicieuse? Est-ce que toutes 
les parties de l'économie, autant les solides que 
les liquides, ne sont pas souillées et altérées déjà ? 
Est-ce que toutes les forces ne sont pas abattues, 
les chairs ulcérées et corrompues? Que peut-on 
espérer par conséquent lorsque ce principe malin 
et destructeur vient attaquer le cerveau? 

Le docteur ïowsend, qui parlait surtout d'a- 
près ses conversations avec les médecins de l'hô- 
pital d'Oviedo, mentionne parmi les symptô- 
mes importants du mal de la rosa, le vertige, 
les délires, les pleurs, et un penchant particulier 
à se noyer, que le docteur Antonio Durand avait 
particulièrement remarqué. 

Voilà tout ce que j'ai pu recueillir touchant la 
symptomatologie de la pellagre espagnole. Casai, 
Thiéry et Towsend ne nous apprennent rien de 
précis sur sa marche et sa durée; on juge seule- 
ment, d'après les observations du premier, que la 
marche était en général celle des maladies chro- 
niques, et que la durée pouvait se prolonger 
pendant un grand nombre d'années. 

Dans les descriptions de Casai , plusieurs phé- 



(61 ) 

nomènes capitaux sont notés comme en passant, 
d'autres sont pris pour des complications ou 
pour des métastases. Mais la science ne se fait pas 
d'un seul coup, et Casai, qui marchait sans guides 
sur un terrain inconnu , ne fait pas moins 
preuve d'un talent remarquable d'observation. 
Personne, malheureusement, n'a continué son 
œuvre. 

.l'ai à peine mentionné le nom de Thiéry, le 
seul que partout on cite à propos du mal de la 
rosa; c'est qu'en effet, dans presque toute sa no- 
tice, ce médecin s'est borné à traduire littérale- 
ment l'ouvrage de l'observateur espagnol. Il était 
temps de rendre à chacun ce qui lui appartient'. 

• Louis XIV avait dit : « Il n'y a plus de Pyrénées.» Si ce 
mot était prématuré au point de vue de la politique, il l'était 
bien davantage au point de vue de la science. En médecine , 
particulièrement, les Pyrénées séparent deux mondes bien diffé- 
rents, se connaissant à peine entre eux et ne témoignant aucun 
empressement à sortir de cet isolement fâcheux. Si du moins l'i- 
dée proposée par M. Louis à l'Académie de médecine, d'établir 
des médecins-voyageurs, avait été réalisée, quelques Français au- 
raient sans doute repris les observations de Thiéry , et nous 
posséderions les renseignements qui nous manquent encore. 



§t 



CHAPITRE IV. 

DESCRIPTION DU MAL DE LA TESTE, OU PELLAGRE DES LANDES. 



Le docteur Hameau a trace, dans son premier 
Mémoire 1 , le tableau suivant de la maladie incon- 
nue qu'il observait depuis 1818 clans les cam- 
pagnes des enviions de la Teste : 

« Cette maladie attaque les individus de tout 
sexe et de tout Age, mais je ne l'ai encore obser- 
vée que sur des personnes pauvres, malpropres, 
et se nourrissant d'aliments grossiers; elle dure 
plusieurs ànii'ées, et elle est d'autant plus perfide 
qu'elle est peu de chose en son commencement. 
Dans ce premier temps, elle ne se montre (jue 
pendant les chaleurs de l'été, à peu près depuis 
le mois de juin jusqu'à la fin de septembre, et 
elle disparaît l'hiver; mais après deux ou trois 
de ces apparitions, elle ne cesse plus, et, les ra- 
vages qu'elle produit se continuent toujours 
d'une manière effrayante jusqu'à la mort, ainsi 
que je vais l'exposer : 

Symptômes. — « Une rougeur vive sans gon- 
flement, analogue à celle de la scarlatine, se ma- 

1 Lu devant la Société royale de médecine de Bordeaux, dans 
la séance du 4 mai 1829. (Voir Journ. de Médec. pratique 
de Bordeaux, t. I, p. 310 et suiv.) 



( * ) 

infeste sur le carpe, et chez ceux qui voui hu- 
pieds elle se montre aussi depuis le dessus du 
tarse jusqu'à deux travers de doigt au-dessus des 
malléoles; les malades y sentent une légère dé- 
mangeaison et une cbaleui' incommode, qui aug- 
mentent s'ils s'exposent à l'ardeur du soleil. En 
regardant attentivement cette rougeur, on la voit 
parsëme'e cà et là de très-petites papules, surtout 
vers les bords; chez quelques sujets elle s'étend 
dans l'intérieur des mains, où il se forme des 
crevasses assez douloureuses; au temps où elle 
doit disparaître, l'épiderme tombe en très-petites 
écailles, et celui cjui lui succède reste rugueux et 
terne, de telle sorte que la peau ne reprend plus 
son incarnat primitif. 

« V r oilà tout ce qu'on aperçoit de cette maladie 
pendant les premières années de son apparition, 
le malade jouissant d'ailleurs d'une santé par- 
faite. 

« Si cette affection était loujours telle ique je 
viens de là décrire, elle ne mériterait guère l'at- 
tention des médecins ni le nom de maladie; mais 
malheureusement il n'en est point ainsi. Après 
un certain temps, dont je ne puis bien fixer la 
durée (je ne crois pourtant pas qu'elle soit de plus 
de trois ou quatre années), elle porte son in- 
fluence sur toute la membrane muqueuse du 
canal alimentaire, et alors elle ne se moiltre 
guère plus aux mains ni aux pieds; toutefois, elle 
ne s'étend pas en même temps surtout ce canal : 
elle le suit successivement en eommençaiït 'par 



( 64 ) 

la bouche, l'estomac, et le plus souvent par les 
intestins. Je vais dire comment elle se montre 
sur ces diverses parties. 

Symptômes de la maladie quand elle affecte la 
bouche. — « Intérieur de la bouche d'un rouge 
vif; soif; petite fièvre continue; cuissons surtout 
aux lèvres, qui sont gercées et sanguinolentes; 
langue fendue en divers sens et très-douloureuse; 
malaise général; quelquefois ouïe dure (c'est lors- 
que l'inflammation se propage jusqu'aux trom- 
pes d'Eustache); plyalisme assez fort; déglutition 
facile. Celte inflammation dure tout l'été avec 
plus ou moins de force, et ne disparaît plus en- 
tièrement l'hiver, car la langue reste toujours 
douloureuse et gercée. 

Symptômes de V estomac. — « Douleur à l'épi- 
gastre; fièvre; soif; langue quelquefois naturelle, 
mais quelquefois gercée; digestion pénible et 
parfois vomissements; sensation d'une chaleur in- 
commode qui de l'estomac remonte le long de 
l'œsophage jusqu'au pharynx. Là, les malades se 
plaignent d'un sentiment de strangulation, et il 
leur semble qu'ils y ont toujours comme une 
croûte de pain qu'ils cherchent en vain à avaler; 
c'est ce qui les fatigue le plus. L'hiver voit dimi- 
nuer ces symptômes, mais non jamais dispa- 
raître complètement. 

Symptômes des intestins. — « Douleurs du bas- 
ventre, surtout vers l'ombilic; fièvre continue et 
diarrhée séreuse très-abondante. Si le malade est 
d'ailleurs bien constitué, cette espèce d'entérite 



(65) . 

peut disparaître complètement; l'hiver du moins 
la diarrhée cesse, et les selles reprennent leur 
cours habituel. Cela peut se répéter ainsi pen- 
dant deux ou trois ans; mais chaque année voit 
les malades s'affaiblir, quoiqu'ils puissent en- 
core reprendre leurs travaux ordinaires pendant 
l'hiver. Enfin arrive un été où la maladie recom- 
mence pour ne plus finir qu'à la mort. Quel que 
soit le point du canal alimentaire qui ait été affecté 
précédemment, dans ce dernier ferme de la ma- 
ladie, l'estomac et les intestins en sont fortement 
attaqués; les aliments ne se digèrent presque 
plus; la fièvre et la diarrhée reviennent avec vio- 
lence; une émaciation générale ou un marasme 
des plus affreux s'établissent, et dans l'un ou 
l'autre cas, le malade meurt dans l'hiver ou le 
printemps suivant. 

« Je dois noter un symptôme qui a toujours 
lieu dans ce dernier degré de la maladie : il con- 
siste en un défaut d'équilibre dans les muscles 
locomoteurs , de telle sorte que pendant que le 
malade a réellement assez de force pour pouvoir 
marcher d'aplomb , il éprouve tout à coup en 
marchant des tremblements dans les membres, 
et il tombe. Il peut se relever lui-même et par- 
courir encore , s'il veut , un certain espace 
sans rien éprouver, puis il tombe de nouveau. 
Plusieurs malades m'ont dit qu'ils sentaient dans 
l'épine du dos un mouvement qui se portait jus- 
qu'à la tête, et que c'était ce qui les faisait tom- 
ber. J'ai aussi remarqué que dès le commence- 



( 66) 
ment de celte dernière période quelques ma- 
lades étaient atteints d'une sorte d'idiotisme. 

« Voilà les principaux caractères de cette hor- 
rible maladie, qui mène infailliblement à la mort 
ceux qui en sont attaqués... » 

Dans le second Mémoire ' du docteur Hameau, 
on trouve une série d'observations et quelques 
détails nouveaux. Je transcris les deux premières 
observations, qui représentent assez exactement 
la maladie, et font connaître les deux premiers 
cas de pellagre constatés dans le midi de la France. 
On verra comment M. Hameau fut conduit à dis- 
tinguer, au milieu des symptômes qu'il observait, 
un cachet spécial et jusque-là méconnu. 

Première observation. — « Je fus appelé au 
mois d'août 1 8 1 8 dans la commune duTeicb pour 
donner mes soins à Marie Bosmorin , veuve Du- 
truch, âgée de cinquante ans, dont l'occupation 
principale avait toujours été les travaux des 
champs. Cette femme avait trois iiiies très-ro- 
bustes adonnées aux mêmes travaux, savoir : 
Marguerite Dulruch, âgée de vingt-quatre ans: 
autre Marguerite, âgée de vingt et un ans, 
et Jeanne , âgée de quatorze ans , non nu- 
bile : cette dernière avait toujours couché 
et couchait encore avec sa mère. 

« Voici l'état dans lequel je trouvai la malade : 
enflure considérable des jambes et des cuisses ; 

' Deuxième Mémoire sur la maladie de la peau, observée dans 
tes environs de la Teste. {Journ. demèd. de Bordeaux, t. I, 
septembre 1829, p. 141 à 166). 



(67) 
ventre un peu tendu; le reste du corps très- 
amaigri ; diarrhée séreuse fréquente ; urines rares 
et rouges; langue gercée et douloureuse; petite 
fièvre continue; rougeur sur les deux carpes; 
gerçures dans l'intérieur des mains; idiotisme 
bien prononcé; impossibilité absolue de marcher, 
parce que lorsqu'elle se levait elle éprouvait des 
tournoiements de tête qui la faisaient tomber; 
poitrine en bon état. Pendant qu'elle était dans 
son bon sens, elle s'était plainte d'un feu tout le 
long de l'œsophage et d'un resserrement de la 
gorge ; elle avait parfois des vomissements. 

« Voyant un tel désordre physique et moral, 
je jugeai que l'art ne pouvait que peu de chose 
pour le soulagement de la malade, et rien- pour 
sa guérison. 

« Pensant que cette maladie dépendait de 
quelque obstruction dans le bas-ventre, je palpai 
cette cavité, mais je n'en pus point découvrir; 
seulement je distinguai un léger épanchement. 
La malade était épuisée par une mauvaise nour- 
riture, et surtout par la diarrhée. Je prescrivis 
du bouillon de volaille, de la viande bouiilie et 
du poisson frais. Voulant diminuer le trouble du 
côlon, j'ordonnai des lavements émollients et 
une tisane adoucissante. Je revis la malade six 
jours après; la diarrhée avait presque cessé, la 
digestion se faisait bien, mais i'ascite faisait des 
progrès. L'oxymel scillitique fut mis en usage. 
FJle mourut peu de jours après. 

Deuxième observation. — « Au mois d'août 



(68) 

181g, je fusappelé pour Jeanne Dutruch, la plus 
jeune de ses trois filles. Elle avait aux mains et 
aux pieds une rougeur sans tuméfaction appa- 
rente, mais aussi vive que l'aréole de la vaccine. 
Jamais depuis je n'ai pu voir sur aucun sujet cette 
rougeur des pieds aussi prononcée. Elle se termi- 
nait d'une manière tranchée à deux travers de 
doigt au-dessus des malléoles; et aux mains, qui 
étaient gercées, elle finissait aussi à deux doigts 
au-dessus du poignet, au premier aspect de cette 
maladie, je me rappelai la rougeur que j'avais 
vue sur les mains de sa mère, rougeur qui, comme 
on le pense bien, n avait pas beaucoup fixé mon 
attention, la voyant alors pour la première fois . Je 
commençai dès ce moment à croire qu il pouvait 
y avoir de l'analogie entre ces deux maladies. D'a- 
près cette idée, je me livrai à un examen scrupu- 
leux et très-détaillé delà malade. 

« Elle avait quinze ans ; elle était bien réglée 
depuis six mois, et aussi forte qu'on puisse l'être 
à cet âge. Elle me dit qu'elle avait eu cette rou- 
geur pendant les deux derniers étés, mais aux 
mains seulement, sans avoir été dérangée, et ce 
qui l'avait décidée à m'appeler, c'était la diarrhée 
qui lui venait par intervalle, et qui la fatiguait 
beaucoup. « J'ai aussi, me dit-elle, la langue dou- 
« loureuse; mais cela ne serait rien si je n'avais 
« pas le cours de ventre. » Ce sont ses expressions 
traduites. Je vis les évacuations, qui me parurent 
telles qu'elles sont dans les indigestions le plus 
communément; la langue était fendillée en long 



( 69 ) 

et en travers; l'intérieur de la bouche, quoi- 
qu'elle ne s'en plaignît pas, était plus rouge qu'il 
n'est ordinairement; elle crachait souvent une 
salive claire et muqueuse... Pouls régulier, un 
peu faible ; parfois des tranchées en allant à la 
selle. Légère diminution des accidents à la fin 
d'octobre; ils cessent entièrement, si ce n'est que 
les pieds et les mains restent rugueux et la langue 
un peu gercée. On la crut guérie pendant l'hiver. 
Ses sœurs n'avaient aucun mal. » 

Au mois de juin suivant (1820), la malade s'a- 
dressa de nouveau à M. Hameau; il y avait un 
mois qu'elle était reprise de ses souffrances. « La 
rougeur des mains était revenue, non celle des 
pieds; on y voyait seulement quelques taches et 
F épidémie écailleux; légère démangeaison et 
sensation d'un feu particulier sur ces parties. 
Tous les accidents de l'année précédente s'étaient 
fortement reproduits, et de plus une légère fièvre 
continue. (Bains tièdes, onctions avec une pom- 
made faite avec de l'onguent citrin, de l'huile et 
des fleurs de soufre; en août, bains sulfureux, 
préparations mercurielles, etc.) 

« Au mois d'août l'éruption disparut, mais 
l'épiderme était brillant comme sur les cicatrices 
des brûlures. En septembre, tout fut en s'amé- 
liorant; en octobre, la malade se trouva assez 
bien , seulement la langue douloureuse et gercée; 
elle reprit de la fraîcheur jusqu'au printemps 
suivant , et elle était régulièrement mens- 
truée. » 



70 ) 

Le if\ juillet i8ïu , M. Hameau fut rappelé 
pour celte fille, qu'on lui dit être devenue folle/ 
Il la trouva taciturne, ralliant difficilement ses 
idées et déraisonnant même, mais n'ayant pas de 
vrais accès de folie. Déjà depuis un mois, au 
rapport de ses sœurs, elle chancelait sur ses 
jambes. Les mains étaient rugueuses et gercées, 
mais point rouges, la langue enflammée et très- 
douloureuse; fièvre lente; diarrhée très-forte. 
(Révulsifs, sinapismes.) 

« Bientôt cette jeune fille, qui avait été très- 
intéressante, devint si hébétée qu'elle ne com- 
prenait presque rien et qu'elle ne faisait que 
balbutier quelques mots qu'on avait peine à 
comprendre; ménorrhagie qui dura six mois; 
cependant elle vécut encore jusqu'en février 
1824. Elle eut dans l'intervalle quelques mo- 
ments lucides (parles temps froids); la diarrhée 
s'arrêtait en même temps quelquefois; elle mou- 
rut dans un marasme complet. » (Pas d'aulopsie.) 

Cette dernière observation et celles qui sui- 
vent offrent des exemples bien caractérisés du 
délire pellagreux et de la démence incurable qui 
termine assez souvent la maladie: phénomènes 
si importants et qui étaient négligés dans la pre- 
mière notice de M. Hameau, faute d'observations 
suffisantes. Ce praticien recommandable ajoute 
que la durée de la maladie n'est pas fixe, quoi- 
qu'elle paraisse plus rapide chez les individus 
jeunes et d'un tempérament sanguin. « L'érup- 
tion, dit-il, m'a paru pouvoir se montrer sur 






( 71 ) 

toutes les parties du corps exposées à l'action du 
soleil ; je l'ai vue au cou. » 

Les observations malheureusement trop con- 
cises de M. Gintrac ' n ajoutent rien à la descrip- 
tion de M. Hameau ; mais nous trouvons dans 
les travaux plus étendus de M. Léon Marchand 2 
plusieurs détails dignes d'être ajoutés à ceux qui 
précèdent : 

« Le début du mai. dit M. Marchand • n'a rien 
qui doive en apparence faire redouter de graves 
accidents. D'ordinaire les malades ne se plaignent 
que la seconde ou troisième année. C'est vers la 
fin de mars ou le commencement d'avril , lors- 
que le soleil commence à se faire sentir, qu'a lieu 
l'apparition des premiers symptômes; ils gran- 
dissent pendant quarante à cinquante jours, et 
dès la fin de juin ils déclinent sensiblement, jus- 
qu'en septembre et en octobre; ils disparaissent 
en hiver pour reparaître plus intenses le prin- 
temps d'après. Ces symptômes sont : 

« i° Une rougeur vive avec ou sans gonflement, 
analogue à la scarlatine ou à l'érysipèle, affectant 
plus ordinairement la face dorsale des mains, 
quelquefois les parties des pieds qui sont ex- 
posées au soleil, plus rarement le pourtour du 
col, et plus rarement même la figure. Je l'ai vue 
une fois se porter au scrotum et sur la poitrine 

' Voir Fragments de médecine clinique, par M. Gintrac. 
Bordeaux, 184 1, in-8°,et Revue médicale, 1843, t. II, p. 33*2- 
358. 

Gazette des Hôpitaux. n« du 27 juillet 1843. 



(72) 

antérieurement. Il y a un peu de démangeaison et 
une chaleur légèrement incommode. Cette rou- 
geur érythémateuse se couvre dans les premiers 
temps de très-petites papules d'où suinte une 
sérosité inodore et quelquefois fétide, qui plus 
tard tombent en écailles de toute dimension, et 
laissent souvent après elles des fissures plus ou 
moins douloureuses qui gagnent par l'intervalle 
des doigts l'intérieur de la main. La face dorsale 
perd progressivement de sa couleur rouge vif, et 
reste lisse et luisante comme la cicatrice d'une 
brûlure ou comme une pelure d'oignon. 

« La seconde ou troisième année et les sui- 
vantes, la scène s'agrandit; la maladie se porte 
sur les organes digestifs et sur ceux de l'innerva- 
tion; elle persiste encore sur le derme avec le 
même caractère. 

« a Ainsi, après les symptômes appartenant à 
la lésion de la peau, voici ceux qui s'observent 
sur les voies digestives : muqueuse buccale rouge 
et quelquefois aphtbeuse; soif avec ou sans fiè- 
vre; cuissons et gerçures sanguinolentes à la 
commissure des lèvres; langue fendillée ; gencives 
comme scorbutiques; ptyalisme assez abondant, 
d'un goût tantôt amer, tantôt salé ou acide; dé- 
glutition gênée quelquefois; douleur épigastrique 
toujours obtuse dans le principe, mais devenant 
plus ou moins évidente avec le progrès du mal; 
augmentation de la fièvre; digestion pénible; 
sentiment de strangulation ; chaleur interne fort 
incommode, se faisant sentir dans toute l'étendue 



(75) 

de l'œsophage; douleurs abdominales, surtout 
vers la région ombilicale; empâtement du bas- 
ventre; la fièvre continue et la diarrhée se dé- 
clare : elle est séreuse et abondante. Chez les 
femmes, les menstrues se suppriment quelque- 
fois, varient souvent, d'autres fois elles ne sont 
pas troublées. Ces symptômes divers se succèdent 
généralement dans l'ordre où ils viennent d'être 
exposés; cependant il ne faut pas croire qu'il en 
soit toujours ainsi. Il y a des variations, elles sont 
en raison de l'énergie des causes, des circonstances 
organiques et du caractère du patient. Quoiqu'il 
en soit, ces symptômes s'affaiblissent toujours aux 
approches de l'hiver, mais point tous également; 
quelques-uns persistent même. Cela se conçoit : 
la maladie arrivée à cette extrémité, l'émaciation 
devient générale avec l'accroissement de tous ces 
accidents, et le malade meurt l'hiver ou le prin- 
temps suivant, soit d'hydropisie, soit de fièvre 
hectique, lorsqu'il ne s'est pas détruit volontaire- 
ment. 

« Cette terminaison n'a pas lieu par ce seul 
fait; il est d'autres accidents qui sont venus ag- 
graver le mal : ce sont ceux qui se rangent dans 
la dépendance des fonctions de l'innervation. 

« 3° Ces nouveaux symptômes sont les suivants: 
la sensation de chaleur signalée plus haut aug- 
mente et se fait sentir le long du rachis; il y a un 
malaise universel qui coïncide avec le déchel de 
la puissance musculaire. Les pellagreux sentent 
que leurs jambes s'affaiblissent et vacillent; l'ouïe 



( 74) 
devient dure; la vue diminue sensiblement, je l'ai 
vue une fois tombée à l'état d'héméralopie; les 
éblouissemenlsontlieu,la tète tournoie, etl'intel- 
ligence commence à languir. Après des aberrations 
passagères, ils perdent la mémoire; peu à peu ils 
tombent dans la plus profonde tristesse, qui finit 
par l'idiotisme et quelquefois par le suicide; ils se 
noient. Ces divers accidents arrivent les derniers 
dans la succession naturelle des symptômes. Il est 
rare qu'ils se manifestent plus tôt ; cependant on 
les aperçoit dans les premiers temps du mal, mais 
ils sont légers et fugaces; on les juge sans impor- 
tance. Ces diverses phases s'accomplissent ordi- 
nairement dans l'espace de sept à huit ans, quel- 
quefois moins, quelquefois plus. » 



• ( 75 ) 



CHAPITRE V. 

PELLAGRE DU LAURAGLAIS 

( Départements de la Haute-Garonne et de l'Aude). 



La science ne possède encore sur la pellagre 
des environs de Villefrancbe que les observations 
de MM. Calés et Miquel, et sur celle des envi- 
rons de Castelnaudary, que les observations de 
M. Roussilhe; 

Je vais d'abord extraire de la lettre que M. Cales 
m'a adressée quelques passages qui indiquent 
comment ce praticien a été conduit à reconnaî- 
tre la maladie, et quels en sont les symptômes 
principaux : 

« Au sortir de mes études médicales, dit 
M. Cales, et dans le mois de mars je fus consulté 
pour un homme de soixante ans, qui me présenta 
une rougeur très-vive du dos des mains accom- 
pagnée d'une cuisson violente, et du soulève- 
ment par larges écailles de l'épidémie. Je crus 
avoir à combattre une affection dartreuse, je 
n'avais rien connu de semblable soit dans les 
livres, soit dans les hôpitaux. L'erreur était donc 
facile. Quelques émollients firent disparaître cette 
inflammation; au printemps elle se reproduisit 
l'année suivante, mais cette fois le malade se 
plaignit d'une grande faiblesse aux jambes et de 



( 76 

vertiges fréquents; bientôt le délire survint, une 
manie aiguë se développa. Après plusieurs tenta- 
tives pour mettre fin à ses jours, ce malheureux 
parvint à tromper la surveillance et à se précipi- 
ter du haut de l'escalier la tête en avant; il mou- 
rut sur-le-champ. Frappé de la coexistence de la 
maladie de la peau et des troubles cérébraux, je 
me livrai à des recherches ; j'étais à l'époque de 
la vie où on voudrait tout expliquer, aussi je cher- 
chais dans les auteurs quelque chose qui m'expli- 
quât cette énigme. Je finis par me procurer la 
première édition des Maladies de la peau d'Alibert, 
et je reconnus à l'article lchlhyose tous les phéno- 
mènes observés chez mon malade. Voilà mon 
point de départ; depuis il m'a été facile de ne 
plus me tromper sur l'existence de la pellagre. 
« Voici maintenant, ajoute M. Calés, sous 
quelles formes j'ai vu la pellagre se produire : 
au commencement du printemps et lorsque les 
rayons solaires sont plus vifs, les malades voient 
le dos de leurs mains rougir, l'épiderme épaissi 
se gerce, "se sépare et tombe en écailles plus ou 
moins larges; chez plusieurs, cette altération de 
la peau s'étend à la face, au cou, à la poitrine, 
en un mot, sur toutes les parties qui ne sont pas 
défendues par les vêtements. La première année 
on ne voit ordinairement que cela, et l'homme 
du peuple n'est pas fort ému de ce qu'il attribue 
à un coup de soleil. Cependant les parties qui ont 
été atteintes conservent un aspect lisse et une 
teinte violacée; l'année suivante rérythème se 



(77 ) 

reproduit et présente les mêmes phases; mais 
cette fois le mal envahit sourdement d'autres or- 
ganes. Les centres nerveux sont affectés, les sujets 
éprouvent une faiblesse générale, un engourdis- 
sement des extrémités inférieures, leur démarche 
est incertaine et chancelante; ils se plaignent de 
vertiges, la plupart se sentent entraînés en avant 
et tombent sur leurs mains. Quelquefois, à une 
époque plus avancée de la maladie, il existe une 
inappétence insurmontable, la langue rougit, la 
soif devient intense et la diarrhée colliquative 
s'établit; dans d'autres cas les progrès du mal 
amènent une exaltation des idées et une manie 
aiguë se dessine bientôt, ou bien on voit survenir 
une paralysie générale ou une paraplégie après 
l'arrivée de l'aliénation mentale et souvent sans 
qu'elle ait précédé. 

« La folie des pellagreux a cela de particulier 
qu'elle les porte fréquemment au suicide. Dans le 
nombre de mes observations, qui s'élèvent à 
trente-trois, six malades ont mis fin à leurs jours, 
le premier déjà cité se tua en se précipitant d'un 
lieu élevé; deux se sont tiré un coup de fusil, 
l'un à la poitrine, l'autre à la tête, deux se sont 
jetés dans un puits, et M. Miquel vous a parlé de 
cette femme que nous visitâmes ensemble et qui 
se noya deux jours après le départ pour Paris de 
ce médecin. Le sixième fut trouvé mort dans un 
bois: il avait manifesté plusieurs fois l'intention 
de se détruire; appelé pour constater le genre de 
mort, nous reconnûmes qu'il s'était plongé un 



( 78) 
instrument aigu au-dessous du sein gauche. 

« Je vous ai présenté dans leur ordre de suc- 
cession les divers symptômes de la pellagre, j'au- 
rais pu surcharger le tableau, mais j'ai voulu vous 
peindre la maladie dans sa marche la plus fré- 
quente et la plus régulière; j'ai donc négligé vo- 
lontairement une foule de phénomènes morbides 
qui se rattachent à toutes les affections longues 
et graves. 

« La maladie qui nous occupe porte donc ses 
principaux effets sur la peau, sur le tube intesti- 
nal, et sur les organes de l'innervation. C'est là 
qu'il faut chercher les lésions qu'elle produit. Ont- 
elles du rapport avec les traces que laissent après 
elles les inflammations? [Sous le croyons, sans 
avoir rien de positif à cet égard : vous connais- 
sez le préjugé qui s'oppose dans nos campagnes 
aux autopsies; je n'ai pu le vaincre que dans les 
cas de suicide, et alors des changements étran- 
gers avaient défiguré le tableau dans lequel je 
voulais lire. En admettant que les désordres 
trouvés après la mort soient le produit d'une in- 
flammation, nous ne croyons pas à une inflam- 
mation très-franche, et nous ne saurions y voir 
toutes les causes de la maladie : nous nous expli- 
querons à cet égard; pour le moment, occupons- 
nous des symptômes extérieurs. Il m'a toujours 
paru intéressant d'étudier leurs combinaisons. 
J'ai constaté que souvent dans le principe les su- 
jets ne présentaient que l'érythème des parties 
exposées aux rayons du soleil : après un délai 



î ^ ) 

plus ou moins long, ia muqueuse digestive ou 
les centres nerveux s'affectaient; parfois ils se 
mettaient simultanément de la partie: mais il 
nous est arrivé d'observer plus souvent que les 
voies digestives étaient intactes alors que l'encé- 
phale et la moelle épinière se montraient fort 
compromis, et vice verset. Ainsi, M. Mi quel a vu 
avec nous une pellagreuse dans un état avancé 
de dégradation physique, voisine de la démence 
et de la paralysie générale, et dont les fonctions 
digestives n'avaient nullement faibli. J'ai encore 
sous les yeux un malade devenu paraplégique 
depuis dix ans, il n'a jamais cessé de se louer de 
son appétit et de la facilité de ses digestions. Une 
particularité fort remarquable chez cet homme, 
c'est que l'éry thème n'a plus reparu, et qu'il a été 
délivré des autres symptômes dès que la paralysie 
à été confirmée; enfin, je visite actuellement un 
malheureux qui nous offre a un haut degré l'al- 
tération delà peau; il y a environ six mois qu'il 
est atteint d'une diarrhée qui cède au régime, 
au traitement , et qui revient au moindre écart, 
sans que les désordres de l'innervation aient eu 
lieu au plus faible degré. Cet exemple n'est pas 
le seul que nous possédions. » 

Ce tabieau, qui décelé un observateur ins- 
truit et judicieux, établit suffisamment l'i- 
dentité de la maladie du Lauraguais avec celle 
des Landes. Je passe aux observations non moins 
importantes faites depuis vingt-deux ans par 
M. Roussilhe dans le département de l'Aude. « De- 



( 80 ) 

puis i8a3, dit ce chirurgien, j'ai observé tous les 
ans des pellagreux. Le petit nombre de faits que je 
publie a été recueilli à la consultation gratuite ou 
à l'hôpital deCastelnaudary, où quelques-uns de 
ces malheureux, ne pouvant plus travailler, vien- 
nent chercher un asile. » 

Les neuf malades dont M. Roussilhe a rap- 
porté l'histoire dans le numéro de mai du Jour- 
nal de médecine de Bordeaux , sont pris sur les 
vingt-un pellagreux qu'il a observés en 1 844- 
Tous ont présenté cette nombreuse série de 
symptômes qui ont été signalés dans les chapi- 
tres précédents. Une malade seule a offert les 
phénomènes légers qui constituent le premier de- 
gré, ce qui prouve que ce n'est qu'en dernière 
ressource que les pellagreux de l'Aude, comme 
ceux des autres pays, ont recours à la médecine. 

La malade dont il s'agit, âgée de vingt-sept ans, 
éprouvait chaque année, au printemps, depuis 
trois ans, des fleurs blanches abondantes, une 
éruption cutanée ayant les caractères pellagreux, 
des douleurs et des faiblesses dans les jambes et des 
vertiges légers. M. Roussilhe ne l'avait pas encore 
revue au moment où il écrivait (avril 1846). 

Dans la deuxième observation, il s'agit d'une 
malade âgée de vingt-cinq ans, se plaignant de- 
puis deux ans de dérangements analogues à ceux 
qu'éprouvait la précédente malade. Au printemps 
de 1 844> ^s parties du tégument sujettes à l'érup- 
tion se couvrirent de squames, qui, en tombant, 
laissaient à nu la peau rouge et gercée. La malade se 



( 81 ) 

plaignait surtout des vertiges, de la faiblesse dans 
les jambes et de la difficulté des digestions. Après 
avoir subi un traitement tonique, elle parut dans 
un état très-satisfaisant. Le 3 mai :845, M. Rous- 
silbe a appris qu'elle venait de mourir avec des 
symptômes d'aliénation mentale. 

La troisième observation se rapporte à une 
femme de vingt-deux ans, nourrissant un enfant 
de huit mois. La maladie paraît avoir débuté 
depuis ses couches, et avoir fait en peu de temps 
des progrès rapides. Outre les phénomènes in- 
diqués plus haut, cette malade avait depuis quatre 
mois une diarrhée rebelle. La faiblesse des jambes 
lui occasionnait des chutes assez fréquentes; elle 
pleurait sans motifs; sa langue était rouge et 
fendillée. M. Roussillie ne l'a pas revue depuis 
l'année dernière. 

Dans la quatrième observation, il s'agit d'un 
cultivateur âgé de quarante-un ans, qui s'aperce- 
vait de sa maladie depuis environ dix années. Aux 
symptômes ordinaires se joignaient des douleurs 
sur le trajet de la colonne vertébrale; les digestions 
étaient difficiles, mais le ventre libre; il v avait 
du vague dans les idées, avec un bégaiement inac- 
coutumé. 

Le cinquième malade est une pauvre femme de 
cinquante-quatre ans qui s'était aperçue de l'érup- 
tion cinq ans auparavant : vertiges, chutes fré- 
quentes, insomnie, inappétence, langue rouge et 
fendillée.grandesoifaprès le repas, air hébété, mar- 
che chancelante, douleurs dans la région spinale. 

6 



W) 

Le sixième malade, cultivateur, âgé de soixante- 
cinq ans, présentait en outre un commencement 
d'héméralopie. 

Les trois dernières observations offrent des 
phénomènes encore plus tranchés. Dans deux, 
on trouve un œdème notable des membres infé- 
rieurs, et l'aliénation mentale accompagnée d'hal- 
lucinations : une des malades voyait un fan- 
tôme; l'autre ne parlait pas, semblait en proie à 
des frayeurs et succomba dans un état comateux. 
Enfin, le neuvième malade se trouvait dans un 
état de démence joint à la paralysie incomplète 
des extrémités inférieures. 

Après avoir rapporté ces observations, M . Rous- 
silhe résume de la manière suivante les derniers 
faits observés par lui : 

« Sur vingt-un pellagreux qui se sont présentés 
à mon observation en 1 844? il y avait dix hommes 
et onze femmes; leur âge variait de dix à soixante- 
quinze ans. Ce n'est queîorsqueîesvertiges forcent 
les pellagreux à cesser leurs travaux qu'ils se regar- 
dent comme malades, aussi nous n'avons presque 
pas observé de pellagre à son premier degré; le 
sujet de la première observation est le seul cas du 
premier degré que j'aie pu rapporter. 

« Sur les vingt cas restants, quatorze étaient au 
deuxième degré, et six au troisième. Sur huit fem- 
mes de vingt-deux à quarante ans, quatre étaient 
atteintes d'aménorrhée; sur ces vingt-un malades, 
trois étaient atteints de folie, huit avaient des 
maladies gastro-intestinales avec diarrhée rebelle, 



(83) 

trois étaient atteints d'héméralopie, un d'ophthal- 
mie chronique; on observait chez quatre un 
œdème des extrémités inférieures. Presque tous 
se plaignaient de douleurs de tète, de vertiges, 
de douleurs dans l'épine dorsale, avec faiblesse 
des extrémités inférieures; deux offraient les 
symptômes de cette variété de pellagre décrite 
par Thiéry sous le nom de mal de la rose. Chez 
un de ces malades, il y a eu coïncidence d'une 
maladie grave de la luette et de la partie supé- 
rieure du larynx, à laquelle a succédé une extinc- 
tion de voix. Deux sont morts avec des symptômes 
d'affection cérébrale aigùe. » 

Tous ces pellagreux habitaient la campagne, à 
l'exception d'une femme qui résidait à Castel- 
naudary, maisquiallait tous les joursaux champs. 
Presque tous étaient agriculteurs et très-pauvres, 
par conséquent soumis aux mêmes causes. Ils se 
nourrissaient toute l'année de bouillie de maïs, 
de vesces, de pommes de terre, etc. 



( 84 ) 



CHAPITRE VI. 

PELLAGRE OBSERVÉE DANS LE CENTRE DE LA FRANCE. 



Les cas de pellagre observés en 1 84^ et 1 843 
à l'hôpital Saint-Louis offraient les traits essen- 
tiels de la maladie qui règne dans les Asturies, 
dans la haute Italie, dans les landes de Bordeaux 
et les campagnes de la Haute-Garonne et de l'Aude. 
Peut-être les phénomènes cutanés ont-ils été 
moins prononcés qu'ils ne le sont d'ordinaire 
sous un climat plus méridional; peut-être la mar- 
che a-t-elle été plus insidieuse et plus difficile à 
suivre. Au reste, comme on ne peut raisonner 
que d'après deux ou trois cas bien constatés, on 
comprendra la nécessité de s'exprimer avec ré- 
serve à ce sujet, jusqu'à ce que de nouveaux 
exemples, si tant estcju'il s'en présente, viennent 
fournir des lumières suffisantes. 

Deux des observations déjà connues ont été 
publiées 1 par moi avec des détails suffisants au 
point de vue de la symptomatologie, et, afin d'é- 
viter ici d'inutiles répétitions, je me bornerai à 
les rapporter comme pièces justificatives à la fin 
de cet ouvrage. Je dois remarquer seulement 
que le premier malade, la fille Chenu, morledans 

* Rev.méd., numéros de juillet 1842 et juillet 1843. 



(85) 

l'été de 1842, ne faisait remonter le dérangement 
de sa santé qu'au printemps de 1840; d'où il 
résulterait que la maladie a parcouru son cours 
dans l'espace de moins de trois années, et suivi 
une marche plus rapide encore que chez la jeune 
fille Dutruch, dont M. Hameau a rapporté l'ob- 
servation. Ces faits sont dignes d'attention, quoi- 
qu'il me paraisse très-probable que chez la fille 
Chenu la maladie avait existé plusieurs années 
sans être reconnue, et que sa marche semble 
avoir été accélérée par une grossesse, et sans 
doute aussi par les chagrins presque insépara- 
bles de la condition dans laquelle cette pauvre 
fille devint mère. Plusieurs auteurs, et surtout 
leprofesseurdel Chiappa ! , ont montré l'influence 
fâcheuse que l'état puerpéral exerçait sur la mar- 
che de la pellagre. On peut voir au reste, dans 
la description que j'ai publiée, que le cours de 
la maladie, dans le cas dont il s'agit, fut tranché 
brusquement par une méningite à une époque 
où les lésions cutanées et intestinales étaient peu 
prononcées, ainsi que Strambio, Liberali, Car- 
raro, etc., l'ont vu en Italie. 

La marche de la pellagre chez le second ma- 
lade, mort le 6 juillet i843 dans le service de 
M. Gibert, a été différente et d'une remarquable 
lenteur. Elle avait conduit graduellement ce mal- 
heureux ouvrier à un état d'affaissement intellec- 
tuel et physique qui le rendait incapable d'aucun 

1 Voir AnnoÀi univ. di med., janvier 1833, 



( 8* ) 



aeté raisonne, lorsqu'un dévoiement dyssentéri- 
que a mis fin à sa vie. 

L'observation publiée par M. Devergie semblé 
offrir un cas de pellagre au premier degré, et 
sans ce cortège de phénomènes graves qui ont 
été décrits précédemment. 

Enfin, l'observation 1 publiée en i844 par 
M. Brugière de Lamothe, et recueillie dans le dé- 
partement de l'Allier, est relative à une pauvre 
femme âgée de cinquante ans, amaigrie, se nour- 
rissant mal, et passant sa vie à travailler aux 
champs. Au mois de mai 1841, les règles se sup- 
primèrent, et elle fut prise au visage et aux par- 
ties exposées à l'air, de rougeurs accompagnées 
de démangeaison. Cette éruption disparut au 
mois de septembre. Au printemps de 1842, elle 
revint et se comporta comme l'année précédente. 
Les mêmes phénomènes se reproduisirent encore 
en i843, et cette année il se forma des croûtes 
et des gerçures sur les doigts. Il n'y avait pas de 
fièvre, mais le corps était souvent dérangé. Il exis- 
tait une grande faiblesse; très-peu de sommeil, 
de fréquentes douleurs dans les membres, avec 
des bourdonnementsd'oreilles et des mauxdetête. 

M. Brugière remarqua sur les points malades 
des écailles minces comme celles du psoriasis; la 
-peau sous-jacente était noirâtre et offrait des ger- 
çures, etc. 

La malade entra à l'hôpital dans un état d'i- 
diotisme, et mourut le 2a juin 1844. 

• Gazette dcshôpit., numéro 6, juillet 1844. 



(87 ) 



CHAPiTRE Vil, 



FOLIE TELUGREUSE. 



A tous ces détails, qui font suffisamment con- 
naître les symptômes de la pellagre, et montrent 
Ce qu'ils ont de commun dans leur diversité, de 
constant dans leur marche changeante, je dois 
joindre des renseignements plus circonstanciés 
sur le phénomène, ou, si l'on veut, l'accident le 
plus grave qui se présente chez les pellagreux 
dans le cours de leur maladie; je parle de la folié 
pellagreuse. 

Cerri avait prétendu, au commencement de ce 
siècle, que sur cent pellagreux on en comptait à 
peine un qui devint fou, et sur cent délirants un 
ou deux tout au plus qui cherchassent à se dé- 
truire. Mais la fausseté de cette assertion a été si 
hien reconnue, que j'aurais pu me dispenser de 
la mentionner. On admet universellement au- 
jourd'hui que lorsqu'une affection intercurrente 
ou la marche accidentellement précipitée d'une 
lésion viscérale ne viennent pas trancher brus- 
quement les jours des malades, la pellagre con- 
duit ordinairement soit à la folie 9 soit à là stupi- 
dité. 

La stupidité est surtout très-fréquente chez les 



( 88 ) 
pellagreux; elle a été notée dans tous les pays, 
maisa-t-elle été convenablement étudiée? Peut- 
on affirmer que ce soit toujours un état identi- 
que , résultat d'une dégradation intellectuelle 
lente et progressive? Ne serait-ce pas, dans cer- 
tains cas, une variété du délire mélancolique se 
cachant sous les traits de la stupidité? .le soulève 
ces questions, je ne les résous point. On sait au- 
jourd'hui, et surtout depuis la publication de 
l'intéressant mémoire ! du docteur Baillarger, 
que l'état désigné sous le nom de stupidité, con- 
fondu par Pinel avec l'idiotisme, et qu'Esquirol 
et M. Parchappe rattachent à la démence, n'est 
pas toujours le résultat de la suspension ou de 
l'affaiblissement de l'intelligence, ainsi que Geor- 
get, MM. Ferrus et Eloc le définissent, mais que 
très-souvent il constitue une folie véritable, une 
variété de la mélancolie. Chez tous les malades 
prétendus stupides sur lesquels M. Baillarger a 
fait ses curieuses remarques, le délire latent, si 
l'on peut dire ainsi, était de nature exclusive- 
ment triste, accompagné d'inertie, et très-sou- 
vent associé à des idées de suicide. Or, tous ces 
caractères appartiennent au délire des pellagreux. 
Enfin, dans l'état que M. Baillarger appelle mé- 
lancolie passive, ce médecin a reconnu que le 
délire était entretenu par des illusions et des hallu- 
cinations', et j'ajoute que ces derniers phénomè- 
nes sont plus fréquents qu'on ne le croit généra- 
lement dans le cours de la pellagre. 

1 Ànn. médico-psychol., t. I, p. 76 et 256; 1843. 



(89 ) 

En effet, sans parler de ce silence obstiné, de 
cette attitude immobile qui s'accompagnent sou- 
vent chez les pellagreux des signes de la stupi- 
dité et qu'on a vus s'amender sous l'intluence 
d'un bon régime, ne trouve-t-on pas dans quel- 
ques perversions dès sens, dans ces bruits ima- 
ginaires qu'entendent certains de ces malades , 
des indices non douteux d'illusions et d'halluci~ 
nations? Il est également difficile d'expliquer 
d'une manière différente l'état, dont parle Stram- 
bio ! , de ces individus au regard farouche et 
murmurant sans cesse entre leurs dents, et de 
cewx qui semblent épouvantés, commes'ils avaient 
des fantômes devant les yeux. 

Il y a des cas cependant où les pellagreux, soit 
après avoir éprouvé plusieurs atteintes de manie 
ou même être tombés dans la démence, soit di- 
rectement pour ainsi dire, et par suite d'un af- 
faissement intellectuel survenu peu à peu, arri- 
vent à cet état qui est la stupidité, dans le sens 
ordinaire de ce mot. Le second malade de 
M. Gibert a offert un exemple de ce genre, et les 

1 « Non eodem modo se gerunt délirantes ; alii enim tristes et 
attoniti cibum et potura récusant, ne verbum quidem interro- 
ganti respondent ; laeti alii clamant et vociférant ; alii aspectu 
truces obmurmurant ; alii tandem, quod frequentius vidi, caput 
hue illuc velociter agitantes, tintinnabuli sonitum ipsimet voce 
imitantur... Delirium chronicum modo amentia, modo mentis 
stupiditas, modo melancholiadicipotest. In prima pellngrosi ad 
recte ratiocinanduminepti, omnia prsetermittunt, rident, lugent. 
Tn secundâ, cui amnesia spectat, stnpidi, obliviosi, ne ob]ecto- 
rum quidem impressiones attendunt. Tertia tandem, quae est 
frequentior, saepè religiosa est, attonita, errabunda et tristis. 
(Strambio.) 



( 96) 

exemples analogues sont communs dans les au- 
tres pays. 

Lorsque les peliagreux sont atteints de folie 
proprement dite, et que cette folie s'exprime 
franchement , elle peut présenter des formes 
assez diverses. Toutefois, si l'on examine les faits 
avec plus d'attention, on reconnaît que ces va- 
riétés tiennent plutôt à des conditions acciden- 
telles qu'elles ne sont inhérentes à la maladie 
elle-même, et qu'il n'y a qu'une forme de déliré 
qui soit, à vrai dire, propre à la pellagre, le dé- 
lire mélancolique ou la lypémanie. 

C'est ainsi que presque tous les cas de manie 
furieuse dont j'ai trouvé des ohservations un peu 
détaillées se trouvent sous la dépendance d'une 
méningite intercurrente développée sous l'in- 
fluence des fortes chaleurs de l'été ; et plusieurs 
fois ce délire aigu, avec agitation et fureur, était 
\enu interrompre le cours d'un délire mélanco- 
lique. C'est précisément a cette catégorie qu'ap- 
partiennent les faits rapportés dans les lettres de 
Libérait à Brera, et dans le Mémoire de Carraro. 
Le premier de ces auteurs s ' en es t servi pour 
prouver la condition phlogisiique, ou (pour parler 
français) la nature inflammatoire de la folie pellâ- 
greuse; il s'appuie sur les symptômes, tels que la 
chaleur du front, la rougeur de la face, l'agita- 
tion et surtout l'injection de l'angle interne de 
l'œil, qu'il regarde comme un signe de ménin- 
gite. Les autres arguments sont tirés des lésions 
anatomiques, qui sont celles de l'araclmitis, et 



(9f ) 

dés succès qu'il a obtenus des moyens dépri- 
mants, c'est-à-dire des vomitifs et des purgatifs, 
associés aux émissions sanguines. 

Liberali avait bien observé, il finit par mal 
conclure. Dans sa première lettre, subjugué par 
la puissance des faits, il avait reconnu l'impor- 
tance d'une distinction, et il admettait que Yhy- 
posthénie est la condition générale des pellagreux, 
à laquelle se rattache le délire habituel accom- 
pagné de tristesse et de mélancolie. Il soutenait 
seulement qu'à cette condition générale hypos- 
thénique pouvait s'ajouter une condition locale 
(V hyper sthénie, produite par l'insolation et carac- 
térisée par l'inflammation des enveloppes céré- 
brales. Malheureusement dans les lettres sui- 
vantes, comme dans le travail de Carraro, il 
n'est plus question que de ce fait secondaire, de- 
venu le fait principal, afin de prouver que la 
pellagre et la manie pellagreuse proviennent 
d'une maladie d 'excilement, d'une maladie phlogis- 
tique, d'une gastro-méningite. C'est là le sort de 
tous ceux qui subissent aveuglément le joug 
d'une théorie. 

Je passe à un autre ordre de laits qui me pa- 
raissent encore aujourd'hui mal appréciés. Les 
Italiens ont mentionné assez fréquemment la 
monomanie religieuse dans le cours de la pellagre; 
Stramhio 1 en parle, et M. Brière de Boismont a 
pensé que c'était la forme d'aliénation mentale 

' « Etenini nonnulli, judicia Dei metuentes, diem et nocteui 
preces iurtdunt. » (Ibid) 



( 92) 
qui s'observait le plus fréquemment chez les pel- 
lagreux. Cette assertion, fût-elle vraie pour les 
pellagreux italiens, ne le serait point pour la 
pellagre; il est certain que la folie, quelle qu'en 
soit la cause, prend souvent en Italie la forme 
religieuse, et ce fait s'explique par l'éducation, 
les habitudes, les idées du peuple italien. Mais la 
folie pellagreuse n'offre rien de spécial à cet 
égard; la plupart des médecins italiens en sont 
aujourd'hui convaincus , et j'ajouterai que le 
délire religieux n'a pas été noté , que je sache, 
dans les autres pays, tandis que la folie pella- 
greuse s'y est présentée avec la forme que je re- 
garde comme lui étant propre, la mélancolie. 

Strambio et Casai ont noté dans la folie des pel- 
lagreux cette variété du délire mélancolique 
qu'on a nommée lycanthropie (melancholia erra- 
bunda), et qui pousse ses victimes à fuir la so- 
ciété des hommes, et à rechercher les solitudes 
les plus sauvages; en outre, ces deux auteurs ont 
noté * que cette variété de mélancolie s'associait 
ordinairement à la monomanie suicide. 

La monomanie suicide forme en effet comme le 
cachet fatal de la lypémanie pellagreuse. ** Les 
pellagreux, a dit Strambio, se suicident sans don- 
ner des signes de fureur et sans menacer per- 

' « Plurimi, hoininum frequentiam fugientcs, quo vadant nes- 
ciunt ; nec desunt qui eo deveniunt, ut vita? perta?si, se laqueo 
suspendant, aut prœcipites in puteum descendant. Haec in aquâ 
se praecipitandi effrenis cupiditas (quœ hydromania dici po- 
test), etiam in illis aliquando observatur, qui, animi compotes, 
facinus bujusinodi probe noscunt ac fugiunt. » (Strambio, ibid.) 



( 93 ) 

sonne. » Les uns s'étranglent ou se précipitent 
d'un lieu élevé, d'autres cherchent à se mutiler. 
Joseph Frank cite un pellagreux qu'il observa au 
mois d'août (1792), et qui s'amputa les parties 
génitales avec un couteau. Soler pa rle d'un ma- 
lade qui se jeta dans les flammes. 

Mais ces faits sont en quelque sorte acciden- 
tels et forment l'exception; le fait commun, c'est 
la propension effrénée, suivant l'expression de 
Strambio, que les malades éprouvent à se jeter 
dans l'eau. « On a vu plus haut que le docteur 
Antonio Durand avait remarqué un penchant 
particulier à se noyer chez les pellagreux astu- 
riens. » Ils se noient, a dit M^J^on^Maichand, en 
parlant des pellagreux des Landes, et M. Cales a 
fait la même remarque dans Je Lauraguais où il 
a vu plusieurs pellagreux chercher la mort au 
fond d'un puits ou dans le canal du Midi. Ce fait 
est vraiment la règle; il a été observé partout et 
d'une manière si prononcée, que Strambio a cru 
devoir en faire une forme spéciale de délire sous 
le nom à' hydromanie. On a cherché à expliquer 1 
cette impulsion par la sensation de chaleur et 
les douleurs brûlantes que les malades ressen- 
tent à l'intérieur, explication défectueuse, puis- 
qu'il y a des pellagreux qui se jettent dans le 
feu ; on a voulu de même attribuer la monomanie 
suicide aux douleurs et surtout à la pensée de l'in- 
curabilité du mal, comme si les actes des aliénés 
devaient être nécessairement le résultat de dé- 
terminations raisonnées, et comme si ces actes 



( o* ) 

ne provenaient pas très-souvent d'un mouve- 
ment irrésistible et d'un instinct aveugle auquel 
le monomaniaque obéit sans s'en rendre compte. 
Au reste, Strambio a fait à cet égard une remar- 
que péremptoire. a Ce désir effréné de se noyer, 
dit-il, s'observe même parfois cfyez ceux qui, 
jouissant de leur raison, connaissent très-bien 
ce qu'il y a de criminel dans cet acte, et vou- 
draient éviter de l'accomplir. » 

Enfin, M. Piantanida et M. Brière de Bois- 
mont ont observé chez un grand nombre de pel- 
lagreux fous l'idée de noyer ou d'étrangler leurs 
enfants. 

- 

La démence s'observe particulièrement aux pé- 
riodes avancées de la maladie. « Parcourez, dit 
M. Brière de Boismont, les établissements con- 
sacrés au traitement de la folie, et vous verrez 
le plus grand nombre des malades répondre sans 
suite aux questions que vous leur adressez, ne 
pas vous comprendre, vous regarder d'un airstu- 
pide ou inattentif, etc. » Ces malades sont des 
pellagreux. C'est vers l'approche du terme fatal 
que s'observe le plus souvent la stupidité pro- 
prement dite. 

Il y aurait maintenant, et dans notre pays, une 
curieuse et importante étude à entreprendre : 
elle consisterait à rechercher dans les maisons 
d'aliénés, particulièrement dans les provinces où 
la pellagre est déjà reconnue et dans celles où, 
d'après les données que j'exposerai plus loin, il 
est présumable qu'elle existe, quelle est la pro- 



95 

portion des pellagreux fous, el sous quelles 
formes s'exprime chez eux l'aliénation mentale. 
Dans les maisons d'aliénés d'une partie de l'Ita- 
lie, le nombre des pellagreux est véritablement 
effrayant. Ainsi les recherches de JMj.J^rigje de 
Boismont, assisté de M. Piantanida, ont confirmé 
l'exactitude de cette assertion de Holland, que sur 
environ cinq cents aliénés enfermés à l'hospice 
de la Sénabre, près de Milan, le nombre des pella- 
greux était presque constamment des deux tiers. A 
l'époque de mon voyage en Lombardie, en i84i ? 
on comptait environ quatre cents aliénés à la 
Sénabre; la pellagre en fournissait toujours une 
forte proportion; mais malheureusement je n'ai 
pas recueilli un chiffre précis. En 189.9, JM. Brière 
deBoismonlatrouvéà Brescia, sur quatre-vingts 
aliénés, un tiers à peu près de pellagreux; à l'hô- 
pital de Venise, sur quatre cents aliénés, même 
proportion de pellagreux; et chez tous ceux-ci, 
d'après M. Franceschini, il se manifestait un pen- 
chant au suicide. On trouve encore aujourd'hui 
des pellagreux dans les hôpitaux de Sant'-Orsola 
à Bologne, de San-Bouifazio à Florence, où 
M. Brière de Boismont en a observé; et j'en ai 
observé aussi à l'hôpital de San-Servolo à Venise, 
et dans le nouveau manicomio de Turin l . 

» Depuis 1837, cet établissement a reçu de grandes amélio- 
rations. Je tiens de M. le docteur Bonacossa, qui en est médecin, 
les renseignements suivants : On y reçoit les fous de tout le Pié- 
mont, excepté ceux delà province d'Alexandrie, qui sont conduits 
en général dans l'asile qui existe dans cette ville. En 1840, le 
nombre des aliénés était de plus de 400, dont un peu plus de la 



( 06 ) 

Tout porte à croire que la folie se montre dans 
les mêmes proportions et avec des caractères 
semblables chez les pellagreux de France et d'Es- 
pagne; j'espère que l'autorité ne tardera pas l\ 
sentir combien il serait urgent d'avoir à cet égard 
des renseignements positifs. 

moitié hommes. La manie et la lypémanie étaient les genres de 
folie les plus fréquents. On y rencontrait souvent la monomanie 
suicide. Les pellagreux étaient assez nombreux, il y avait plus 
de femmes que d'hommes. 



97 



CHAPITRE V11I. 

COMPLICATIONS , ANOMALIES , DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL 
KT PRONOSTIC. 



Les descriptions qui précèdent, en les isolant 
même des discussions et des faits qui leur ser- 
vent de commentaires, suffiraient pour me dis- 
penser de tout luxe d'argumentation en faveur 
de la parfaite identité de la pellagre dans les diffé- 
rents pays où cette maladie s'observe aujour- 
d'hui. Il n'y a point en pareille matière de plus 
fort argument que la conformité des textes, et je 
ne crois pas qu'une confrontation de textes 
puisse donner des résultats plus probants que 
ceux sur lesquels j'ai cherché à asseoir l'histoire 
de la pellagre. 

Cependant, dès le premier coup d'œil, on re- 
marque plusieurs traits différemment accentués 
dans les divers tableaux de la maladie. C'est 
ainsi que, dans le mal de la rosa, d'après la des- 
cription unique que nous en possédons , on est 
frappé d'abord de Yexislence des croules sur les 
points du tégument externe que la pellagre af- 
fecte; et il semble que dans les Asturies l'exan- 
thème pellagreux offre moins longtemps qu'en 
France et en Italie la forme érythémateuse ou 
squammeuse, tandis que la forme vésiculewse , 



( 98 ) 

huileuse ou pustuleuse, qui entraîne la produc- 
tion de croûtes, est plus fréquente et plus per- 
sistante que dans les autres pays. Cette différence 
tiendrait-elle aux conditions météorologiques 
excessives au milieu desquelles vivent les Astu- 
riens? Cela est possible; mais la particularité 
dont il s'agit, fût-elle encore plus tranchée et 
plus constante, ne suffirait pas pour constituer 
une espèce morbide, et c'est à peine si l'on pour- 
rait établir une variété d'après une différence 
aussi secondaire. 

Dans la description du scorbut des Alpes, on 
remarque aussi certains phénomènes, tels que 
l'état fongueux et saignant des gencives, la chute 
des dents, etc., qui s'observent fréquemment au 
voisinage de l'Adriatique et rarement en Lom- 
bardie, comme l'avait dit Titius. Ce sont, en effet, 
ces phénomènes qui pendant plusieurs années 
empêchèrent de rattacher la pellagre vénitienne 
à la pellagre lombarde; mais on a fini par recon- 
naître qu'ils dépendaient uniquementd'une com- 
plication de la pellagre avec le scorbut, et que 
cette complication ne constituait pas plus une 
espèce ou même une variété fixe que toutes les 
complications fortuites de la pellagre avec di- \ 
verses maladies de la peau. 

Il est probable que plusieurs affections cu- 
tanées, existant simultanément avec la pella- 
gre, ont été attribuées mal à propos à cette 
maladie elle-même. Tels sont les cas mention- 
nés.çà et là, d'individus dont le corps entier of- 



( 99 ) 
trait les insignes hideux que les anciens rappor- 
taient à la lèpre. Tel encore ce cas cité par Cerri, 
d'un pellagreux dont la peau se détachait sur le 
dos et sur le ventre comme sur les membres. 
Enfin je serais enclin à penser de même des ma- 
lades dont parle Soler, qui offraient l'éruption 
pellagreuse sous les bras, sous les jarrets et sur 
les cuisses, et de ceux qui la présentaient aux par- 
ties génitales, ainsi que J. Franck et M. Léon 
Marchand l'ont observé. Si l'on réfléchit à la fré- 
quence de l'eczéma dans les régions dont il s'agit, 
surtout parmi la classe malheureuse et malpro- 
pre à laquelle appartiennent les pellagreux, on 
est forcé d'admettre que l'eczéma doit compli- 
quer souvent la pellagre, et soupçonner dans 
les cas qui viennent d'être cités des exemples de 
cette complication que les auteurs n'ont pas re- 
connue, et qui a contribué à altérer les descrip- 
tions. 

Je dois également appeler l'attention sur un 
ordre de faits trop peu remarqués qui ont influé 
aussi sur l'exactitude des descriptions ; je parle 
des variations que la pellagre présente pour quel- 
ques-uns de ses symptômes dans un même pays 
suivant les années, et dans une même année sui- 
vant les différents lieux où on l'observe. C'est sui- 
des faits de cet ordre que Soler avait basé sa di- 
vision trop oubliée de la pellagre , en sèche et hu- 
mide : la première, qui était surtout caractérisée 
par l'amaigrissement, se rencontrait surtout dans 
les pays secs et élevés; la seconde, qui se termi- 



iTÏ 



JHE A . w! CALHOUN MEDICAL LIBRAF 



100 

naît ordinairement par fhydropisie, avait lieu 
dans les contrées basses et humides. Il serait cu- 
rieux , maintenant que le champ de la pellagre 
est si vaste, de ne pas perdre de vue la distinction 
de Soler ; si elle était suffisamment confirmée par 
l'observation, elle servirait à préciser l'influence 
des conditions atmosphériques sur des maladies 
telles que la pellagre, qui ne sont pas produites 
par l'atmosphère. Nous rencontrons déjà quel- 
ques indices qui viennent à l'appui de la distinc- 
tion dont je parle. Ainsi l'bydropisie etl'anasarque 
paraissent plus fréquentes chez les pellagreux 
des vallées humides de l'Asturie que chez les pel- 
lagreux à la figure hâve, au corps desséché des 
landes rases de la Gironde. 

Cerri avait établi une division de la pellagre 
en pellagre nerveuse et pellagre gastrique; et, sans 
avoir peut-être le même intérêt que la précé- 
dente, cette division repose aussi sur une ob- 
servation exacte. Plusieurs auteurs ont remarqué, 
et M. Rayer n'a pas manqué de noter ce fait, que 
dans certaines années, dans certaines saisons, 
on voyait prédominer tantôt les phénomènes 
nerveux, tantôt les symptômes gastriques. Quel- 
ques auteurs ont prétendu que dans les pre- 
miers temps qui suivirent son apparition en 
Italie, la pellagre était remarquable par l'inten- 
sité des accidents nerveux et le peu de déve- 
loppement des altérations cutanées, qui plus tard 
se sont prononcées davantage. M. Brière de 
Boismont a fait une remarque analogue : « Cette 



( loi ) 

année (1829), on a noté, dit-il, que la desqua- 
mation était moins considérable, et que les symp- 
tômes du ventre et de la tète étaient plus pro- 
noncés. » Plus récemment encore (i843), le doc- 
teur Rizzi a noté des variations analogues chez 
les pellagreuses aliénées de l'infirmerie Saint- 
Antoine du grand hôpital de Milan. Dans les trois 
premiers mois de i843 et i844, il vit dominer un 
état typhoïde caractérisé par la prostration, le 
décubitus dorsal, l'impuissance du mouvement, 
J'obtusion des sens , les soubresauts des tendons, 
une contraction spasmodique des paupières, le 
trismus,une incurvation du dos semblable à l'opis- 
thotonos, et en général , un grand désordre dans 
le système musculaire; les yeux étaient chassieux, 
ternes, la langue noire et desséchée, la transpi- 
ration fétide , des taches livides se montraient 
sur les membres, et des èschares se formaient sur 
les points qui supportaient le poids du corps. Il 
faut remarquer que la plupart des pellagreuses 
dont parle M. Rizzi étaient arrivées à un degré 
très-avancé , et se trouvaient dans un état de dé- 
mence incurable. Or, je dois rappeler que dans 
les maisons d'aliénés on observe tous les ans, au 
printemps, particulièrement chez les individus 
en démence, avec paralysie générale, l'appari- 
tion de taches d'apparence scorbutique sur plu- 
sieurs points du corps , et surtout aux jambes ; 
après ces taches , on voit surveni r parfois une série 
d'accidents qui emportent les malades. J'ai vu cet 
état, qu'on a nommé scorbut des aliénés, et qui n'a 



( 102 ) 

pas encore été suffisamment étudié, présenter à 
peu près les traits indiqués par M. Rizzi. J'ai re- 
cueilli, en i84o, à la Salpêtrière, plusieurs ob- 
servations curieuses, et qui m'ont conduit à rat- 
tacher la plupart des accidents dont il s'agit, et 
entre autres les gangrènes qui se manifestent, à 
l'anéantissement des fonctions du système ner- 
veux , qui livre pour ainsi dire le malade sans 
réserve à l'empire des agents physiques. J'ai vu 
en effet ces gangrènes présenter une véritable 
latéralisation, je les ai vues s'étendre et se multi- 
plier tellement que je n'ai pas trouvé d'autre 
nom pour caractériser cet état que celui de dia- 
thèse gangreneuse 1 . Je rappelle ces observations, 
parce qu'elles offrent une frappante analogie 
avec celles qui ont été faites par divers auteurs 
sur des peilagreux fous, et parce qu'à mon avis, 
dans ces cas, les accidents dont il s'agit tiennent 
Jiï£Uil^^sàlapellagre en pa£tjcu^ier, mais à l'a- 
bolition de l'innervation qui arrive au terme de 
la démence pellagreuse comme des autres espèces 
de démence. 

Je pourrais multiplier davantage les exemples 
de ces sortes d'anomalies qui s'observent dans le 
cours de la pellagre et qui ont trompé beaucoup 
d'observateurs. Ceux que j'ai cités suffisent pour 
montrer de quelle importance il est d'analyser 



1 Ces observations ont été présentées en 1840 au concours 

Îour les prix des hôpitaux. Quelques-unes ont été publiées depuis, 
'appelle surtout l'attention sur celle qui a été insérée dans le 
t. III des Annales médico-psychologiques, p. 153, 1844. 



( 103 ) 
avec sévérité tous les phénomènes qui se présen- 
tent dans le cours d'une maladie, et surtout de 
séparer ceux qui tiennent à des complications de 
ceux qui tiennent à la maladie elle-même , et 
parmi ceux-ci ceux qui dépendent de la cause 
véritablement efficiente, de ceux que des varia- 
tions dans l'intensité des causes adjuvantes ou 
déterminantes peuvent rendre plus ou moins 
saillants. 

Les remarques qui précèdent me dispenseront 
de consacrer un chapitre particulier au diag- 
nostic différentiel : la pellagre, réduite à sa véri- 
table expression , ne peut être confondue avec : 
aucune maladie cutanée. Il faudrait, suivant la/ 
remarque de M. Casenave l , la coïncidence d'un 
érythème des mains, d'une ichthyose avec des 
accidents gastriques et cérébraux, pour se trom- 
per à cet égard ; et encore l'erreur ne pourrait- 
elle durer qu'un instant, car la marche de la 
maladie lèverait promptement le doute. 

Quoique la pellagre bien caractérisée ne puisse 
donner lieu à aucune confusion , on peut affirmer 
qu'il n'y a point de maladie plus difficile à recon- 
naître 2 , surtout à ses débuts, pour quiconque 
n'est pas prévenu de son existence. Vers les pre- 
miers temps , elle se dissimule sous l'apparence 

• 

1 Ann. des mal. de la peuu, p. 30, n° d'août 1843. 

2 « Ea est hujus morbi indoles ut clanculum subrepat, nec ei 
quem primum invasit, ullam molestiam, nisi debilitatera, quae 
tôt mala comitatur, atone irapetiginis speciem cum cutis rubore 
conjunctam, afferat, ita ut, aegrotantem pariter ac inediçuni, 
per vices eundo et redeundo, facile decipiat. (Titius, 1. cit.) 



( 104 ) 

d'un affaiblissement graduel qu'on ne regarde 
point comme une maladie, ou sous les traits va- 
riés d'une lésion des voies digestives qu'on peut 
attribuer aux causes les plus opposées; elle mar- 
che ainsi et parcourt ses phases sans que l'on sai- 
sisse le lien qui unit tous les accidents qu'éprou- 
vent les pellagreux , la faiblesse qui va croissant, 
tes éruptions cutanées qui paraissent et dispa- 
raissent, les accidents nerveux et les dérange- 
ments digestifs qui tantôt s'exaspèrent, tantôt 
s'amoindrissent. On croit assister à une succes- 
sion de maladies chez des individus d'une mau- 
vaise constitution , et l'on ne voit pas qu'une 
même cause morbide ravage cette constitution 
et se joue, sous des formes changeante», des ef- 
forts de l'art et des lumières du médecin. Si l'on 
songe maintenant à la gravité du pronostic, à cet 
aveu unanime des auteurs qui regardent la pel- 
lagre, arrivée à un degré avancé, comme abso- 
lument incurable, on comprendra combien il 
importerait d'établir le diagnostic dès les débuts 
du mal, car c'est ainsi seulement que le pronos- 
tic peut devenir moins grave ;.mais les progrès 
qui seront faits sous ce rapport, comme sous le 
rapport thérapeutique, sont étroitement liés à la 
connaissance exacte de la cause de la maladie. 



t «05 ) 



CHAPITRE IX. 

ALTÉRATIONS CADAVÉRIQUE». 



Casai et Thiéry ne nous ont rien appris tou- 
chant les lésions anatomiques que le mal de la 
rosa entraîne et laisse après lui, et M. de Alfaro 
écrivait, il y a peu d'années, la phrase suivante, 
qui prouve que, depuis ces deux observateurs, 
personne n'a entrepris de combler cette lacune: 
« Par malheur, dit-il, l'anatomie pathologique 
ne nous a pas encore fourni de données capa- 
bles d'éclairer la nature de cette maladie, et les 
recherches nécroscopiques auxquelles on s'est 
livré dans quelques cas sont très-éloignées d'of- 
frir le caractère de précision et d'exactitude que 
la science exige aujourd'hui. » 

Le foie et le tube digestif sont les parties où 
l'on a trouvé les lésions les plus constantes : ces 
lésions ont été rapportées généralement à la gas- 
tro-enlérile chronique* . Il est probable que l'explo- 
ralion n'a jamais été étendue aux centres nerveux 
cérébro-rachidiens. 

L'histoire de la pellagre italienne est pins ri- 

1 Trait, de Enferm. eut., t. ÎI, ib* 



( 106 ) 

che en données d'anatomie pathologique. Stram- 
bio et Fanzago sont les premiers dont les recher- 
ches sur ce point méritent d'être rappelées; en- 
core faut-il reconnaître que dans les six autop- 
sies rapportées par ce dernier, le tube digestif et 
surtout le cerveau n'ont été l'objet que d'un exa- 
men très-superficiel; partout les résultats sont 
insignifiants: un léger ramollissement de la sub- 
stance cérébrale, quelques traces de congestion, 
l'engorgement sanguin des sinus de la dure- 
mère, les indices d'inflammation dans le tube 
digestif; telles sont les altérations le plus cons- 
tamment notées. Les autopsies de Strambio , 
celles deGhirlanda, de Pasquali, qui se sont sur- 
tout occupés de l'état du cerveau, offrent encore 
peu de renseignements dignes d'intérêt : une 
quantité variable de sérosité limpide ou trouble 
dans les méninges et les ventricules; l'engorge- 
ment des vaisseaux de la pie-mère; le foie volumi- 
neux, induré ou ramolli; les intestins quelque- 
fois distendus par des gaz, quelquefois phlogosés, 
quelquefois ulcérés, assez souvent le siège de ré- 
trécissements, etc., telles sont les lésions le plus 
fréquemment notées : ainsi que M. Rayer l'a re- 
marqué, les plus constantes sont celles du ven- 
tre, et parmi elles on trouve souvent, d'après les 
observations de Strambio, des traces diverses de 
péritonite. J'ai été frappé, en lisant ces observa- 
tions, de la fréquence des lésions pulmonaires 
et particulièrement des tubercules. 

Le canal rachidien a été assez rarement ouvert. 



( 107 ) 

Strambio, Joseph Frank, Mandruzzato, etc.', y ont 
trouvé une quantité considérable de sérosité, 
ainsi qu'à la base du crâne. 

Gemello Villa, dans une des observations qu'il 
adressa à J. P. Frank, et que Joseph Frank a 
a publiées 2 , rapporte l'autopsie d'un pellagreux, 
chez lequel la moelle épinière et les au très centres 
nerveux avaient acquis une telle fermeté qu'ils 
offraient presque une apparence tendineuse. Le 
volume des masses encéphaliques était considé- 
rablement diminué. Tous les nerfs provenant de 
la base du cerveau étaient durs, d'un diamètre 
moindre qu'à l'état normal et semblables à des 
cordes tendineuses. On examina la première 
paire des nerfs spinaux, qui offrirent les mêmes 
caractères. 

Parmi les détails nécroscopiques rapportés 
dans la première lettre 5 de Liberali à Brera, on 
trouve des altérations analogues. Le cerveau et 
le cervelet surtout parurent indurés. De plus, les 
méninges étaient injectées, ainsi que les vaisseaux 
propres de la substance cérébrale. Les autres lé- 
sions signalées dans cette lettre et dans les lettres 
suivantes du même auteur, sont celles que Bayle, 
Meckel et M. Lallemand attribuent à l'inflamma- 
tion de l'arachnoïde. 

Le docteur Carraro trouva 4 aussi chez une 

1 Osservazioni anatomico-patologiche(18\^-1816), publ. 
in nuovi Comment, di medicina e di chirurgia. Padova, 182Q. 

2 Pathol. méd., t. II, p. 339. 

3 Annal, univ., vol. XLIV, 1827, décembre. 

4 Osserv. sulla Pellagra {Annal, univ., vol. LVI, 
1830, novembre et octobre.) 



(108) 

pellagreuse âgée de vingt-six ans, qui s'était 
noyée la deuxième année de la maladie, des signes 
de méningite avec ramollissement léger de la 
substance blanche. La muqueuse gastrique offrait 
en outre des traces d'inflammation. 

Chez un pellagreux de soixante ans, qui s'était 
nové dans un fossé, Carraro trouva une grande 
quantité de sérosité dans le crâne, la rate volu- 
mineuse et engorgée, etc. 

M. Brière de Boismont a pratiqué en 1829, 
cinq autopsies de pellagreux dans le grand hô- 
pital de Milan , et constamment il a trouvé les 
organes digestifs altérés : « La muqueuse de l'es- 
tomac est souvent rouge, parcourue par des vais- 
seaux bleuâtres ou brunâtres, molle, friable, etc. 
La muqueuse de l'intestin grêle et celle du gros 
intestin sont ordinairement colorées en rouge, 
d'une teinte plus ou moins foncée, quelquefois 
brune. On y trouve encore l'hypertrophie et le 
ramollissement. Les ulcérations sont communes : 
elles peuvent être irrégulières, arrondies, nom- 
breuses, environnées d'un tissu enflammé ou 
tout à fait blanc. Le tissu cellulaire sous-jacent 
et la tunique musculaire ont été trouvés hyper- 
trophiés. Dans les cinq ouvertures que nous avons 
faites, les intestins contenaient des vers lombrics. 
M. Carswel de Glascow a rencontré sur deux 
individus qui avaient présenté des symptômes 
évidents d'irritation chronique des voies diges- 
tives, une large perforation provenant du ramol- 
lissement de ce viscère; et sur les autres points la 



109 ) 

membrane muqueuse offrait des traces non équi- 
voques d'inflammation chronique. 

« Le système nerveux présente des altérations 
non moins évidentes, les membranes du cerveau, 
et surtout l'arachnoïde et la pie-mère, sont in- 
jectées, infiltrées, adhérentes, épaissies, opalines; 
la consistance du cerveau est quelquefois aug- 
mentée; la substance grise est plus colorée, plus 
pleine de sang; la substance blanche est sablée, 
pointillée; il n'est pas rare de rencontrer les os 
épaissis et une assez grande quantité de sang à 
la base du crâne; les lésions de la moelle sont 
aussi fort remarquables : les membranes , parti- 
culièrement l'arachnoïde et la pie-mère, sont 
rouges, les vaisseaux gorgés de sang. Quelquefois 
onaobservé une sérosité spumeuse; la substance 
grise est presque toujours dure au toucher, in- 
jectée; la blanche, au contraire, est molle, réduite 
en bouillie ou en crème dans une étendue plus 
ou moins considérable, infiltrée de pus; sa colo- 
ration est jaunâtre, d'un gris sale. » 

Giovanni Strambio, entraîné par son enthou- 
siasme pour la doctrine de Broussais, soupçon- 
nait son père d'avoir négligé les ouvertures du 
canal intestinal, où, comme tous les partisans de 
la même doctrine, il plaçait le point de départ 
et cherchait les traces de la pellagre. Quoique 
J. Frank ait voulu défendre le père des reproches 
du fils, il est probable qu'en effet le premier des 
Strambio fit peu d'attention aux altérations du 
tube digestif; mais si l'on en juge par les détails 



( no ) 

mêmes que nous ont donnés les disciples de l'é- 
cole physiologique, il est probable que l'attention 
de Strambio fut précisément détournée de cet 
examen par l'inconstance, la diversité, l'insigni- 
fiance des résultats. 

Pour compléter ce tableau qui laisse tant à dé- 
sirer, j'emprunterai au traité des maladies de la 
peau de M. Rayer, la description anatomique des 
portions malades de la peau d'une pellagreuse, 
morte dans la démence et le marasme après douze 
ans de maladie ; cette description est due au 
docteur Fantonetti : « La peau du dos des mains 
et des pieds ressemblait à du cuir: cette alté- 
ration s'étendait à toute l'épaisseur du tégument; 
examinée à la loupe, elle présentait un grand 
nombre de crevasses irrégulières, peu distantes 
entre elles, se traversant à angle aigu, intéressant 
le derme et quelquefois même toute son épais- 
seur. Aux bords de quelques-unes de ces crevas- 
ses il y avait de petites croûtes jaunes et minces; 
entre les crevasses on voyait des lamelles furfu ra- 
cées d'un blanc sale, très-adhérentes et de forme 
irrégulière. » L'épiderme était six ou huit fois 
plus épais qu'à l'ordinaire, brunâtre, craquant, 
friable, et ne pouvait être détaché facilement de 
la peau; les couches sous-épidermiques, confon- 
dues, présentaient un aspect bigarré, et étaient 
une ou deux fois plus épaisses que dans l'état na- 
turel. La branche cutanée du nerf radial, mise 
à nu, parut un peu plus volumineuse qu'à l'or- 
dinaire; à la coupe, il s'en écoula de la sérosité ; 



( lit ) 

sa pulpe était roussâtre et mollasse; les membra- 
nes du cerveau étaient injectées de sang noir, la 
dure-mère était très-adhérente au pariétal droit; 
la pie-mère adhérait aux circonvolutions céré- 
brales, qui avaient éprouvé une légère atrophie; 
la substance du cerveau était, en général, un peu 
plus molle qu'à l'ordinaire; il y avait deux onces 
environ de sérosité dans les ventricules; le cer- 
velet était un peu injecté et un peu plus mou 
que dans l'état sain; la moelle épinière était très- 
molle et comme pultacée, ses membranes sem- 
blaient amincies et contenaient une grande quan- 
tité de sérosité. 

Je dois dire enfin que les Italiens ont noté 
assez souvent, lorsque la mort survient après une 
courte durée de la maladie, que l'on ne trouve 
aucune lésion notable : Joseph Frank cite ', d'a- 
près Gemello Villa, l'autopsie d'une jeune fille 
pellagreuse, « dont le cadavre offrait cet état 
pour ainsi dire négatif que présente aux yeux des 
anatomistes le corps des individus qui succom- 
bent à une affection nerveuse. » 

L'étude de la pellagre du midi de la France 
est tout entière à faire au point de vue de l'ana- 
lomie pathologique. M. Léon Marchand assure 
qu'il est très-difficile, dans les Landes, de se li- 
vrer à des investigations anatomiques, et après 
sept années d'études, « pendant lesquelles, ajôute- 
t-il, les cadavres n'ont pas manqué pour cela », 

• Pathol. méd. (Voir traduction dans l'Encyclopédie des 
se. méd., t. Il, p. 339) 



112 ) 

il ne lui «a pas été donné de 'pratiquer une seule 
nécropsie. » 

M. Cales m'assure n'avoir pas été plus heureux 
dans le département de la Haute-Garonne. À 
Paris, où tout concourt à prouver que la pella- 
gre ne peut se montrer qu'accidentellement, il 
n'en a pas été de même. Deux pellagreux ont 
succombé à l'hôpital Saint-Louis; le premier en 
18/p, et le second en 1 843 ; l'autopsie a été faite 
dans les deux cas par M. Gibert et par moi. Je 
n'en rapporterai pas ici les détails, qui ont été 
publiés 1 ailleurs, parce qu'ils s'accordent avec 
les descriptions données par les auteurs, et n'y 
ajoutent malheureusement presque rien. L'exa- 
men de la peau malade, auquel je me suis livré 
avec soin, tend à confirmer les assertions du 
docteur Fantonelti, 

Lorsque je comparais, en 1842, le tableau com- 
plexe et accentué des symptômes qui s'étaient 
déroulés sous mes yeux, à celui des altérations 
anatomiques, si vague et si insignifiant, un cri 
involontaire de découragement m'échappa 2 , et 
j'ai appris depuis que la plupart des médecins 
contemporains qui ont voulu apprendre du ca- 
davre le siège et la nature de la pellagre, ont 
aussi fini par perdre courage en face de ce silence 
de l'anatomie pathologique. 

Est-ce à dire qu'il ne faille rien espérer de re- 

■ * Bévue méd., juillet 1842 et juillet 1843. (Voir Appen- 
dice.) rr 

4 Rev. méd., ibid. 



( 113) 
cherches nouvelles, plus patientes et plus préci- 
ses? Loin de moi une telle pensée î Si nous ne pou- 
vons pas demandera l'anatomie l'explication des 
phénomènes pellagreux, je crois que des efforts 
constants, secondés par des moyens d'investiga- 
tion chaque jour perfectionnés, peuvent fournir 
des éléments importants pour la solution de ce 
difficile problème. C'est pourquoi ilseraità dési* 
rer que les praticiens instruits, dont le midi de 
la France est pourvu, ne négligeassent aucune 
occasion de diriger leurs recherches de ce côté. 



( 11* ) 

/ 

CHAPITRE X. 

RÉSUMÉ ANALYTIQUE DES PHÉNOMÈNES DE LA PELLAGRE. 



Plusieurs auteurs, trompés par les apparences 
et préoccupés des symptômes cutanés, ont fait de 
la pellagre une maladie périodique ; mais la pé- 
riodicité, qui n'appartient qu'aux maladies essen- 
tiellement nerveuses, implique un silence com- 
plet de tous les symptômes dans l'intervalle des 
accès; or, ce silence n'est qu'apparent dans la 
pellagre, qui n'a rien de commun avec les mala- 
dies vraiment périodiques. Ces variations et ces 
recrudescences réglées sur le retour des saisons, 
qu'elle offre dans son cours, avaient été notées 
par les anciens dans un grand nombre d'affec- 
tions chroniques, dont ils avaient dépeint la 
marche en quelque sorte scandée. Dumas, de 
Montpellier, a particulièrement remis en lumière 
cette disposition des affections dont je parle à 
prendre le masque de la périodicité, et il a mon- 
tré que les phénomènes qui se surajoutent au 
moment des attaques sont ordinairement secoii' 
dairës, et bien distincts des phénomènes propres à 
l'affection élémentaire qui persiste toujours. 

Ainsi, la marche et l'enchaînement des symp- 
tômes font de la pellagre une maladie chroni- 



( 115 ) 

que, de même que l'ensemble de ces symptômes 
la place parmi les affections générales. Il est évi- 
dent, malgré l'insuffisance des données anatomi- 
ques, que l'économie tout entière est prompte- 
ment envahie; et cela devait être, puisque les deux 
systèmes qui reçoivent les premières atteintes 
sont précisément ceux qui exercent sur tous les 
autres une influence directe et souveraine. 

Il nous reste à la vérité cette question à résou- 
dre : Quel est le système organique primitive- 
ment affecté dans la pellagre? est-ce le tube di- 
gestif? est-ce le système nerveux? On trouve des 
observations et des autorités en faveur des deux 
manières de voir; mais je crois ne pas devoir me 
prononcer à cet égard , persuadé que l'on ne 
pourra le faire avec assurance que lorsque des 
observations plus complètes auront mieux des- 
siné les débuts de la maladie. 

Au reste (et ce sera peut-être là toujours une 
source de difficultés), le passage de la santé à 
la maladie est le plus souvent insensible dans la 
pellagre. C'est ici qu'il importe de se souvenir 
que ce que l'on nomme la santé n'est pas un état 
absolu ni indivisible; que la plupart des hommes, 
dans des limites d'autant moins restreintes qu'ils 
s'observent moins eux-mêmes, donnent le nom de 
santé à un état qui n'est en réalité qu'une tran- 
sition ménagée de la santé véritable à la maladie. 
Boerhaave ' a très-bien appliqué les idées d'Hip- 

* V. ^pfcor.,§ 1051. 



( 116 ) 
pocrate et de Galien sur ce point, aux maladies 
qui dépendent de la dégénération graduelle (sen- 
sim subrepens) des humeurs, et après lui, Van 
Swieten a particulièrement montré cette genèse 
occulte et lente des effets morbides dans les af- 
fections qui proviennent des aliments. 

Si la filiation première des phénomènes patho- 
logiques offre encore de l'obscurité, leur coor- 
dination devient facile dans la pellagre confirmée. 
Bien qu'il n'y ait pas alors, comme on a pu le 
voir, un seul système qui ne témoigne de sa parti- 
cipation à la souffrance générale, on reconnaît 
trois groupes bien distincts de symptômes pella- 
greux, ainsi que les écrits des meilleurs obser- 
vateurs en font foi. 

Peut-être devrais-je reprendre en détail cha- 
cun de ces groupes, et montrer qu'on a rare- 
ment apporté dans leur examen un esprit ri- 
goureux d'analyse; mais je craindrais, en m'en- 
gageant dans cette révision, d'entreprendre une 
tâche qui, pour être convenablement remplie, 
doit reposer sur les nouvelles études dont le 
champ s'ouvre aujourd'hui devant nous. Je me 
bornerai donc à quelques remarques. 

Plusieurs auteurs ont cru voir dans l'éruption 
cutanée une sorte d'écume critique (Zanetti), et 
l'ont regardée comme le résultat d'un effort de 
l'économie pour se débarrasse)* d'un principe 
morbifique. Cette idée, que les anciens ont ap- 
pliquée avec bonheur aux maladies qu'ils appe- 
laient exanthèmes, ne convient point à la pel- 



( 11» ) 

lagre; c'était du moins l'opinion de Strambio 
lorsqu'il disait : « Le vice externe n'est pas en rai- 
son contraire de la maladie interne, comme cela 
a lieu pour les éruptions cutanées, qui, à cause du 
soulagement qu'elles apportent, ont été appelées 
critiques et salutaires. » 

Les phénomènes qui se rapportent directement 
au tube digestif réclament aussi une étude nou- 
velle; plusieurs auteurs les ont méconnus entiè- 
rement, d'autres en ont fait des complications. 
Je crois avoir montré qu'ils appartiennent à la 
pellagre elle-même, et qu'ils ont une impor- 
tance de premier ordre. 

Le groupe des phénomènes nerveux, plus étu- 
dié que le précédent, n'a guère été mieux analysé ; 
j'en ai donné pour preuve l'histoire de la folie 
pellagreuse; on en trouvera une preuve non moins 
frappante dans l'histoire des symptômes spinaux. 
On se souvient que les symptômes nerveux se par- 
tagent en deux sections : d'une part les altéra- 
tions de l'intelligence et des sens spéciaux, les- 
quelles semblent tenir à une lésion des centres 
nerveux intra-crâniens; de l'autre les altérations 
de la sensibilité et du mouvement, qui se rap- 
portent plus particulièrement à la moelle épi- 
nière. En d'autres termes, il y a des symptômes 
cérébraux et des symptômes spinaux. S'il était 
utile déporter l'analyse parmi les premiers, il est 
plus nécessaire encore d'y soumettre les seconds, 
car ceux-ci forment à la fois le groupe le plus con- 
sidérable, le plus constant et le plus obscur. Il 



( 118 ) 

n'y a pas en effet une seule observation détaillée 
dans laquelle on ne voie figurer une série de ces 
phénomènes nerveux mal définis, et qui pourtant 
commencent à se classer depuis que la patholo- 
gie de la moelle épinière fait quelques pas. 

Au reste, l'importance de ces phénomènes n'a- 
vait pas échappé à Strambio : « La douleur de 
l'épine du dos, dit-il, est si fréquente et si sur- 
prenante qu'elle mérite d'être discutée avec soin. 
Bien qu'elle suive toujours le trajet de la moelle, 
elle n'y a pas un siège particulier; tantôt elle des- 
cend vers l'os sacrum, tantôt elle monté vers la 
tête, produisant des phénomènes étonnants et 
très-variés quant à leur siège : si la douleur se 
fixe surtout aux vertèbres cervicales ou entre les 
omoplates, alors elle s'étend facilement aux bras 
et y produit la stupeur, des crampes, des soubre- 
sauts, la formication; souvent, s'étendant vers le 
cou et vers la poitrine, elle y détermine la dys- 
phagie et ia pleurodynie; si, descendant encore, 
elle s'arrête entre les vertèbres du dos, elle se 
propage au thorax; si elle descend jusqu'aux 
lombes, elle affecte l'abdomen, comme on le voit 
dans la rachialgie d'Astruc; enfin si elle parvient 
au sacrum, alors les membres inférieurs sont at- 
taqués de soubresauts, de crampes, de paraplexie, 
de picotements, de douleurs... alors il y a incon- 
tinence d'urine. » Strambio parle ailleurs comme 
d'un symptôme fréquent des cuissons, en uri- 
nant, et dans un très-grand nombre d'observa- 
tions on trouve notée la dysurie. 



( 119 ) 

Parmi les phénomènes mentionnés dans le 
passage précédent, il en est quelques-uns dont il 
importe de saisir les caractères : telle est, au pre- 
mier rang, cette débilité l opiniâtre des membres 
inférieurs, qui tantôt marche très-lentement et 
s'accompagne d'un sentiment de brisement, de 
faiblesse excessive que les malades rapportent au 
bas du dos; tantôt précède et domine tous les 
autres symptômes. Cette diminution dans la lo- 
comotilité s'accompagne presque toujours d'une 
sorte de tremblement, de mouvement désordonné 
des membres, qui donnent à la démarche des 
pellagreux ce cachet spécial que Casai et Strambio 
ont décrit poétiquement. Or, en étudiant de près 
ces phénomènes, on y reconnaît tous les carac- 
tères du tremblement choréique; cette chorée 
n'est pas bornée aux membres inférieurs, sou- 
vent au contraire ces mouvements incessants, ces 
vacillations, dont parle Casai, s'observent dans 
les autres parties du corps et surtout à la tète. 

Dans certains cas les phénomènes choréiques 
sont moins prononcés, et l'affaiblissement des 
membres se rapproche davantage de la paraplé- 
gie ordinaire. Les pellagreux traînent la jambe; 
ils sont en réalité sur le point de tomber à cha- 
que pas; ils perdent leur chaussure sans s'en 

' Strambio en parle encore dans d'antres passages, entre antres 
dans le suivant : « Partialis débilitas artus ut plurimum respicit 
infèriores ; passiin enim pellagrosos videre aegre pedibus insis- 
tere, etcrura difficulter trahere, et singulis passibus nutantes hue 
illuc inclinare, prae sumina debilitate quam circa imum dorsum 
referunt experiri. » 



( 120 ) 

apercevoir et ne sentent pas le sol sous leurs 
pieds. C'est sans doute en considération de ces 
derniers phénomènes qu'Àldalli avait donné à la 
pellagre le nom de paralysie scorbutique. 

Je trouve aussi noté dans les observations de 
Strambio un phénomène sur lequel de nos jours 
M. Cruveilhier a appelé l'attention comme éclai- 
rant souvent sur le siège d'une affection spinale, 
je parle de la sensation d'une constriction sur un 
point du tronc, comme si le malade était serré 
par une forte ceinture. 

Il ne faut pas oublier ces douleurs des extré- 
mités, qui sont uy\ des phénomènes les plus con- 
stants et les plus insupportables pour les malades. 
Ce phénomène se rapproche beaucoup de celui 
qu'on observe dans la convulsion céréale et 
dans la maladie qui, en raison même de cette 
particularité, a reçu le nom d'Acrodynie. 

Plusieurs autres phénomènes, cités en passant 
par les auteurs, se rapportent encore évidemment 
à la moelle épinière ; telles sont ces sensations 
bizarres qui parcourent le corps et ont parfois le 
caractère de l'étincelle électrique", et très-souvent 
les apparences des douleurs rhumatismales. On 
a déjà vu que Strambio notait la pleurodynie 
parmi les symptômes spinaux propres aux pella- 
greux; ailleurs il a dit encore que le rhumatisme 
est une complication fréquente de la pellagre, et 
ici je n'hésite point à croire que la'sagacité de 
l'illustre observateur milanais a été en défaut, 
et qu'il a pris pour des effets d'une complication, 



( isi ) 

des phénomènes appartenant à la maladie elle- 
même. J'ai pu me convaincre, par de très-nom- 
breux exemples observés en 1 844 dans le service 
de M. le professeur Cruveilhier, de la facilité avec 
laquelle les praticiens commettent aujourd'hui 
l'erreur de Strambio, en couvrant du nom de 
rhumatisme une foule de douleurs mal carac- 
térisées, qui se rattachent à une affection de la 
moelle ' ; et ce qui révèle suffisamment chez les 
pellagreux la nature des douleurs dont il s'agit, 
c'est la remarque faite par plusieurs auteurs que 
le rhumatisme était plus tenace chez ces malades 
que chez les autres individus. Ainsi Jansen a dit : 
« Souvent les douleurs arthritiques et rhumatis- 
males torturent cruellement les pellagreux , et il 
n'est peut-être aucune maladie qui s'attache 
avec plus de fréquence et de ténacité à ces mal- 
heureux, que les douleurs dont je parle. » 

L'anatomie pathologique elle-même ne laisse 
aucun doute sur l'importance des lésions de la 
moelle ; mais ces observations ne permettent pas 
encore de rechercher les rapports des symptômes 
aux lésions. L'histoire des paraplégies est du reste 
presque tout entière à faire sous ce point de vue. 

' Je dois dire, du reste, qu'un grand nombre de maladies de 
la moelle sont de nature rhumatismale , ainsi que les anciens le 
soupçonnaient. C'est donc plutôt sur le siège de la maladie que 
sur sa nature et sa cause que porte ordinairement Terreur des 
praticiens, dont le principal inconvénient est d'empêcher de 
traiter à temps et avec une énergie suffisante un mal que ses pro- 
grès rendent incurable. 



TROISIEME PARTIE. 



PATHOGENIE ET ÉTIOLOGIE. 



CHAPITRE I. 

SIÈGE ET NATURE DE LA PELLAGRE. 



Au point où se trouvent amenées les recher- 
ches sur la pellagre, la plupart des hypothèses et 
des théories admises sur le siège et la nature de 
cette maladie ne sauraient offrir qu'un intérêt de 
curiosité ; aussi passerai-je rapidement sur cette 
partie des travaux dont la pellagre a été l'objet. 

Les premiers qui observèrent la pellagre en 
Espagne et en Italie cherchaient à y reconnaître 
une espèce particulière de scorbut, ou bien un 
mélange de scorbut et de lèpre. Et il est remar- 
quable que c'était beaucoup moins l'association 
delà pellagre et du scorbut, observée réellement 
dans certains cas, qui les portait à envisager 
ainsi la maladie, que cette hypothèse chiméri- 
que alors très en faveur, à savoir, que le scor- 



( 124 ) 

but entrait comme élément dans un grand nom- 
bre de maladies; aussi n'a-t-on pas eu de peine à 
réfuter ces théories. Soler et Fanzago n'ont rien 
laissé à faire à cet égard. 

L'opinion des auteurs qui ont considéré la 
pellagre comme une espèce de lèpre, ou une dégéné- 
ration de la lèpre, ne mérite pas davantage une ré- 
futation sérieuse. Elle reposait sur l'ignorance 
des caractères propres à l'une et à l'autre des 
deux maladies, qui n'ont en réalité aucun point 
de contact, et je me félicite que M. Rochoux ait 
si nettement établi' les différences devant l'Aca- 
démie royale de médecine, à l'occasion de l'opi- 
nion de M. Lalesque reproduite dans le rapport 
de M. Jolly ; il a rendu désormais la confusion 
impossible et la discussion inutile. Je me bor- 
nerai à rappeler que l'idée d'établir une filia- 
tion entre la lèpre et la pellagre fut développée, 
aussi ingénieusement que peut l'être un para- 
doxe, par Paul Dalla Bona 2 ; acceptée de confiance 
par Hensler et Sprengel, elle a reparu dans les 
écrits de J. Franck; plusieurs médecins 3 espa- 
gnols et français, entre autres M. Lalesque, se 
sont plus récemment encore laissé guider par 

• Séance du 3 juin 1845. (A la suite de la lecture d'un 
rapport sur les documents relatifs à la pellagre et transmis par 
le conseil central de salubrité de la Gironde.) 

2 Discorso comparativo sopra la pellagra , l' elefantiasi 
de? Greci, etc. Venezia, 1791. 

3 D'après M. de Alfaro, plusieurs médecins espagnols, depuis 
Casai et Thiéry, professent l'opinion que le mal de la rosa 
est un mélange de lèpre et de scorbut associés de manière à 
constituer une affection particulière. 



( 125 ) 

cette hypothèse, qui aurait disparu du monde 
savant si les réfutations faites par Fanzago et 
Strambio n'étaient pas restées inconnues aux 
médecins. 

Une opinion aussi peu fondée et plus bizarre 
encore est celle d'Àllioni : cet auteur soutenait 
qu'à dater de 1766, ou même dès 1 747? c'est-à- 
dire vers l'époque où les ravages de la pellagre 
étaient devenus sensibles, il s'était opéré un chan- 
gement considérable dans le caractère de toutes 
les maladies, sous l'influence du miasme miliaire, 
lequel s 'étant répandu partout, produisait des ef- 
fets variés, suivant les climats, le régime', etc. La 
pellagre n'était aux yeux d'Allioni qu'un résultat 
de ce miasme universel. Strambio et Cerri com- 
battirent cette chimère. 

Jean Widemar, et déjà avant lui W. Jansen et 
Jacopo Penada, donnant une attention spéciale 
à l'abattement moral des pellagreux, à leur tris- 
tesse permanente, pensèrent que la pellagre n'é- 
tait qu'une forme de Y hypocondrie , rendue 
pour ainsi dire endémique par la misère et la 
servitude sous le poids desquelles gémissait le 
peuple des campagnes; l'affection cutanée était 
regardée comme un simple accident. On goûte- 
rait peu de nos jours les raisonnements subtils 
dont Widemar sut entourer cette opinion, et qui 
lui donnèrent assez de consistance pour que 



* V. Conspectus presentaneœ morborum conditionis, 
in -8°. Turin. 



( 126 ) 

Strambio, Fanzago et la Faculté 'de médecine de 
Pavie 1 elle-même, jugeassent nécessaire de la ré- 
futer avec soin. 

Les doctrines humorales qui dominaient en- 
core la pathologie à la fin du siècle dernier four- 
nirent un ample contingent d'hypothèses pour 
l'explication de la pellagre. Frapolli en usa le 
premier : appuyé sur l'autorité de Gorter, qui lui- 
même n'avait fait qu'emprunter les idées de 
Sanctorius, il fit dériver tous les accidents pel- 
lagreux d'une répercussion de l'humeur insen- 
sible de la transpiration. Il admit deux espèces 
d'acrimonie de cette humeur répercutée : l'une 
chaude, active, survenant dans la belle saison 
par l'effet de la chaleur extérieure, et se tradui- 
sant par une intolérable sensation de chaleur in- 
terne, des douleurs et des éruptions érysipéla- 
teuses. La deuxième, qui s'observait surtout chez 
les femmes, les individus très-faibles ou affaiblis, 
était V acrimonie froide de Gorter, produisant des 
symptômes semblables à ceux du scorbut, don- 
nant lieu à la tristesse, à la crainte, au ptyalisme, 
à la diarrhée, etc. 

Zanetti, de son côté, s'imaginait « qu'une acri- 
monie acide , amassée pendant l'hiver, était mise 
en mouvement par la chaleur du printemps. La 
partie la plus subtile portée sur la peau se 
fixait sur les points qui fatiguent le plus ou qui 
sont le plus souvent exposés au soleil. » Kemar- 

% Dans la réponse aux questions adressées par le gouverne- 
ment. (V. plus haut.) 



( 127 ) 

f (lions cependant sous ce langage, devenu bar- 
bare pour nous, une observation assez juste du 
développement des symptômes pellagreux. 

Quelques auteurs crurent se rendre mieux 
compte de ces symptômes en admettant une 
acrimonie d'abord acide et qui dégénérait en ma- 
tière alcaline par les progrès du mal; d'autres 
adoptèrent de préférence une acrimonie muriali- 
que; enfin, et comme pour épuiser tout un ordre 
de possibilités, d'autres reconnurent dans les 
symptômes de la pellagre les effets d'une acrimo- 
nie neutre, ou neutro-ammoniacale . Ces acrimonies 
étaient attribuées tantôt à l'altération de la lym- 
phe ou de l'humeur de la transpiration, tantôt 
à une alimentation vicieuse. 

Mais bientôt les médecins italiens, comme les 
médecins français, se dégoûtèrent de l'humo- 

s 7 O 

risme, et dès lors ils eurent horreur de toutes 
ces acrimonies et de ces sucs altérés qui fournis- 
saient naguère des explications commodes. On 
ne chercha plus désormais la pellagre que dans 
les solides : Fanzago offre lui-même un exemple 
curieux de ce revirement; en 1798, il avait sou- 
tenu vivement l'hypothèse d'une acrimonie pella- 
greuse; en 1807, il l'abandonna pour une atonie 
de ï estomac et du tube intestinal : cette atonie se 
communiquait aux viscères abdominaux , et il 
en résultait une grave perturbation des forces 
épigastriques : de ce centre partaient les irradia- 
tions qui allaient retentir dans le sensorium com- 
mune, donnaient lieu aux désordres nerveux, ver- 



( 128 ) 

tiges, tournoiement et pesanteur de tête, confu- 
sion des idées, et enfin aux diverses espèces de 
délire. La faiblesse générale et les altérations 
cutanées étaient encore des effets du consensus. 

Après l'humorisme, la chimie nouvelle voulut 
aussi donner son mot, et la pellagre fut attribuée 
à une suroxygénation du sang. 

Mais bientôt ceux qui trouvaient également 
insoutenables les hypothèses du solidisme, de 
l'humorisme et de la chimiatrie, Strambio à leur 
tête, se retranchèrent dans un virus sut gencris, un 
viruspellagreux, quia satisfait un assezgrand nom- 
bre d'esprits, sans être en réalité ni plus satisfai- 
sant, ni mieux prouvé que les autres hypothèses. 

Cependant la réaction du solidisme s'était 
organisée puissamment au delà comme en deçà 
des Alpes. Elle avait fait naître deux systèmes, 
le controstimulisme et la médecine physiologique, qui 
asservissaient tout dans le domaine médical: 
la pellagre n'échappa point à leur joug. Borda 
en fit une maladie tantôt hyper sthénique, tan- 
tôt hyposthénique ; Facheris y vit tous les symp- 
tômes d'une dialhèse asthénique, provenant du 
défaut d'une alimentation convenable, et en- 
traînant l'épuisement de Y excitabilité. En France, 
dès 1819, M. Jourdan l envisageait la pella- 
gre comme n'étant que le résultat d'une in- 
flammation sympathique entretenue par l'état des pre- 
mières voies. Mais la réforme de Broussais trouva 

1 Dict. des se. méd., art. Pellagre. 



( 129 ) 
bientôt un plus ardent défenseur dans la patrie 
même de Rasori, ce fut le fils de Strambio. Nous 
l'avons vu déjà, dans l'élan de son prosélytisme, 
accuser son père d'avoir négligé d'examiner la 
muqueuse gastro-intestinale des pellagreux; il al- 
la jusqu'à faire bonté ' à la médecine italienne de 
n'avoir pas reconnu plus tôt que la pellagre n'é- 
tait qu'une pblegmasie. Pour lui, il la fit consis- 
ter dans une irritation des filaments spinaux, qui 
donnait naissance à une pblogose abdominale, 
à la gastro-entérite chronique ou aiguë, jointe 
quelquefois à la péritonite, avec pblogose lente 
du névrilème des nerfs spinaux et des membra- 
nes de la moelle épinière. Ce fut d'après des idées 
analogues que les docteurs Liberali et Carraro , 
dont il a déjà été question, admirent un premier 
degré de la maladie, produit par une mauvaise 
alimentation et consistant dans une gastro-enté- 
rite lente, et un deuxième degré, causé surtout 
par les chagrins et consistant dans une gastro- 
méningite. 

Par une remarquable coïncidence , tandis 
qu'on appliquait en Italie et en Fiance les théo- 
ries de Broussais à la pellagre, et qu'on faisait de 
cette maladie une gastro-entérite ou une gastro- 
méningite, la même transformation d'idées avait 
lieu en Espagne pour le mal de la rosa : « On ne 

1 Natura, sede e cagioni délia Pellagra desunte dai 
libri dl Gaetano Strambio e délia dottrina Brussesiana . 
Milano, 1820. « Con tutto ciù (îebl)o pu dirlo a somma 
vergnêna délia mcdicioa italiana; ncssùno di loro (des méde- 
cins italiens) ha sapttto traîne prolitto. » (//>.) 

9 



( **> ) 

peut révoquer en doute, dit le docteur de Alfaro, 
que le siège principal delà maladie ne soit dans le 
foie et dans les intestins, et que les symplômesnese 
rapportent évidemment à la gastro-entérite chro- 
nique, modifiée par le climat, la misère, la mal- 
propreté, les affections morales et autres causes,, 
sous l'influence desquelles se trouvent les mala- 
des. On ne peut douter enfin que les désordres 
que produit cette maladie ne proviennent du 
dérangement des fonctions digestives. » 

Enfin, comme dernier retentissement de ces 
doctrines exclusives, je vais citer l'opinion émise 
par M. Léon Marchand, à l'occasion de la pella- 
gre des Landes : 

« Faut-il admettre une cause prochaine pour 
la pellagre, et dire qu'elle doit être attribuée à 
une lésion particulière de l'organisme? Nous 
n'osons pas nous prononcer affirmativement à 
cet égard; mais cependant s'il fallait opter entre 
les maladies que l'on désigne comme cause pro- 
chaine, nous ne répugnerions pas à la voir dans 
la gaslro-entéro-rachialgie... il serait moins pro- 
bable que ce fût une altération du sang, une 
obstruction des viscères abdominaux , un virus 
contagieux ou même la lèpre, à laquelle tout le 
monde l'assimile. » 

Ghidelîa ne voyait dans la pellagre qu'une 
inflammation chronique de la moelle. 

Je multiplierais inutilement les châtions : les 
opinions si diverses que je viens d'énumérer 
prouvent que les idées ont subi, sur ce point par- 



( 131 ) 

ticulier de pathologie, les vicissitudes qui ont 
changé plusieurs fois la face des sciences médi- 
cales depuis près d'un siècle. Un seul fait impor- 
tant ressort à travers toutes ces opinions, comme 
il ressort de toutes les observations attentive- 
ment recueillies depuis Fanzago et Strambio, 
je veux dire que le siège primitif et principal de 
la maladie paraît fixé dans les voies digestives 
et dans le svstème nerveux. 

Après tant d'hypothèses, dont aucune ne peut 
être complètement acceptée, on me saura gré 
de ne point proposer à mon tour une hypothèse 
nouvelle touchant la nature et le siège de la pel- 
lagre. Je n'ai point l'autorité nécessaire pour 
aborder une pareille question, et je reconnais 
d'ailleurs que je manque des données nécessaires 
pour espérer pouvoir la résoudre. Je m'arrête 
là où je sens le terrain scientifique manquer, 
et pour conclure je dis : La pellagre est une 
maladie produite par une alimentation défec- 
tueuse, qui affecte d'abord le tube digestif et le 
système nerveux, et modifie bientôt profondé- 
ment l'économie tout entière 1 ; des lésions cu- 
tanées variables, produites sous l'influence de 
l'insolation , sont constamment sous la dépen- 

* Strambio avait noté, dans sa définition de la pellagre, que 
celle-ci est une maladie générale. On regrette qu'il ait omis d'y 
placer les symptômes spinaux et intestinaux : « Pcllagra defi- 
niri potest, morbns chronicus totius corporis, cerebri, nervorum- 
que functiones potissimum laedens , ut pliuimiun cum desquam- 
matione dorst manuum et pedmn, aliarumque aeri expositarum 
partium. » 



( 152 ) 

dancede cet état général, et iront d'importance 
que par lui. La nature intime des lésions fon- 
damentales de la maladie nous est absolument 
inconnue. S'il fallait trouver à la pellagre une 
place dans la nosologie, j'irais la chercher dans 
les anciens cadres nosologiques, et je la place- 
rais, comme Sauvages, parmi les cachexies. 



( 133 ) 



CHAPITRE II r 



ORIGINE DE LA PELLAGRE. 



J'ai essayé, dans la première partie de cet ou- 
vrage, de montrer dans quelles circonstances la 
pellagre s'est révélée d'abord aux médecins, et 
de quelle manière ceux-ci sont arrivés à la re- 
connaître dans chacun des pays où son existence 
est aujourd'hui constatée. Cette exposition pure- 
ment historique nousa présenté la pellagre comme 
une maladie nouvelle, dont le développement 
n'est devenu manifeste que vers le milieu dusiècle 
dernier; mais avant de montrer combien ces 
données de l'histoire sont en parfaite harmonie 
avec les résultats des recherches étiologiques que 
j'ai entreprises en m'appuyant sur un ensemble 
de faits dont la connaissance avait manqué aux 
auteurs qui m'ont précédé, j'ai besoin de repren- 
dre la question de l'origine de la maladie et de 
l'étudier au point de vue médical. 

Le défaut d'une connaissance exacte des faits 
exposés dans la première partie, a fait naître sur 
cette question les mêmes incertitudes et les mêmes 
contradictions que celles qui couvrent l'origine 
et la première apparition de la syphilis. Tandis 



( 134 ) 

que, subjugués par l'évidence, la plupart des mé- 
decins reconnaissaient la pellagre pour une ma- 
ladie entièrement nouvelle , quelques-uns ont 
prétendu qu'elle était aussi ancienne que le soleil, 
auquel ils l'attribuaient, et d'autres, s'arrêtant à 
diverses opinions intermédiaires , ont essayé , 
comme je l'ai déjà dit, de rattacher l'histoire de 
cette maladie, soit à celle de l'éléphantiasis des 
Grecs et de la lèpre du moyen âge, soit à l'his- 
toire de la syphilis elle-même. 

Frapolli et Albera furent les partisans princi- 
paux de l'ancienneté, et leur erreur tenait à ce 
que, préoccupés uniquement des altérations du 
tégument externe, ils ne firent attention qu'à 
l'influence de l'insolation sur ces altérations et 
n'étudièrent pour ainsi dire que la surface de la 
maladie. Ils s'embarrassaient peu du silence des 
anciens et des médecins des autres contrées. Fra- 
polli prétendait d'ailleurs reconnaître des indices 
de la pellagre dans un passage 1 de Sennert où cet 
auteur décrit l'impétigo. J'ai lu avec soin tout ce 
que le célèbre médecin allemand a écrit sur l'im- 
pétigo, nom sous lequel il comprenait à la fois 
Yimpetigo de Celse, la menlagre décrite par Pline, 

1 Medicinœpract. ,l.V.,p.l,c. xxx. Frapolli a été peut-être 
entraîné par cette circonstance que Sennert place au printemps 
l'éruption principale de ['impétigo. « Idque , dit il, imprimis 
verno tempore accidit. » Le printemps est une époque de 
recrudescence pour la plupart des maladies de la peau. Hip- 
pocrate l'avait bien remarqué : Vere quidem, insaniœ et melan- 
choliae, etc., et leprœ et impetigines et vitiligines et pustulae 
ulcerosœ, etc, (Aphor., § 3, 20.) 



( 135 ) 

et les lichenes de plusieurs auteurs. Or , dans le 
passage invoqué par Frapolli, il n'y a absolument 
rien, quant à la symptomatologie, qui puisse se 
l'apporter à la pellagre; seulement on y trouve, 
touchant Fétiologie, quelques traits ' applicables 
à toutes les maladies de la peau qui se lient à un 
état cachectique et paraissent, comme la pellagre, 
provenir d'une mauvaise alimentation. Cette idée 
est au reste mieux exprimée dans un autre ou- 
vrage 2 de Sennert que Frapolli ne cite pas, 
et dont la lecture aurait pu le placer sur 
une meilleure voie pour ses recherches étiolo- 
giques. 

Frapolli s'appuyait encore sur une citation qui 
n'est pas plus heureuse, et qui cependant a paru 
ébranler tous ceux qui l'ont accueillie sans F exa- 
miner de près : afin de prouver que le nom de 
peilagra n'était pas plus nouveau que la maladie 
elle-même, l'auteur dont je parle a invoqué un 



1 « Caussa est serosus, tennis et acris succus, cum crassiore hu- 
înore mixtus. Generatur autem hic hum or vel a pravâ victûs 
ratione et saisis vel acribus cibis , aut etiam ab aeris ambientis 
calore, qui postea ad ambitum corporis protrusus, eu m exaspérât 
et superlicialiter quasi exulcerat. (Medic. pract-, 1. V, part. 1, 
c. xxx. ) 

2 « Cachexiae proxima caussa est vitiosum et cruduin corporis 
alimentum , quae principium quoddam hydropis est... Cum ita- 
que vitiosum alimentum praxipue cachexiœ et pravae nutritio- 
nis caussa sit, ortum habebit a vitio hepatis et ventriculi, qua; 
membra élaboration! alimentorum dicata sunt. Si enim in ven- 
triculo nongencretur bonus chylus, ex eo non potest bonus san- 
guis generari ; atque primœ coctionis vitium non emendatur in 
secundâ, multo minus in terliâ coctione, etc. (Institut, medicœ, 
1. ÏT, part. III, sect n, p. 400.) 



C 136 ) 
passage J des règlements sur l'admission dans le 
grand hôpital de Milan. Dans ce règlement, qui 
porte la date du 6 mars 1578, il est fait mention 
de malades affectés de pellarella. Or, suivant Fra- 
polli, cette dénomination ne saurait convenir 
qu'aux pellagreux; mais si l'on ne passe pas aussi 
rapidement que ce médecin sur les difficultés, 
on s'assure que le mot pellarella, connu en effet 
depuis longtemps des médecins de tous les pays, 
servait à désigner des éruptions cutanées syphi- 
litiques 2 , de même que les mots pillarella et pel- 
lada. On est peu surpris de voir un agronome 
éminent, M. Bonafous, qui n'a pas fait sans doute 
d'études médicales bien suivies , se prévaloir 
dune pareille méprise; mais on n'aurait pas dû 
s'attendre à la voir reproduite, il y a peu de temps, 

1 Voici le texte du paragraphe : 

Cap. v. « Ghe quelli che saranno inferrai di pellarella, 
croste, gomme, e piaghe siano accettati, avendo perô il mandato 
soltoscrito ul supra. » 

2 Voir Astruc, t. I, 1. JV. — En parlant des phénomènes 
syphilitiques secondaires ( De lue venereâ confirmatâ), As- 
truc dit : « Finditur (cutis) in volis manuum, plantisque pe- 
dum , scissuris , seu ragadis duris, callosis, prurientibus, ichore 
tenui manantibus, et hinc suffossa cuticula soluto nexu mutuo 
a subjectâ cute laciniatius secedit instar exuviae , unde la pella- 
relie. Et plus loin : « Glabrescit (cutis) defluvio tum capillo- 
rum... tum etiara pilorum fere omnium... unde la pellade. » Je 
cite ce dernier passage à cause de la ressemblance des mots et 
parce que Jansen, d'après Hafenreffer, pense que pellade est le 
même mot que pillarella, et que le mot pellarella, cité dans 
les règlements de Milan , doit se rapporter à ce dernier plutôt 
qu'à la pellagre : « In lue venereâ , dit-il , quando non solum 
superciliorum sed barba; et capitis partes pilis denudantur, pel- 
ladam sive pillarellam vulgus vocat. » (V. Hafenreffer in no- 
?>odochio eut», p. 68. ) 



( «37 ) 

par un médecin distingué, M. Caldetïni, qui l'a 
trouvée, il est vrai, conforme à sa théorie parti- 
culière, d'après laquelle la pellagre ne serait 
qu'une dégénérescence de la syphilis 1 . 

L'appui des textes manque donc complètement 
à l'opinion qui fait de la pellagre une maladie an- 
ciennement connue; Stramhio, Titius, Wide- 
mar, etc., le reconnaissaient, quoiqu'ils répu- 
gnassent à y voir une maladie tout à fait nouvelle, 
et c'est pourquoi ils inclinaient à penser que la 

• Je n'aurais point parlé de cette théorie de M. Galderini , 
ou plutôt de cette hypothèse ( car il faut rendre cette justice à 
l'auteur qu'il a reconnu n'avoir fait qu'user du droit qu'a tout 
homme de créer une hypothèse suivant son bon plaisir), si 
M. Casenave, dans les annales des Maladies de la peau, 
n'avait semblé accorder quelque consistance à cette opinion, qui 
à aucun point de vue ne peut supporter l'examen. 11 suffira a 
mes lecteurs de voir comment M. Galderini lui-même a présenté 
la théorie dont il s'agit dans le N° d'avril 1844 des Annali 
■ universali de Milan (p. 59 et suiv.), pour comprendre que je 
me sois abstenu d'une réfutation. 

Après avoir repoussé l'hypothèse de Dalla Bona et de J. 
Frank, le docteur Calderini s'exprime ainsi : « Si pour expliquer 
l'origine et la nature de la pellagre, il est nécessaire de se lan- 
cer dans le champ des hypothèses, il me sera permis, en prenant 
ce chemin , au lieu de faire un appel aux maladies qui, depuis 
bien des siècles, ont disparu de notre sol, de me tourner vers cette 
syphilis, si protèiforme; en faisant cela, je répète et je déclare 
n'avoir pas d'autre prétention qne d'émettre une conjecture, me 
flattant de pouvoir, avec le temps et avec une étude plus avan- 
cée, donner un corps à ce qui, pour le moment, n'est qu'une 
ombre. » Le docteur Calderini fonde son hypothèse sur l'opi- 
nion de ceux qui regardent la syphilis comme l'origine de la 
scrofule, du spina bifida, de l'induration du tissu cellulaire, de 
l'ophthalmie des nouveau-nés, de la phthisie tuberculeuse , du 
rachitisme, de la teigne, de beaucoup d'affections impétigi- 
neuses, de la goutte, etc. Quand M. Calderini aura donné 
en effet un corps à cette ombre de théorie, nous serons W\&- 
risé à aborder une discussion sérieuse. 



( 138 

pellagre était sans doute ancienne, mais qu'à une 
époque récente ses caractères s'étaient tout à 
coup prononcés davantage 1 , et qu'elle était de- 
venue tout à la fois plus fréquente et plus grave. 

Fanzago, après avoir longtemps hésité, recon- 
nut aussi la faiblesse des arguments allégués en 
faveur de l'ancienneté, et voici en quels termes 
il s'exprimait : « Tout ce que l'on peut admettre 
avec certitude, c'est que, depuis un petit nombre 
d'années seulement, la pellagre s'est rendue sen- 
sible et a fait un notable ravage en attaquant 
un grand nombre d'individus. Peut-être y a-t-il 
eu dans le temps passé quelques individus at- 
teints çà et là de ce mal, mais nous manquons 
d'observations qui le prouvent. » 

Certes, il serait inexact de prétendre que la 

1 Strambio s'exprimait ainsi sur ce point : 

« C'est une question encore indécise que celle de savoir si la 
pellagre est une maladie nouvelle. Si l'on peut apporter beau- 
coup d'arguments en faveur de sa nouveauté , on peut en allé- 
guer aussi en faveur de son ancienneté. Ceux qui la prétendent 
nouvelle disent : 1° qu'on n'en trouve pas la description dans 
les anciens auteurs; 2° que les écrivains lombards n'en ont pas 
fait mention • 3° que l'opinion commune des médecins modernes 
de Lombardie est qu'elle est nouvelle. Mais il est possible 1° que 
le développement soit pris pour l'apparition première, et que l'on 
ne croie la pellagre nouvelle que parce qu'elle a pris une ex- 
tension plus grande que par le passé ; 2° la pellagre peut être 
un degré plus ou moins prononcé qu'autrefois d'une maladie an- 
cienne ; 3° elle peut être une forme particulière et nouvelle d'une 
maladie déjà connue. Quant à l'opinion de nos contemporains, 
bien que tous reconnaissent que cette maladie s'est graduelle- 
ment multipliée , je n'ai trouvé personne qui ait osé fixer l'é- 
poque de sa première apparition. Cette maladie, que nous appe- 
lons maintenant pellagre, s'appelait autrefois mal rouge (mal 
rosso). » 



( 139) 
pellagre soit une maladie tout à fait sans précé- 
dents et sans analogues dans l'histoire de la mé- 
decine. L'erreur de Frapolli, comme l'incertitude 
de Strambio, ont tenu précisément à ce que des 
analogies existent. Il est hors de doute que de 
tout temps, parmi les classes malheureuses qui 
ont fait abus de la nourriture végétale, on a 
compté des victimes de cet abus_, et que les 
désordres observés dans ces circonstances ont 
offert des caractères qui les rapprochent des ac- 
cidents pellagreux; mais ce qui n'est pas moins 
incontestable aujourd'hui, c'est que la pellagre 
proprement dite, telle qu'elle se présente à 
notre observation, tant en Espagne qu'en France 
et en Italie, a un cachet spécial qu'on ne retrouve 
nulle part, et des caractères qui n'ont pas été, qui 
ne pouvaient pas être signalés par les anciens au- 
teurs, puisque, ainsi que je le démontrerai, la 
cause efficiente de la pellagre est la suite d'une 
révolution récente dans le régime alimentaire 
des peuples des campagnes, dans les pays où s'ob- 
servent les pellagreux. 

Au reste, le plus grand nombre des auteurs, 
sans connaître clairement la cause de la maladie, 
a proclamé sa nouveauté. Strambio avouait que 
c'était l'opinion générale des médecins lombards, 
et déjà, au temps de Frapolli, Zanetti s'était pro- 
noncé en sa faveur. Quelques années plus tard, 
Gherardini disait : « Après la description quej'ai 
donnée, quiconque est au courant de l'histoire 
des maladies conclura que la pellagre n'a été à la 



( 140 ) 

connaissance d'aucun auteur. Quoique je me 
sois imposé la tâche de compulser tous les livres 
anciens, il m'a été impossible de reconnaître, 
dans le nombre infini d'espèces de maladies eu- 
lanées décrites par eux, uneespèce qui se rapporte 
à la pellagre. On ne doit pas supposer que ce soit 
à cause de sa rareté dans les temps anciens, ou 
bien à cause de l'absence d'un nom pour la dési- 
gner, que les auteurs se sont abstenus de décrire 
cette maladie; car ce serait faire outrage à l'at- 
tentive et infatigable observation des anciens et à 
la richesse des langues grecque, arabe et la- 
tine, etc. Il n'est pas vraisemblable qu'une ma- 
ladie de cette importance, si elle avait existé clans 
Je passé, eut été négligée par les observateurs, ou 
n'eut pas été décrite faute de nom. » 

Ce qui éloignait quelques auteurs de reconnaî- 
tre la pellagre pour une maladie nouvelle, c'était 
précisément la difficulté de fixer avec exactitude 
l'époque de sa première apparition. Pour l'Espa- 
gne, en effet, ce résultat serait à peu près impos- 
sible à atteindre. Casai n'osa point se prononcer, 
et aucun médecin depuis n'a été dans une posi- 
tion aussi favorable pour éclaircir cette question; 
aucun, du reste, ne paraît y avoir songé. M. Gon- 
zalès Crespo, dans la réponse aux questions que 
j'avais adressées, se borne à dire que le mal de la 
rosa existe depuis un temps immémorial. Ainsi, tout 
ce que l'on peut admettre, c'est que la pellagre, 
déjà très-répandue et très-grave en i^35 dans 
l'As Ht rie d'Oviedo, avait paru dans ce pavs avant 



( 141 ) 

de se montrer en Italie, on ses progrès ne devin- 
rent très-manifestes que vingt-cinq à trente ans 
pins tard, ainsi que je vais maintenant le prouver. 
Les faits les plus modernes, ceux dont nous 
avons été nous-mêmes les témoins, aussi bien que 
les faits les plus anciens dont nous pouvons sui- 
vre la trace, prouvent qu'avant d'apparaître dis- 
tincte aux yeux des médecins, de les contraindre 
pour ainsi dire par son évidence, la pellagre a 
existé pendant un temps plus ou moins long, côte 
à cote avec eux, obscure et rare d'abord, en im- 
posant pour des affections scorbutiques, hypo- 
condriaques, malignes, etc., et se prêtant tant 
bien que mal à la tendance des observateurs à la 
ranger parmi les maladies connues; mais enfin 
un moment est arrivé partout où il a fallu recon- 
naître un génie particulier ? une nouvelle combinaison 
du scorbut et de la malignité; une nouvelle maladie 
enfin. C'est ce qui advint à Casai, en Espagne; à 
Pujati, à Frapolli, à Zanetti, à Fanzago, en Italie; 
à M. Hameau, à quelques autres médecins du 
Midi et à nous-même, en France. Les faits sont 
devenus tellement tranchés, que partout il a fallu 
leur sacrifier les idées généralement reçues et les 
préjugés en vigueur. Mais avant l'époque où la 
pellagi edevientpourainsidire officielle et frappe 
au grand jour, il est possible de la suivre frappant 
dans l'ombre et décimant sans bruit le peuple des 
campagnes. 

En Italie, où le premier éveil n'a été donné 
efficacement qu'en 1771, nous voyons une foule 



( 142 ) 

de médecins déclarer qu'ils avaient observé la 
maladie bien avant cette époque : aux noms 
cités dans la première partie de cet ouvrage , je 
puis joindre ceux de Gentili, Fabris, Marzari, 
Giusti, qui avaient tous commencé à exercer la 
médecine avant 1750 dans le territoire de Tré- 
vise, et qui rapportaient à G. Marzari, qu'à par- 
tir de cette époque la pellagre s'était offerte à 
leur observation, et que depuis les exemples 
avaient été plus nombreux d'année en année. 

J. Frank 1 a cité un témoignage tout à fait con- 
forme aux précédents : Antonio Terzaghi, méde- 
cin de la petite ville de Sesto-Calende, auprès du 
lac Majeur, écrivait en 1794 a J. -P. Frank : «De- 
puis 1750, époque où mon père commença à 
exercer la médecine à Sesto-Calende, sa patrie, 
il observa des pellagreux. Son père, médecin 
comme lui, en avait vu aussi longtemps aupara- 
vant, quoiqu'en petit nombre. » 

Un silence, qui serait bien surprenant si l'on 
ne savait avec quelle peine les esprits se portent 
en dehors des faits connus et sortent des voies 
frayées, c'est le silence du professeur Antonio 
Pimbiolo degli Engelfredi. Ce médecin publia à 
Padoue en 1783 (c'est-à-dire dix-neuf ans après 
les observations faites par Pujati dans un district 
voisin, et six ans après la publication du Mémoire 
cTOdoardi), un ouvrage 2 intitulé : Examen des 

1 J t Frank., Path. méd.,t. IT, p. 333. 
s Esame intorno allaqualita del vitto dei contadini del 
territorio di Padova. Padoue, 1783. 



( Wè ) 

qualités de la nourriture des paysans du territoire de 
Padoue. La pellagre n'y est pas mentionnée, et 
cependant j'ai donné des preuves qu'elle était 
déjà commune depuis plusieurs années dans tout 
ce territoire, et que les pellagreux affluaient dans 
les hôpitaux de Padoue, où, six ans après, Fanzago 
reconnut la maladie. On se rappelle que les doc- 
teurs Amai et Zuccolo déclaraient avoir vu fré- 
quemment depuis 1777, époque de leur entrée 
en fonction à l'hôpital, des malades semblables à 
ceux que Fanzago reconnut pour des pellagreux. 
D'aulres médecins padouans paraissent aussi 
avoir vu la pellagre sans la reconnaître : ainsi en 
1786, Pénada notait, dans un Mémoire conte- 
nant des observations météorologiques, l'arrivée 
à l'hôpital Saint- Antoine d'un grand nombre de 
malades mélancoliques , avec des symptômes d'hy- 
pocondrie , 

Peut-être existe-t-il aussi une mention de la 
pellagre dans un passage 1 du traité Du scorbut de 
Giovanni dalla Bona, publié en 1761; mais ces 
faits sont très-douteux, et je ne les ai cités que 
comme des indices qu'il était permis de rattacher 
aux observations non douteuses. Quoi qu'il en 
soit, si l'on considère l'ensemble des faits, et sur- 
tout les observations de Pujati, qui ne peuvent 
laisser aucune incertitude et qui remontent, 
comme on sait, à 1755, l'on est conduit à ad- 

1 Voici ce passage : « Iuterdum sed rarius apud nos cutis ûa- 
ditur, asperitudinem habet et squamas quasdam remittit, sic 
ut ad eum morburn accédât queni Grseci elephantiasim vocant. » 



144 ) 



mettre qu à partir du milieu du dix-huitième 
siècle la pellagre s'est montrée à un grand nom- 
bre de médecins, tant en Lombardie que dans les 
États de Venise, et que malgré une répugnance 
assez marquée à reconnaître une maladie nou- 
velle, les observations sont devenues de plus en 
plus nombreuses d'année en année. Ce n'est pas 
tout : non -seulement on peut affirmer que la 
pellagre était déjà commune vers 1750, mais il 
est encore possible d'en découvrir quelques tra- 
ces dès les premières années de ce siècle. C'est 
ainsi que les documents recueillis par Gaspard 
Gbirlanda et le témoignage des malades soignés à 
Legnago et ailleurs, et qui attestaient avoir vu 
la même maladie chez leurs parents, ne permet- 
tent aucun doute. C'est même en s'appuvant sur 
ces témoignages que la plupart des médecins ita- 
liens seront accordés pour placer vers l'année 
1715 la première apparition de la maladie. 

On sait que ce fut en 170F que Ramazzini 
publia à Padoue son Traité des maladies des arti- 
sans. Dans le chapitre si court que cet auteur 
consacre aux maladies des cultivateurs, la pella- 
gre n'est point mentionnée nominativement, et 
l'on a admis généralement que Ramazzini ne 
l'avait pas connue. Mais en examinant de près 
la question, il m'a semblé que cette opinion avait 
été acceptée mi peu légèrement, et qu'il y aurait 
lieu de rester au moins dans le doute, lin effet, 
Ramazzini parle d'une maladie connue parmi les 
paysans de l'Italie septentrionale sous le nom de 



( 1*5 ) 

mal du maître 1 [mal del padrone). Or, ce nom se 
trouve indiqué plus tard par plusieurs médecins, 
comme usité parmi le peuple de quelques dis- 
tricts pour désigner la pellagre. On n'est donc 
pas en droit d'affirmer que Ramazzini n'a pas 
connu cette maladie qui commençait sans doute 
à se dessiner au moment même où cet illustre 
médecin écrivait. 

Mais on est forcé de s'arrêter à Ramazzini; au 
delà, on ne trouve rien dans les écrits des mé- 
decins qui puisse se rapporter à la pellagre. Quel- 
que attention que l'on ait mise à compulser les 
ouvrages du seizième et du dix-septième siècles, 
et particulièrement ceux de Fracastor, de Mercu- 
lialis, de Fallope, de Montano, de Capivaccio, 
les mieux placés pour observer, on n'a pu y dé- 
couvrir aucun indice de la maladie : il est éga- 
lement bien reconnu que Valle et Burchiellati, 
les plus exacts des observateurs lombards du dix- 
septième siècle, n'ont rien connu de semblable. 

1 Voici le passage de Ramazzini : ch. xxxviu, Maladies des 
laboureurs. 

( Ce chapitre a pour épigraphe le vers de Virgile : 

fortunatos nimium, etc. 

et Ramazzini observe que ce vers ne doit s'entendre que des la- 
boureurs de l'antiquité). 

Après avoir peint la misère des laboureurs des pays voisins 
du Pô , l'auteur dit : 

« A. ces causes se joint une nourriture très-mauvaise, qui en- 
gendre un amas d'humeurs épaisses et glutineuses d'où dépen- 
dent tous les maux qui les assiègent. . . De la même cause naissent 
les coliques et Vaff'ection hypocondriaque qu'ils appellent le 
mal del padrone, parce qu'il a quelques caractères de la pas- 
sion hystérique. » (Traduction de Fourcroy.) 

10 



c m ) 

11 résulte donc de l'ensemble des témoignages 
et des faits que la pellagre n'a commencé à se 
montrer en Italie que dans les premières années 
du siècle dernier, et qu'elle n'a commencé à 
exercer des ravages considérables que vers le 
milieu de ce siècle. 

Il me resterait à rechercher le moment précis 
où la pellagre a fait ses premières victimes en 
France et à suivre ses développements dans nos 
provinces méridionales. Malheureusement il ré- 
gnera toujours, à cet égard, la même obscurité 
que celle qui couvre les débuts du mal de la rosa 
dans les Asturies. De même seulement qu'il est 
permis d'affirmer que cette dernière maladie a 
paru avant la pellagre italienne, de même on est 
autorisé à admettre que la pellagre française est 
plus récente que celle d'Espagne et d'Italie. On 
ne saurait sans une excessive témérité placer son 
origine plus loin que les premières années de ce 
siècle. Ce n'est qu'en i8a3, comme on l'a vu, 
que M. Hameau a signalé le mal de la Teste, qu'il 
observait depuis 1818. Ce n'est qu'en 1842 que 
j'ai signalé le premier fait bien constaté de pella- 
gre, celui qui paraît avoir donné l'éveil aux pra- 
ticiens; enfin, ce n'est qu'en 1 845 que nous avons 
été instruits de l'existence du mal dans les dé- 
partements de la Haute-Garonne et de l'Aude, où 
MM. Calés et Roussilhe l'observent depuis vingt- 
trois ans. Enfin je dois mentionner une asser- 
tion tardive , mais qui émane d'un médecin 
trop honorable pour ne pas être accueillie avec 



( 1*7 ) 
pleine confiance. Dans la séance de l'Acadé- 
mie de médecine du 3 juin dernier, M. Gau- 
thier de Claubry a assuré avoir vu la pellagre 
dans les Landes en 1809, lorsqu'il parcourait 
ce pays à la suite des armées impériales. 

Sans doute, la manière dont la pellagre a été 
découverte en France permet de supposer qu'elle 
est réellement plus ancienne que ne l'indique l'é- 
poque des premières observations; mais rien n'au- 
torise à placer son origine au delà des premières 
années du dix-neuvième siècle : il est probable 
que si elle était aussi ancienne parmi nous qu'en 
Espagne et en Italie, quelque observateur en au- 
rait saisi et esquissé les traits, comme cela a eu 
lieu dans ces deux pays; or, les recherches aux- 
quelles je me suis livré à cet égard ne m'ont fait 
découvrir absolument aucun indice. La seule 
opinion rationnelle est donc celle qui consiste à 
penser que la pellagre , développée d'abord en 
Espagne et bientôt après en Italie, n'a envahi 
la France qu'à une époque très-rapprochée de 
nous. 

Il s'agit maintenant de rechercher quelle est la 
cause commune à tous ces pays, partout iden- 
tique et d'une origine moderne, qui a fait naître 
et qui tend à propager de plus en plus cette ma- 
ladie. 



r 148 



CHAPITRE III. 



CAUSES DE LA PELLAGRE. 



Toutes les fois qu'il s'agit de remonter à la cause 
d'une endémie, il faut étudier scrupuleusement 
la part d'action que peut exercer chacun de ces 
grands modificateurs extérieurs dont l'influence 
sur l'état physiologique et pathologique de l'hom- 
me est si incontestable. Tels sont Y air, le sol et tous 
les éléments qui constituent le climat (circumfusa); 
le régime alimentaire et le genre de vie tout entier 
(ingesta, applicata, gesta); enfin , les conditions mo- 
rales elles-mêmes qui pèsent sur les masses et 
sur les individus (animi pathemata). Ce sont là, 
comme on le voit, les principaux agents dont se 
compose la matière de l'hygiène et dont l'en- 
semble forme, pour me servir d'une juste méta- 
phore, le vaste réservoir des causes morbides. 
Telle était en effet la pensée de Boerhaave, lors- 
qu'à l'exemple des grands médecins de l'antiquité, 
il signalait les six choses non naturelles, comme les 
grandes sources de l'étiologie. C'est dans ces élé- 
ments que nous trouverons à la fois les causes 
prédisposantes les plus efficaces , les causes déter- 
minantes et la cause efficiente de la pellagre. 

,1e terminerai ces recherches étiologiques en 



( 149 ) 

faisant connaître l'influence qu'exercent sur les 
pellagreux les modifications intrinsèques de l'é- 
conomie, qui constituent les différences indivi- 
duelles principales, à savoir : i° les âges, i° les 
sexes, 3° les tempéraments, 4° l'hérédité. On pré- 
voit d'avance que nous ne trouverons ici que 
des causes prédisposantes ou adjuvantes d'un ordre 
secondaire. 

§.• 1. — Influence des Modificateurs atmosphériques. — In- 
fluence du sol , du climat. — Topographie comparée des 
pays où règne la pellagre. 

L'air } ce grand véhicule des épidémies, devait 
être et a été accusé le premier de produire la pel- 
lagre. L'une des théories les plus étranges dans 
lesquelles l'atmosphère ait joué un rôle capital 
est celle que Thouvenel a développée dans son 
Traité du climat d'Italie. Cet auteur supposait que, 
par suite de la multiplication prodigieuse des 
canaux d'irrigation dans la plaine lombarde , la 
surface des eaux fluviales s'était trouvée consi- 
dérablement augmentée en même temps que leur 
écoulement était devenu de plus en plus lent et 
difficile : de là une masse de vapeurs couvrant la 
plaine. Il remarquait en même temps que l'air 
des régions alpines voisines de celle-ci était au 
contraire très-vif et très-cru ; et comme il croyait 
que la pellagre ne régnait que sur les confins 
des deux régions, il cherchait dans le mélange 
des deux atmosphères si différentes la cause pre- 
mière de la maladie ; il la trouvait dans la déphlo- 



(150) 

gistication de l'air de cette région intermédiaire : 
cette cause, combinée avec l'alimentation à peu 
près exclusive avec le maïs, lui paraissait être la 
cause prédisposante qui devait, suivant lui, 
agir souverainement pour produire la maladie; 
outre les objections péremptoires que l'on peut 
faire à toutes les théories qui font dériver di- 
rectement la pellagre des agents atmosphériques, 
il suffit de remarquer combien Tbouvenel se 
trompait sur les limites géographiques de la pel- 
lagre, pour montrer sur quelles bases débiles 
reposait sa théorie. 

En général, de tous les éléments à l'aide des- 
quels l'air peut agir comme cause morbifique, 
on a accusé de préférence la chaleur ou la lumière 
solaire, et l'état hygrométrique. 

Casai, préoccupé des phénomènes météoro- 
logiques tranchés qu'il observait dans les Astu- 
ries, inclinait à donner un rôle important à l'hu- 
midité excessive, et M. Léon Marchand, décidé 
\ par des conditions entièrement opposées, qu'il 
j observait dans les Landes, a trouvé des arguments 
1 spécieux en faveur de l'influence de ïextrême se- 
cheresse. Il suffit de mettre en regard ces opinions 
pour faire pressentir leur peu de fondement. 

Les auteurs qui ont attribué tous les accidents 
pellagreux à la lumière solaire agissant avec inten- 
sité après les froids de l'biver ont pris pour point 
de départ ce fait incontestable, que le retour du 
printemps provoque l'apparition de l'érythème 
pellagreux, que l'insolation l'aggrave, et provo- 



( «51 ) 
que ou exaspère plusieurs phénomènes nerveux. 
Ils ont pris ainsi un fait accessoire pour le fait 
capital, une cause déterminante ou adjuvante 
pour la cause efficiente. .le me bornerai à rappe- 
ler quelques-uns des arguments fort simples que 
Gherardini, Strambio' et Facberis opposèrent à 
cette manière de voir dont Àlbera fut le défen- 
seur le plus exagéré : Si l'insolation était la cause 
de la pellagre, toutes les populations livrées aux 
travaux de la campagne y seraient également su- 
jettes; plus l'action solaire serait intense, plus 
l'influence morbide serait marquée. « Si 1 , remar- 
quait Strambio, un pellagreux évite le soleil j il 
échappe à la desquammation,mais non aux pro- 
grès du mal. » Facberis disait : « Si la maladie 
dépendait seulement du soleil , elle se montre- 
rait plus facilement et avec plus d'intensité lors- 
que Je soleil a le plus de force; or, elle suit une 
règle contraire, puisqu'elle paraît surtout au prin- 
temps et diminue l'été. Personne n'a jamais pu 
répondre à ces objections. 

«Outre le soleil, ajoutait Strambio, il faut 
qu'il y ait un foyer morbide interne qui rende la 
peau susceptible de s'altérer sous l'influence de 
l'insolation. Autrement elle serait commune à 
tous les agriculteurs qui s'exposent également au 
soleil, et ne serait pas particulière à quelques 
pays et à quelques individus. » 

| « Si quis pellagia morbo laborans, a soje pmnino abstipçt, 
desquaminationem quidem évitât, non morbi progressum. Ergo 
insolatio non est causa morbi. » 



( 1^2 ) 

Il est certain, ainsi que l'observateur éminent 
qui vient d'être nommé l'avait remarqué sur les 
pellagreux enfermés à l'hôpital, que c'est plutôt 
le retour du printemps que les rayons du soleil 
qui détermine une exacerbation de la maladie. 

Il ne faudrait pas nier cependant l'influence 
de la lumière solaire sur les éruptions cutanées 
des pellagreux; le siège seul de ces éruptions in- 
dique cette influence, et les expériences de Ghe- 
rardini, répétées par d'autres médecins, en four- 
nissent la preuve; ces expériences apprennent 
que l'on peut faire varier pour ainsi dire à vo- 
lonté le siège de l'érythème, en exposant à l'in- 
solation telle ou telle partie du corps. Gherar- 
dini détermina un certain nombre de malades à 
exposer chacun une partie différente du tégu- 
ment à l'action du soleil pendant plusieurs heu- 
res par jour, et il vit l'érythème se développer 
précisément sur ces points. C'est qu'en effet 
dans la pellagre, qui est une maladie générale, le 
tégument tout entier est susceptible de s'affec- 
ter, et l'affection cutanée se développe indis- 
tinctement partout où l'insolation, simple cause 
déterminante, met en action cette disposition 
morbide. 

La lumière solaire peut encore produire d'au- 
tres effets chez les pellagreux. Strambio lui attri- 
buait les vertiges et les pesanteurs de tête; et Ghe- 
rardini affirmait l'avoir vue produire la mort su- 
bite. Aussi le premier de ces auteurs déclarait-il 
« que le soleil, bien qu'il ne produisît pas la 



( 153 ) 

« pellagre , était essentiellement ennemi des pel- 
« lagreux. » 

Je n'insisterai pas davantage sur l'influence 
des modificateurs atmosphériques, parce qu'il 
ne saurait convenir ni aux lecteurs, ni à l'au- 
teur d'un ouvrage sérieux, de discuter pas à pas 
des théories dont la réfutation est devenue ba- 
nale, de combattre des arguments universelle- 
ment abandonnés par ceux qui ont étudié de 
près la question qui nous occupe. Personne, que 
je sache, ne soutient aujourd'hui, en Italie, que 
la pellagre ait sa cause soit dans l'atmosphère, 
soit dans la nature des eaux et des lieux ; tous les 
esprits sérieux la cherchent dans l'alimentation. 
Toutefois, comme en France, les études sur la 
pellagre ont été faites jusqu'ici sur un champ 
assez restreint , et comme plusieurs médecins du 
Midi ont cru trouver la cause de la maladie dans 
les modificateurs que je viens de nommer, je 
vais donner de leurs opinions la réfutation qui 
me paraît à la fois la plus directe et la meilleure; 
je vais opposer les tableaux de topographie mé- 
dicale qu'ils ont tracés et qui ont servi de base à 
leurs conclusions, aux tableaux tracés par les 
observateurs des autres contrées où règne la 
pellagre. Les différences extrêmes, le désaccord 
souvent complet que présentent ces tableaux, 
prouveront le peu de valeur de ces conclusions. 

C'est en procédant ainsi, en comparant entre 
eux les divers districts où la maladie était con- 
statée, que les médecins italiens arrivèrent d'as- 



( 154 ) 

sez bonne heure à reconnaître que si l'air, les 
eaux, les lieux, peuvent, ainsi que je le pense, in- 
fluencer la marche et les manifestations de la 
pellagre, ils ne peuvent pas faire naître directe- 
ment la maladie. 

Déjà avant la fin du siècle dernier, les Ita- 
liens avaient reconnu que la pellagre s'observe 
indifféremment sur les terrains les plus diffé- 
rents par la composition géologique, par la 
nature des eaux, par l'exposition, par la configu- 
ration extérieure; Boerio et Moris avaient re- 
marqué qu'en Piémont la maladie exerçait des 
ravages également cruels, dans des districts où 
la terre est aride et sablonneuse, où les sources 
et même les puits sont rares, et dans les con- 
trées basses et arrosées M 

Strambio avait fait les mêmes remarques pour 
la Lombardie : « Nous voyons, disait-il, la pel- 
lagre sévir avec autant d'intensité dans les lieux 
élevés et dans les régions basses ; au milieu des 
pays marécageux, comme dans les plus secs. Les 
collines de la Brianza , où l'air est pur et renou- 
velé par les vents, où la terre est couverte de 
vignes, où les eaux sont limpides; les pentes du 
Seprio, également remarquables par la salubrité 
de l'air, la fertilité du sol, l'excellence des eaux, 
ne sont pas moins infestées que la plaine nue et 
presque sans arbres, où l'eau manque, et que la 

* Ces faits, dit Moiis, portent à penser avec la plupart des 
auteurs <jue la nature du sol et de l'air est de peu, ou même de 
point d'influence sur la production de la pellagre. /&., p. 130. 



( 155 ) 

plaine humide qu'arrose l'Ollona, où l'on voit 
les arbres entassés et l'air chargé de vapeurs. » 

Les mêmes observations ont été faites dans les 
Etats vénitiens, et je citerai seulement quelques 
fragments d'une lettre écrite à Fanzago', en i8i5, 
par le docteur Vincenzo Sette , médecin à Cas- 
tello di Piove; on y trouvera du reste quelques 
détails d'une haute valeur : 

« J'ai parcouru, dit le docteur Sette, des ré- 
« gions maritimes, des pays marécageux et des 
« pays élevés et sans eau , des landes sablonneuses 
« et des terrains argileux, des contrées pauvres et 
« des contrées riches... Dans les régions sablon- 
« neuses, la pellagre est très-fréquente et plus 
« grave ; il en est de même dans les pays élevés 
« et sans eau, quoique non sablonneux. Lapa- 
it roisse de Saint-Angelo, qui compte mille sept 
« cents habitants, offre plus de douze pellagreux: 
« presque tous ses habitants sont misérables , ne 
« se nourrissent que de mauvaise pollenla (brouet 
« avec du maïs), avec des poireaux, des oignons 
« et des salades. Le sol est sablonneux, les eaux 
« sont rares. » 

« Savonara présente les mêmes dispositions 
« topographiques et économiques, et cependant 
« la pellagre, qui y était très-fréquente autrefois, 
* y est rare aujourd'hui. » J'insiste sur la remar- 
que du docteur Sette, que cette diminution a coïn- 
cidé avec l'introduction des pommes de terre, dont le 

• V. Mem. sopra la Pell. Meni. II, p. 92. 



( 156 

bienfait était dû au chevalier Yigo-d'Arzere , et 
avec les immenses travaux d'exploitation que ce 
noble Italien avait fait exécuter dans cette localité 
et qui avaient amélioré la condition des habitants. 

« La pellagre, ajoute le docteur Sette, est plus 
« rare dans les pays argileux; elle y est aussi 
« plus bénigne et ne passe guère au troisième 
« période. » Ces localités, outre leur fertilité et la 
richesse plus grande de leurs habitants, avaient 
l'avantage d'être coupées par un grand nombre de 
canaux abondants en poissons et en grenouilles. 
C'est à ces derniers avantages et surtout à l'abon- 
dance du poisson que le docteur Sette attribue 
la rareté de la pellagre dans les contrées mari- 
times. 

« Àrzère, Vallonga, Codevigo, Corte, comp- 
« tent, dit-il, un grand nombre d'indigents; le 
*« scorbut y est endémique, et cependant on n'y 
« trouve que très-peu de pellagreux, et en ad- 
« mettant comme bien établi ce principe, que 
« la continuation , pendant un certain temps , 
« d'une alimentation privée de gluten animal 
« prépare l'explosion de la pellagre, on voit fa- 
« cilement pourquoi Saint-Angelo possède beau- 
« coup de pellagreux, Savonara très-peu; pour- 
« quoi ils sont rares à Arzère, Codevigo, Vallonga, 
« bien que les habitants vivent dans les étables 
« et la malpropreté! » 

Les chapitres suivants feront sentir l'impor- 
tance de ces remarques. 

Aujourd'hui que la pellagre est reconnue dans 



( 157 ) 

l'Italie centrale, il serait facile de multiplier les 
citations pour montrer à travers quelle diversité 
de milieux et de circonstances extérieures cette 
maladie peut se développer. Mais nous trouve- 
rons des preuves encore plus décisives en cher- 
chant hors de l'Italie. Il suffira d'opposer la des- 
cription topographique des Asturies , que Casai 
nous a laissée, à la description du bassin d'Ar- 
cachore et des Landes de la Gironde, tracée par 
M. Hameau et par M. Léon Marchand. Là, nous 
trouverons des régions montueuses soumises aux 
vicissitudes atmosphériques les plus tranchées, 
et surtout subjuguées par une humidité exces- 
sive, dissolvante, qui pénètre tous les êtres orga- 
nisés, et leur imprime des caractères particuliers 
que Casai a dessinés à la manière hippocratique ; 
ici, au contraire, nous trouvons des plaines sè- 
ches et nues , du sable et du soleil; presque point 
d'eau, une nature desséchée, une végétation ra- 
bougrie. 

Si maintenant à côté de ces deux tableaux, qui 
offrent un contraste parfait, l'on place la des- 
cription de cette partie des départements de la 
Haute-Garonne et de l'Aude où la pellagre paraît 
à peu près aussi fréquente que dans les Landes, 
nous apercevrons des nuances nouvelles et non 
moins remarquables , des régions salubres et 
bien ventilées , la plaine la plus fertile du Midi. 

Cette triple étude topographique offre trop 
d'importance pour que je puisse me borner à ces 
quelques traits : non-seulement elle vient confîr- 



( 158 ) 
mer les observations des Italiens, mais encore 
elle dispense d'entreprendre la réfutation des 
opinions de M. Léon Marchand et de quelques 
médecins qui ont cru trouver l'explication des 
phénomènes pellagreux dans les conditions to- 
pographiques des lieux où chacun d'eux a ob- 
servé. Toutefois, en raison même de l'étendue que 
j'ai donnée à ces tableaux instructifs, je n'ai point 
cru devoir les placer dans ce chapitre. 

On les trouvera à la fin de cet ouvrage, comme 
autant de pièces justificatives dignes de toute 
l'attention du lecteur. 



§ 11. Influence de l'habitation, du genre de vie, etc. 
Influences morales. 

Les faits rapportés dans le paragraphe qui pré- 
cède et dans les pièces justificatives qui s'y ratta- 
chent prouvent avec évidence que le climat et 
chacun des éléments dont il se compose ne peu- 
vent jouer qu'un rôle secondaire et indirect dans 
la production de la pellagre. Mais il suffit éga- 
lement de jeter un coup d'œil sur les tableaux 
dont je parle, pour être convaincu du peu 
d'importance de plusieurs autres catégories d'in- 
fluences qui ont été considérées, soit isolément, 
soit simultanément, comme produisant la pel- 
lagre; je parle, i° de Yhabitation et de la malpro- 
preté; '2° de Y excès des fatigues pendant la belle saison 
alternant avec l'oisiveté 'de l'hiver; 3 e des passions 



( 159 ) 
tristes, des chagrins inséparables de la misère et de 
l'asservissement des cultivateurs. 

i° On a prétendu que la malpropreté excessive 
des paysans italiens de la dernière classe et l'ha- 
bitation dans les étables, surtout pendant les longs 
hivers des régions subalpines, suffisaient pour 
expliquer la production de la pellagre. Ces con- 
ditions sont en effet de nature à altérer la santé; 
mais la preuve qu'elles ne produisent pas la pel- 
lagre, c'est que dans tout le nord de l'Europe, en 
Pologne, et même dans quelques contrées de la 
Fiance, telles que la haute Auvergne, les monta- 
gnes du Velay, du Gévaudan et du Rouergue, où 
je puis affirmer que la pellagre n'existait pas, ces 
conditions existent pour les pauvres cultivateurs 
qui vivent côte à côte avec leur bétail, dans des 
maisons où ils n'ont souvent que la terre humide 
pour plancher, qui l'hiver sont ensevelies dans 
la neige, et entourées l'été d'énormes monceaux 
de fumier et dé mares d'eaux fétides qui coulent 
des étables et des maisons. H y a donc quelque 
chose de plus en Lombardie et dans les pays su- 
jets à la pellagre pour produire cette maladie. 

i° Les auteurs qui s'obstinent à ne voir dans 
la pellagre qu'un mal de misère accusent avec la 
malpropreté la vie tour à tour fatigante et oisive, 
le passage brusque de l'atmosphère malsaine des fermes 
à l'air vif des champs. A ces vicissitudes de la vie 
physique,- ils ajoutent les tourments moraux dont 
l'exislence des paysans est semée, tourments qui 
ont leur source dans l'organisation de la pro- 



r 160 } 

priété en Lombardie, dans le système de fermage 
et la cruauté des propriétaires du sol. Mais ces rai- 
sons soutiennent-elles le plus léger examen? Est- 
ce que la pellagre n'est pas reconnue dans les 
pays où la propriété est différemment organisée, 
où ni le joug de l'étranger ni le joug du maître 
ne pèsent d'un poids aussi lourd sur le pauvre 
cultivateur? Et d'un autre coté, est-ce que le te- 
nancier d'Irlande et le serf russe, qui n'ont pro- 
bablement pas la pellagre, sont mieux traités par 
les lois sociales que le paysan du Milanais ?*La 
misère et son triste cortège de peines physiques 
et morales n'épargne le cultivateur pauvre d'au- 
cun pays, pas même des pays constitutionnels; 
il est incontestable cependant que la pellagre se 
montre dans certaines provinces et ne se montre 
point dans d'autres; il faut donc admettre que la 
misère intervient dans la production de la pella- 
gre comme elle intervient dans la plupart des ma- 
ladies populaires : elle favorise soii développe- 
ment, elle lui prépare le terrain, mais il faut 
qu'une cause qui n'accompagne la misère que 
dans certains pays en fournisse le germe. Il me 
reste à chercher cette cause dans l'alimentation. 

% III. Influence du régime alimentaire. 

C'est dans le régime alimentaire que presque 
tous les auteurs ont été inévitablement conduits 
à chercher la cause de la pellagre. Ils ont suc- 
cessivement examiné tout ce qui composait ce 



( 161 ) 

régime, et successivement ils ont accusé chaque 
aliment et chaque boisson; ainsi Jacopo Penada, 
après avoir reconnu que les qualités de l'air sont 
à peu près sans influence, accusait le manque de 
vin et Y usage des viandes salées. Mais les des- 
criptions déjà citées, et quelques passages que je 
citerai plus loin, prouvent que les malheureux 
que la pellagre affecte n'usent que très-rarement 
de viande salée; l'on sait aussi que les paysans 
lombards en usent, d'une manière générale, beau- 
coup moins que plusieurs populations monta- 
gnardes de la France, parmi lesquelles j'ai moi- 
même inutilement cherché des peilagreux. 

Storni croyait avoir remarqué qu'il n'y avait 
pas de peilagreux là où l'on buvait de gros vin, 
et il accusait les petits vins frelatés. Mais la pel- 
lagre a été observée chez un très-grand nom- 
bre d'individus qui ne buvaient pas de vin; 
et c'est même là une des conditions les plus 
communes parmi les peilagreux de France et 
d'Espagne. 

Scudelanzoni attribuait surtout la maladie à 
Veau insalubre et souvent infecte employée en 
boisson et dans la préparation des aliments; 
mais la pellagre existe dans beaucoup de lieux 
où les eaux sont salubres et limpides, et il est 
certain qu'elle n'existe pas dans une infinité de 
lieux où les eaux sont détestables. 

D'autres ont accusé l'abus du sel marin, l'a- 
bus du laitage, l'abus des crudités, la pâte du 
pain de seigle devenue aigre, la farine de millet 

41 



(' 16â ) 

et de blé sarrazin, le riz, etc., etc., chacun pre- 
nant dans quelques observations particulières 
le point de départ d'une conclusion générale que 
l'autorité des faits contraires venait aussitôt faire 
oublier. 

Ainsi, depuis plus d'un demi-siècle, les mé- 
decins italiens, confirmés de plus en plus dans 
l'idée que la pellagre avait sa source dans l'ali- 
mentation, l'ont tour à tour attribuée à chaque 
aliment, à chaque boisson, je dirai presque à 
chaque condiment, et successivement ils ont vu 
chacune de leurs théories disparaître toujours 
devant ce fait, que la pellagre se montrait sou- 
vent là où manquait la cause indiquée par la 
théorie, et que souvent là où la cause existait, la 
pellagre ne se montrait pas. 

Au milieu de ces opinions changeantes, il en 
est une qui, par l'opiniâtreté même avec laquelle 
elle s'est produite depuis le temps des premiers 
observateurs, semblerait déjà avoir plus de ra- 
cine dans la réalité; je parle de celle qui consiste 
à attribuer la pellagre au maïs. Nous l'avons vue 
apparaître en ^798 dans le Traité du climat d'Ita- 
lie, où l'on reconnaît aisément que Thouvenel 
n'en était pas le premier auteur ', mais qu'il l'ac- 
ceptait pour deux motifs : d'abord, parce que le 

' Déjà Zanetti avait dit qu'il fallait chercher la cause de la 

Ï>ellagre dans les aliments des paysans lombards, à savoir, dans 
e grand usage des gâteaux ou autres mets préparés avec le 
seigle, le melga ou melgone (blé turc), le millet, ou assaisonnés 
avec Y huile de noix. (Ibid.) 



( 165 ) 

maïs constituait l'aliment principal des pella- 
greux; et en second lieu, parce qu'il trouvait une 
conformité frappante entre l'époque où la cul- 
ture de cette céréale s'était étendue dans l'Italie 
septentrionale et celle où la pellagre avait com- 
mencé à s'y présenter. 

Ces deux faits bien frappants en effet n'ont 
pas cessé de revenir depuis à la pensée des mé- 
decins qui, au lieu de faire de la pellagre une 
étude spéculative, l'observaient dans les villages, 
sur les lieux mêmes où elle naît et se produit. 
Titius, Fun des premiers, insista de nouveau sur 
le blé de Turquie, sans lui donner toutefois une 
action prépondérante; mais bientôt des prati- 
ciens l'accusèrent de toute part, et Fanzago lui- 
même finit par attacher une grande importance 
a cette opinion; il pensait que si le maïs produi- 
sait seul la pellagre, on trouverait sans doute par- 
tout des pellagreux, même dans les villes où le 
bas peuple mange souvent de la polenta; tou- 
tefois, il reconnaissait que dans les villes on 
l'associe toujours à d'autres aliments nourris- 
sants, ce qui n'a pas lieu à la campagne; que les 
viscères digestifs doivent être d'autant plus faci- 
lement altérés chez les campagnards qui se nour- 
rissent exclusivement de polenta, qu'ils ne joi- 
gnent à celte nourriture qu'un peu de mauvais 
vin et des eaux mauvaises; qu'il arrive très-sou- 
vent que le mais ne parvient pas à maturité par- 
faite dans l'Italie septentrionale, et qu'alors il 
donne une nourriture tout à fait malfaisante. En 



( 164 ) 

résumé, Fanzago regardait le maïs comme étant 
en général plutôt insuffisant qu'insalubre, mais 
comme jouant cependant un grand rôle dans la 
production de la maladie. 

Bientôt après d'autres médecins soutinrent 
d'une manière plus décidée une accusation for- 
melle contre le blé turc, et Guerreschi 1 donna à 
la pellagre le nom de raphania maïztica. Le doc- 
teur Sette produisit à l'appui de cette opinion 
des observations médicales et des documents 2 
historiques d'une remarquable précision. 

Mais l'auteur qui donna le plus d'importance 
à l'opinion dont je m'occupe, par la persistance 
intrépide avec laquelle il la soutint pendant toute 
sa vie, est le docteur Marzari, qui observa assidû- 
ment les pellagreux pendant plus de vingt ans 
dans les villages du territoire de ïrévise. Je vais 
emprunter à son Essai médico-politique, publié en 
1810, la triste peinture du genre de vie, et en 
particulier du régime alimentaire de la classe 
dans laquelle seulement il rencontrait les pella- 
çreux. 

« L'apparition de la maladie, disait Marzari, 
est précédée de l'usage continuel, ininterrompu 
delà nourriture végétale pendant la longue sai- 
son d'hiver. Cette nourriture se compose de blé 
de Turquie presque tout entière, ciriquantain (cin- 



• Guerreschi, Osservazîoni sulla pellagra fatte in Co- 
lorno, etc. (Inscrite nel Giorn. di Parma.) 

2 Voir entre autres un document cité par le docteur Sette. 



( 165) 
quanti no) ', presque jamais mur, quelquefois 
moisi, transformé chez nous 2 en polenta, et dans 
d'autres départements, en pain toujours mal cuit, 
et presque sans sel pour l'assaisonner. A cet ali- 
ment toujours le même, qui forme au moins les 
dix-neuf vingtièmes de la nourriture totale des 
paysans pendant tout l'hiver et une partie du 
printemps lui-même, on ajoute à peine des lé- 
gumes cuits à l'eau, des choux, quelquefois du 
petit-lait, des recuites, du fromage frais, presque 
jamais des œufs, parce qu'ils coûtent trop cher; 
mais à la place, des laitues et de la chicorée, qui 
croissent spontanément. Durant les longs hivers 
des contrées subalpines, le cultivateur qui s'oc- 
cupe à sa maison, qui ne va pas au marché ni 
à l'auberge pour ses affaires ou pour sa débauche, 
comme cela arrive à quelques-uns, ne connaît 
pas d'aliment de nature animale, ni de pain de 
froment; ou s'il en use, c'est en quantité telle- 
ment petite, que l'on peut absolument la négli- 
ger. Il réserve son peu de salaison pour l'été, 
saison des grands travaux de la campagne; il en 
mange tout au plus aux jours de fête; s'il mange 
du poisson salé (et il n'en mange que pen- 
dant le carême, dont il est observateur scrupu- 
leux), il en prend une quantité si minime, que sa 
ration est tout au plus d'une once par jour. Le 
citadin et le carmélite qui mangent, l'un quel- 

1 Variété précoce qui se sème tard et mûrit difficilement. 
* Dans les environs de Trévisc. 



( 166 ) 

quefois, l'autre constamment du poisson et des 
aliments maigres, et qui n'ont jamais la pellagre 
comme le cultivateur, en prennent des rations 
vingt fois plus considérables que ce dernier, 
quelquefois plus considérables encore, et toujours 
sans accidents. 

« A cette nourriture qui est commune à tout le 
peuple pellagreux du royaume, et qui est bien 
plus maigre que celle que conseillai tPytbagore à 
d'autres peuples et dans d'autres climats, il joint 
pour sa boisson, en hiver très-souvent l'eau 
seule, parce qu'il n'a pas de vin; mais comme 
cette boisson est désagréable , il n'en prend 
qu'en petite quantité et lorsqu'il y est contraint 
par la soif; quelques-uns peuvent substituer à 
l'eau pendant quelques mois une teinture vineuse 
très-légère, souvent acide ou moisie, et connue 
ici sous le nom (Taquartola; d'autres, n'ayant 
point de ce mélange, préfèrent quelquefois à l'eau 
un vin aigre et fortement travaillé... Il faut ob- 
server en outre que, durant cette longue et 
froide saison pendant laquelle les cultivateurs 
usent d'un régime si exclusivement végétal et si 
débilitant, ils mènent une vie désœuvrée et gé- 
néralement pleine de tristesse, couchés pendant 
plusieurs heures du jour et pendant les longues 
nuits dans lesétables des animaux qui ne leur ap- 
partiennent point, pensant à leurs dettes et à ce 
que deviennent les produits de leur industrie, 
gémissant par conséquent et sur les nécessités de 
chaque jour et sur l'impossibilité où ils sont d'y 



( 167 ) 

faire face, et particulièrement sur les charges et 
sur les maux de tous genres qui les inquiètent, 
les menacent, les oppriment. J'ai plusieurs fois 
observé que si un villageois passait rapidement 
d'un état aisé à un état misérable, comme cela ar- 
rive si souvent par suite d'une tempête, d'une 
sécheresse ou de tout autre malheur, la pellagre 
ne manquait pas de porter le comble à ses maux 
et de mettre un terme à ses tristesjours. On voit 
donc que deux choses précèdent constamment 
l'apparition de la pellagre : la première est l'u- 
sage continuel du blé turc (maïs) ou du régime 
uniquement végétal; la deuxième esc Y oisiveté de l'hi- 
ver que j'ai décrite, et qui appartient seulement 
à ce temps pendant lequel se forme ou se fortifie 
ce germe delà maladie quela lumière ou la cha- 
leur du printemps suivant vient régulièrement 
développer i . » 

Après avoir examiné les aliments et les bois- 
sons, Marzari conclut que c'est la nourriture 
exclusivement végétale, prise pendant tout l'hi- 
ver et le printemps, qui engendre la pellagre; que 
l'insolation en provoque le développement, et 
que la misère, qui condamne les malheureux 
paysans à ce régime funeste, est la cause première 
de tous ces maux. 

Il prouve que ce régime, exclusivement végé- 
tal, est fourni presque tout entier par le maïs, 
tantôt sous forriie de polenta, comme dans les 

• Saggio, etc., p. 20 à 23. 



( 168 ) 

provinces vénitiennes, tantôt sous forme de pain, 
comme en Lombardie. 

Malgré la force des arguments de Marzari, ses 
idées trouvèrent des contradicteurs, et furent 
vivement combattues, particulièrement par les 
docteurs Ruggieri, Aglietti etBellotti. On objecta 
que la pellagre avait été observée par Strambio 
lui-même chez quelques individus vivant bien, 
et chez des ivrognes qui ne faisaient pas du maïs 
leur aliment principal; que la pellagre ne se 
trouvait pas parmi des populations qui faisaient 
un grand usage de cette céréale. On citait l'exem- 
ple de la Grèce, où Holland avait cherché inuti- 
lement la pellagre, celui de plusieurs autres con- 
trées méridionales, et l'exemple même de la 
France. 

Il était difficile, pour ne pas dire impossible, 
même aux plus convaincus, de répondre à ces 
objections. Néanmoins, tandis que la plupart des 
opinions que j'ai précédemment énumérées ne 
trouvaient que de faibles défenseurs, on a tou- 
jours rencontré depuis Marzari un grand nombre 
de médecins fermement persuadés que la cause 
du mal résidait dans le maïs. Cette opinion s'est 
produite encore au dernier congrès scientifique de 
Milan, soutenue par le docteur Balardini', auquel, 

' Les premières feuilles de ce livre étaient déjà sous presse, 
lorsque j'ai eu communication de la première partie du Mémoire 
de M. Balardini, publié danslen°d'afn7 1845 des Armaliuni- 
versali de Milan , le dernier qui soit encore arrivé à Paris au 
moment où j'écris (3 juin 1845). Je suis heureux de pouvoir 



( 169 ) 

du reste, des objections semblables à celles qu'on 
avait faites à Marzari ont encore été opposées. 
Les Italiens ont paru ainsi condamnés à tourner 
perpétuellement dans le même cercle de contro- 
verse, sans pouvoir donner une seule démons- 
tration rigoureuse d'un fait en faveur duquel 
se réunissait pourtant un nombre vraiment im- 
posant d'observations et d'arguments sérieux. 

C'est qu'en effet ce qui leur a manqué toujours, 
c'est la connaissance exacte du domaine de la 
pellagre. Ce qui a frappé pour ainsi dire d'inca- 
pacité les meilleurs esprits, c'est la persuasion que 
la pellagre était une maladie exclusivement ita- 
lienne; et je crois ne pas m'abuser en affirmant 
que ce travail est le premier qui embrasse le su- 
jet, sinon dans tout son ensemble, au moins dans 
un assez grand nombre de ses parties, pour qu'il 
soit possible de répondre à ces objections. 

Lorsque j'ai quitté l'Italie, je partageais l'incer- 
titude qui dominait la plupart des esprits au delà 
des Alpes; et j'étais encore sous ces influences 
en i84^, lorsque je rencontrai une pellagreuse 
dans une salle de l'hôpital Saint-Louis : l'obser- 
vation que je recueillis en poi te la preuve. Je 
notai que la malade appartenait à une famille 

rendre justice à ce travail et de pouvoir y puiser plusieurs ar- 
guments nouveaux qui viennent confirmer encore les idées que 
]e défends. Les journaux n'ont rendu qu'un compte très-incom- 
plet du travail de M. Balardini ; je m'efforcerai de le présenter 
sous son véritable jour et de montrer qu'il répond victorieuse- 
ment aux objections spécieuses qui lui ont été adressées au con^ 
grès de Milan. 



( 170 ) 
pauvre , qu'elle avait passé la plus grande par- 
tie de sa vie dans le département de Seine-et- 
Marne, qu'elle se nourrissait mal; mais observant 
sans idée capable de me diriger, je ne recueillis 
pas de renseignements plus précis sur son mode 
d'alimentation. L'année suivante, lorsque j'eus 
connaissance des observations faites dans les 
Landes, l'importance du blé de Turquie grandit 
tout à coup à mes yeux; mes soupçons augmen- 
tèrent lorsque j'appris dans le livre de Casai que 
les pellagreux asturiens ne se nourrissaient pres- 
que que de maïs; mais insensiblement les études 
auxquelles je me suis livré pendant trois ans ont 
transformé mes soupçons en certitude, et enfin 
cette certitude est devenue inébranlable lorsque 
j'ai vu tous les faits nouveaux, toutes les obser- 
vations faites par les médecins du midi de la 
France, indiquer clairement le maïs comme la 
cause efficiente de la maladie nouvellement re- 
connue dans nos provinces. J'avais déjà ces con- 
victions profondes , et cependant il restait une 
exception inexplicable, je parle du fait que j'a- 
vais observé moi-même à l'hôpital Saint-Louis, et 
des deux faits observés plus tard par MM. Gibert 
et Devergie. On verra comment une étude atten- 
tive m'a permis de les faire rentrer dans la règle 1 . 
Ainsi, dans quelque pays que Ton examine 
les pellagreux, on les trouve toujours parmi des 
populations se nourrissant de maïs, et presque 
exclusivement dans la classe malheureuse qui 

1 Voir Appendice (noie sur le maïs). 



( 171 ) 

fait abus de cette nourriture; les observateurs 
sont unanimes à cet égard. 

C'est pourquoi je puis formuler, dès à présent, 
cette proposition que je vais développer, à sa- 
voir, qu'au milieu des conditions si diverses 
dans lesquelles on rencontre les pellagreux, il n'y 
a que deux faits constants et communs à tous 
les individus sans exception : i° l'alimentation à 
peu près exclusive avec le maïs, surtout pen- 
dant la saison froide; a la misère qui condamne 
à cette alimentation et au genre de vie affaiblis- 
sant qui donne à celle-ci toute son efficacité 
morbifique. 

Usera facile de démontrer ensuite que cette 
corrélation si constante, si remarquable, ne dé- 
pend pas d'une coïncidence fortuite, mais qu'il 
existe réellement entre le maïs et la pellagre un 
rapport certain, direct de cause à effet. 

La proposition dont je m'occupe ici doit être 
étudiée au double point de vue de l'histoire et de 
la géographie : historiquement, il faut prouver que la 
pellagre n'a paru en Europe que postérieurement 
à l'introduction du maïs; que dans chacun des 
pays où elle existe, elle a suivi de près la générali- 
sation de la culture de cette céréale ; que dans cha- 
cun de ces pays elle a fait des progrès toujours ré- 
glés d'après l'importance de la culture dont il s'a- 
git et surtout de son influence sur l'alimentation 
des classes inférieures des campagnes igéographi - 
quement, il faut démontrer que la pellagre n'existe 
que dans des pays à maïs; qu'elle ne sévit que sur 



( 172 ) 

des individus se nourrissant principalement de 
celte céréale ; que tous les faits de pellagre con- 
nus se rattachent à cette alimentation. 

Il était important de traiter avec quelque dé- 
veloppement la question historique, mais il fal- 
lait que ces recherches ne devinssent point un 
hors-d'ceuvre et n'entraînassent pas trop de lon- 
gueurs dans le cours d'une exposition déjà fort 
étendue; c'est pourquoi j'ai consacré un article 
à part à l'histoire de la culture du maïs en Europe, 
et j'ai placé cet article à la fin de cet ouvrage à 
titre de pièce justificative * : le lecteur y trouvera 
les preuves des assertions que j'émets ici : 

Je regarde comme démontré : 1° que le mais 
(soit qu'il provienne du Nouveau-Monde, ainsi 
que tout tend à le faire croire, soit qu'il ait été 
connu anciennement des Égyptiens et des ln- 
dous), n'a été naturalisé en Europe que postérieu- 
rement à la découverte de l'Amérique, c'est-à- 
dire durant le cours du seizième siècle. 

a Que pendant le seizième siècle tout entier 
et la première moitié du dix-septième, le maïs ne 
figurait encore parmi les grandes cultures dans 
aucun des pays où existe la pellagre, qu'il n'y 
était pas l'objet d'une consommation notable. 

3° Que c'est peu à peu et pendant le cours du 
dix-septième siècle que le maïs est devenu la base 
de l'alimentation des classes pauvres des cam- 
pagnes de l'Asturie, où la pellagre a été observée 
dans la première moitié du dix-huitième siècle, et 

• Voir Appendice. 



( 173 ) 
où les écrits de Casai prouvent qu'elle existait 
depuis assez longtemps, sans que l'on puisse 
fixer la date précise de son apparition. 

4° Pour l'Italie, les recherches de l'économiste 
Zannon, celles de Facheris, de Marzari, de Sette, 
etc., prouvent que, pendant la première moitié 
du dix-septième siècle, le maïs ne figurait nulle 
part parmi les denrées de consommation dans 
l'Italie septentrionale. Ce n'est que vers la fin du 
dix-septième et dans la première moitié du 
j dix-huitième que la culture de cette céréale 
s'est étendue, tant dans la Lombardie que dans 
les provinces vénitiennes, d'où elle a pénétré dans 
le Tyrol italien. Ce n'est que vers le milieu du 
dix-huitième siècle que ce grain a commencé à 
opérer une révolution dans le régime alimentaire 
du peuple de certains districts; ce n'est enfin que 
pendant la seconde moitié du dix-huitième 
siècle que cette révolution elle-même s'est éten- 
due dans presque tout le nord de la péninsule. 
Or 7 on a vu par les faits déjà exposés, que c'est 
exactement aux mêmes époques, suivant la même 
progression, que s'est opérée dans l'état sanitaire 
des populations la révolution caractérisée par 
l'apparition, la généralisation et l'aggravation de 
la pellagre. 

5° En France le maïs a été connu des agrono- 
mes vers le milieu du seizième siècle, mais ce 
n'est que dans le cours du dix-huitième qu'il a 
pris de l'importance parmi les cultures du Midi, 
et ce n'est guère que vers la fin de ce siècle qu'il 



( 174 ) 

a produit une véritable révolution dans le régime 
alimentaire des basses classes. Or, nous avons vu 
que les premières observations de pellagre re- 
montent pour les Landes à 1818, ou même, sui- 
vant M. Gauthier de Claubry, à 1809; qu'elles re- 
montent à 1822 et i8a3 pour les départements de 
L'Aude et de la Haute-Garonne. Enfin, les quel- 
ques exemples de pellagre signalés depuis 1842 
dans le centre de la France peuvent être rattachés 
au développement plus récent que la culture du 
maïs a reçu dans diverses parties du royaume. 

Ainsi l'histoire de la pellagre et celle du maïs 
en Europe offrent une concordance parfaite. 

Je passe à la question géographique : il s'agit 
de montrer ici que les limites géographiques de 
la pellagre sont exactement renfermées dans cel- 
les que présente la culture du maïs dans les ré- 
gions tempérées de l'Europe. 

Pour l'Espagne , je n'aurai que peu de mots à 
dire : la pellagre est reconnue dans les Asturies; 
elle existe peut-être dans la Galice? mais les ren- 
seignements nous manquent complètement pour 
le reste de la péninsule. Il suffit donc de pou- 
voir affirmer (et j'ai cité 1 les textes qui permettent 
cette affirmation) que le maïs est le principal ali- 
ment du bas peuple des campagnes, dans la partie 
de l'Espagne où ont été trouvés les pellagreux. 

Pour l'Italie , la question offre un bien plus 
grand intérêt, et exige d'être traitée avec plus de 
détails : là, en effet, la pellagre occupe bien plus 

* Voir Appendice (note sur le mais). 




( tw ) 

de provinces; elle y présente aussi des variations 
notables d'intensité d'une province à l'autre; à 
côté de pays cruellement ravagés par elle , on 
trouve des contrées qui en sont entièrement 
exemptes, etc.; c'est donc là un champ à étu- 
dier avec attention dans chacune de ses parties, 
afin de savoir si toutes les variations que je viens 
d'indiquer sont exactement en rapport avec des 
variations analogues dans la culture du maïs, ou 
plutôt dans le rôle de cette céréale sur l'alimen- 
tation des basses classes des campagnes. Les do- 
cuments que j'ai pu recueillir depuis trois ans 
sur ce point me prouvent que nulle part l'exacte 
et parfaite corrélation du développement de la 
pellagre, et de l'alimentation avec le blé turc, ne 
trouve un fait sérieux qui la détruise; et j'a- 
jouterai que j'ai abandonné avec une véritable 
satisfaction le fruit de mes propres recherches , 
en lisant le Mémoire déjà cité de M. Balardini ; 
j'y ai trouvé , en effet , la question qui nous oc- 
cupe, traitée avec une grande force d'argumen- 
tation, et ce médecin ne laisse subsister, à mon 
avis, aucune des objections qui lui ont été adres- 
sées au dernier congrès scientifique de Milan ; en 
outre, comme il apporte des faits qui complètent 
ceux que j'avais moi-même rassemblés, je crois 
devoir donner ici la traduction des passages prin- 
cipaux de cette partie de son travail, qui rempla- 
cera le mien avec avantage : 

«Nousobserverons, dit M. Balardini l , pour ré- 

* Annali univ. di med., avril 1845, p. 35 et suiv. 



( 176 ) 

pondre à ce qui a été dit (on ne sait sur quel 
fondement) au congrès de Milan, que l'abus du 
maïs dans les provinces lombardes et ailleurs 
n'était pas proportionné à l'étendue et à la gra- 
vité du mal, qu'il était même en raison inverse 
dans certaines localités; nous observerons, dis- 
je, que les faits ne s'accordent pas avec cette as- 
sertion générale . Ainsi, il est de notoriétépublique 
que, dans les contrées de Brescia et de Bergame 
(comme les tableaux officiels en font foi), le nom- 
bre des pellagreux, comparé à celui de la popu- 
lation totale, est de beaucoup supérieur à celui 
des autres provinces; or, là aussi l'usage de la 
polenta est tellement immodéré, qu'il est devenu 
proverbial parmi les autres peuples d'Italie : la 
consommation de maïs y est si grande, qu'elle 
absorbe non-seulement l'immense provision qui 
se récolte dans ces pays, mais encore des quan- 
tités considérables qu'on importe des provin- 
ces voisines plus basses » Quant au haut 

xMilanais( y compris une grande partie du pays 
Comasque), qui vient après les deux provinces ci- 
dessus nommées pour le nombre proportionnel 
des pellagreux , tous les auteurs qui ont écrit 
les premiers sur la maladie, Strambio et les mé- 
decins les plus récents, notent que la nourriture 
des villageois, parmi lesquels ils comptent tant de 
victimes de la pellagre, se réduit presque exclu- 
sivement à la polenta et plus encore au pain de blé 
turc qu'ils mangent avec des choux, des raves, 
des citrouilles et des légumes assaisonnés avec un 




( 177 ) 

peu de sel, de lard et d'ail; les plus aisés seule- 
ment usent de laitage, de beurre et d'œufs, le 
pauvre vendant généralement ces déniées pour 
se procurer le strict nécessaire; que si dans quel- 
ques parties des districts montueux de Bellano , 
Dongo, Gravedona, S. Fedele et Maccagno, la pel- 
lagre s'observe peu comparativement au reste du 
territoire comasque, on en trouve la raison évi- 
dente dans les émigrations qui, pendant au moins 
neuf mois de l'année , entraînent hors de chez 
elles la plus grande partie de ces populations in- 
dustrieuses , qui vont exercer ailleurs toute es- 
pèce de métiers ou d'emplois, se livrer au petit 
trafic et à la contrebande, et qui, pendant ce 
temps, ont des aliments différents de ceux des 
autres campagnards et beaucoup plus variés. 

« Si dans la basse Lombardie les pellagreux 
sont en moins grand nombre que dans la partie 
haute, cela tient à la richesse du pays , à la fer- 
tilité du sol qui donne plus abondamment toute 
espèce de grains et principalement le riz, qui 
partage avec le pain et la polenta l'honneur de 
la table villageoise. 

« Quant à ce que d'autres ont objecté , que 
dans les districts dePavie et de Lodi, riverains du 
Pô, lorsque les campagnards se nourrissaient de 
pain de blé turc et de soupe de riz, ils n'étaient 
pas très-sujets à la pellagre; qu'on a vu la ma- 
ladie s'y développer considérablement depuis les 
inondations de i83o,, qui réduisirent ces popu- 
lations à une plus grande pauvreté, et quoique 

12 



( «« ) 
depuis lors le pain de froment ait été mis en 
usage dans ces pays; à tout cela l'observation ré- 
pond que dans les districts dont il s'agit , et qui 
sont, pour le Pavesan, ceux de Corteolona, Bel- 
giojoso, Bereguardo et Landriano, et pour la pro- 
vince de Lodi, ceux de Codogno, Sant'Angelo, 
Borghetto et Casal-Pusterlengo , le nombre des 
pellagreux était considérable avant l'époque des 
inondations; qu'on en comptait jusqu'à cent cin- 
quante dans le premier de ces districts, en i83o, 
cinquante-sept clans celui de Belgiojoso, vingt- 
six dans le troisième et le quatrième, et de vingt- 
trois à soixante-dix-sept dans les quatre derniers, 
ainsi que le prouvent les tableaux statistiques offi- 
ciels; et si le nombre des pellagreux s'est aug- 
menté depuis i83o,, malgré la petite quantité de 
pain de froment qu'on dit avoir été mise en usage 
(ce qui ne peut guère se concilier avec l'accrois- 
sement de la pauvreté), on ne trouve pas là un ar- 
gument qui infirme notre thèse, puisque la pella- 
gre était déjà enracinée et endémique parmi ces 
populations ; l'aggravation des misères est la 
cause à laquelle on doit, avec tout fondement, 
attribuer l'augmentation de la maladie , parce 
qu'elle a condamné le paysan à un régime plus 
économique, à un moindre usage du riz, consi- 
dérablement renchéri, etqui a été remplacé par du 
maïs, souvent delà dernière qualité; et, en effet, 
d'après des renseignements certains que je viens 
de prendre auprès de personnes qui habitent ces 
pays, le grain que je viens de nommer, à cause 



1 179 ) 

de son bas prix, y forme, à l'heure qu'il est, le 
principal aliment du peuple, tandis que le fro- 
ment, qui est bien plus cher , n'est consommé 
qu'en très-faible proportion par le pauvre, ou 
même ne lui est pas du tout connu. 

« Que dirons-nous des provinces vénitiennes, 
où l'abus du maïs n'est certes pas moindre que 
dans la Lombardie? Il est démontré que là l'ali- 
ment ordinaire des villageois est la polenta, sou- 
vent sans sel et faite avec de la farine de qualité 
inférieure (car le grain qui leur est laissé par les 
maîtres est le plus mauvais, souvent gâté et moisi, 
le meilleur étant mis en vente) ; les paysans man- 
gent le plus souvent le maïs qu'on appelle quaran- 
tain, qui mûrit rarement; ils le mêlent à quelques 
végétaux, ou à des haricots, à des citrouilles, et 
en font des pains et des gâteaux. Or, dans ces 
pays, la pellagre fait de tels ravages, que dans 
certaines communes du Bellunais, dans le dis- 
trict de Feltre, dans le territoire d'Arsie, le sixième 
de la population agricole, au dire de Zecchinelli, 
était pris de cette maladie. 

« On peut dire à peu près la même chose des 
plaines transpadanes, où le maïs est devenu d'un 
usage commun, et où la pellagre se rencontre 
souvent; et il en est de même maintenant dans 
le Tyrol italien, où le blé turc s'importe en grande 
quantité de Lombardie, outre celui qui est ré- 
colté en moindre proportion dans le pays. 

« Que si quelques ouvriers du pays de Trente 
ou de Gènes, abandonnant leurs montagnesoù la 



( 180 

pellagre est encore inconnue, et s'établissant 
dans la basse Lombardie j s'y maintiennent in- 
tacts pendant des années, quoiqu'ils fassent usage 
de la polenta, ce fait ne semble guère pouvoir 
infirmer notre thèse, car il est facile de compren- 
dre comment de pareils individus, provenant de 
contrées salubres, de parents sains et vigoureux, 
résistent pendant un temps, même assez long, à 
l'action d'un régime délétère, qui agit lentement, 
mais qui finit avec le temps, ainsi que l'expérience 
le démontre, par exercer sa mauvaise influence 
sur ces individus d'abord privilégiés et les pousse 
à la maladie. 

« Quant au Piémont, où dans plusieurs pro- 
vinces le blé turc n'est guère moins cultivé etem- 
ployé comme alimentque dans la Lombardie, il 
est reconnu que la pellagre y est aussi presque 
également fréquente, comme tous les auteurs en 
font foi, et comme je lai vérifié moi-même pen- 
dant mes voyages dans ce royaume. 

« A propos de ce pays, et en réponse à ce que 
l'on nous a objecté que les Valdôtains, qui se 
nourrissent de châtaignes, sont affectés de la pel- 
lagre, et qu'au contraire les habitants de la pro- 
vince montueuse de Biella et ceux de la vallée 
d'Ossola, dont, l'aliment principal est constitué 
par le maïs, en sont à peu près exempts; j'ai ré- 
clamé de la courtoisie des protomédecins de ces 
provinces, des renseignements positifs et officiels 1 

1 « JedoisàlVxtrème complaisance du conseiller du protomé- 



( 18* ) 
qui nie permettent d'affirmer que , quant à la 
vallée d'Aoste, d'après l'attestation du protomé- 
decin, le docteur Bich, la pellagre s'y trouve en- 
démique dans diverses communes limitrophes 
du Canavesan (pays d'Ivrée) , et en particulier 
celles de Donnas, Carema, Saint-Martin, Issogne, 
Bard, Verres, Champ de Praz, Montjovet et au- 
tres; que dans ces communes aussi bien que dans 
les communes contiguès du Canavesan où la pel- 
lagre domine aussi, le paysan se nourrit presque 
exclusivement de farine de maïs dont il prépare 
le mets appelé miasse; il ne boit qu'un peu de 
mauvais vin, n'associe presque jamais ni viande, 
ni aucune autre céréale à sa nourriture; les châ- 
taignes y sont très-rares. Le blé de Turquie, que 
l'on y cultive du reste avec avantage, est sujet à 
une maladie que l'on appelle mofllette. 

« Depuis Montjovet jusqu'à Courmayeur, et en 
poursuivant jusqu'à la Thuille, on ne trouve plus 
la pellagre endémique (car elle n'a été vue que 
chez un ouvrier provenant du bas Val d'Aoste, et 
qui continuait à faire usage de la miasse); là, les 
châtaignes abondent et on en consomme en quan- 
tité, principalement depuis Saint-Vincent jus- 
qu'aux Salles; la miasse y est inconnue et on 
mange de bon pain de seigle, de bonne po- 
lenta qui s'assaisonne presque toujours avec du 

dicat de Turin, M. le docteur De Marchi, les notices officielles 
relatives au Piémont, que j'ai extraites des lettres originales, qu'il 
m'a récemment envoyées, de divers protomédecins des pro- 
vinces en question. » 



( 182 ) 

beurre, des oignons frits, et à laquelle on associe 
du fromage, de la viande, des pommes de terre et 
d'autres variétés de denrées, ainsi que du vin su- 
périeur à celui des autres districts. Le protomé- 
decin dont je parle (le docteur Bich) ajoute qu'il 
a souvent vu sur la rive droite de la Doire-Baltée 
le blé de Turquie couvert de taches d'un vert 
obscur, et dans le territoire voisin de Quincinetto, 
dans la province d'ivrée, il a également observé 
que les communes qui longent la même rivière 
sont plus sujettes à la pellagre que les autres. 

« Quant à la province montueuse de Biella, 
j'ai appris en effet du protomédecin, M. le docteur 
Curiotti, que les cas de pellagre sont très-rares, 
quoique l'on y fasse un grand usage de polenta ; 
mais ce médecin ajoute que comme le maïs ne 
se cultive pas dans la province, les moins aisés 
eux-mêmes consomment du maïs de la meilleure 
qualité ; en outre, M . le professeu r Saccbero m'a fait 
remarquer que presque tous les hommes de ce 
pays émigrent pendant une grande partie de l'an- 
née, s'emploient aux ouvrages de construction des 
routes, à tons les travaux publics, ou exercent 
hors de leur pays divers métiers, de la même ma- 
nière qu'un grand nombre d'habitants des com- 
munes situées au-dessus du lac de Como , et re- 
viennent ensuite dans leur patrie avec de bonnes 
épargnes, en sorte qu'ils peuvent y vivre dans 
l'aisance pendant le temps qu'ils y passent , et 
ajouter de* bonne viande et des aliments va- 
riés à la polenta, toujours confectionnée avec de 



( '«S ) 

la farine de mais de la meilleure qualité; ils ne 
mangent jamais de pain de mais. 

a Et quant à la province de Domod'Ossola, le 
protomédecin, M. F. Zanosa, qui depuis qua- 
rante ans y excerce la médecine, a déclaré que ni 
lui ni ses collègues n'avaient encore vu aucun 
pellagreux; mais il a ajouté que les villageois de 
ce pays ne se nourrissent pas un quart de 
Tannée de polenta de mais, qu'ils ne connaissent 
pas le pain jaune (pain de mais), mais qu'ils pré- 
parent et mangent de bon pain de seigle pur, ou 
de seigle mêlé au froment. Le protomédecin de 
Pallanza, le docteur Giuseppe Croppi, qui regarde 
aussi le pain jaune comme la véritable cause de la 
pellagre, attribue également l'absence de cette 
maladie dans le val d'Ossola inférieur, à ce que les 
villageois de ce pays, qui aiment assez la polenta, 
ne connaissent pas le pain dont il s'agit. 

« Jl en est de même dans la Toscane que dans 
l'Italie supérieure, d'après le professeur Chia- 
rugi. Dans le Mugello et le territoire de Pistoia, 
les campagnards, et principalement les fermiers 
et les journaliers, qui ne vivent presque que 
de farine de mais, comme ceux du Milanais, et 
ne boivent que de l'eau, sont attaqués par la 
pellagre; tandis que les paysans plus aisés qui se 
nourrissent d'autres farines, et ceux qui se nour- 
rissent principalement de châtaignes, en sont 
exempts. 

« L'observation faite par le docteur Corticelli, 
que l'on ne trouve presque pas de pellagreux dans 



( 184 ) 

le val de Chiana (partie du val d'Arno), où pendant 
l'hiver on fait une consommation considérable 
de polenta, ne prouve pas grand'chose contre 
notre opinion, puisque, de l'aveu du docteur 
Corticelli , dans les autres saisons on abandonne 
entièrement cet aliment et l'on y substitue d'au- 
tres substances et du pain fait avec diverses 
céréales. Ce changement complet de régime em- 
pêche les funestes effets de l'usage habituel du 
maïs. 

« Dans le littoral de Gènes, on ne connaît 
presque pas la pellagre, quoique les affections de 
la peau (et même, dit-on, la lèpre) n'y soient pas 
rares. La polenta et le pain jaune y sont presque 
inusités, et l'on mange en place du pain de fro- 
ment ou de seigle, des légumes et des poissons 
abondamment fournis par la mer. Dans l'île de 
Sardaigne, d'après le professeur Sacchero, qui y 
a séjourné plusieurs années, et dans la Sicile, 
d'après le professeur Raphaël Sava, la pellagre 
est inconnue; or, dans ces grandes îles italiennes 
le mais ne sert pas d'aliment habituel. 

« Et quant aux autres parties de l'Italie cen- 
trale et méridionale (je ne parle pas de la cam- 
pagne romaine que je n'ai pas visitée, et qui ne 
m'est connue par les écrits d'aucun médecin 
ayant traité le sujet en question), j'observerai 
que, dans le royaume de Naples, en deçà du 
Fare, on a observé quelques cas de pellagre, 
d'après le docteur Nardi; et le docteur Semmola 
m'a rapporté qu'il avait vu lui-même la vraie 



( 185 ) 

pellagre dans les hôpitaux de la métropole, chez 
un individu provenant de la campagne. Ces 
cas rares, toutefois, ne paraissent certainement 
pas en proportion avec la quantité de blé turc qui 
se consomme et qui est l'objet d'une culture 
étendue dans plusieurs provinces; c'est pourquoi 
il faut considérer que ce grain, loin de constituer 
la nourriture presque exclusive de populations 
entières comme dans la Lombardie et ailleurs, 
est employé alternativement et concurremment 
avec d'autres substances alimentaires, avec du 
pain blanc surtout et des pâtes de la meilleure 
qualité, des volailles, des viandes et des vins ex- 
cellents qui abondent dans cette heureuse con- 
trée. Ajoutons (ainsi que l'on peut s'en convain- 
cre par la lecture de la Topographie médicale du 
royaume de Naples, par le docteur Salvatore de 
Renzi) que a les céréales (et parmi elles le maïs) 
« y sont supérieures à celles des autres pays et 
a douées de toutes ces qualités qui les rendent nu- 
« tritives et salutaires»; c'est l'effet d'un climat 
plus propice. Cette circonstance très-importante 
est peut-être celle à laquelle ce royaume doit 
d'être presque exempt de la pellagre. » 

Je passe maintenant à la France : ici les faits 
n'ont pas encore été étudiés avec le détail néces- 
saire, et je n'aurai que peu de chose à dire : 
toutefois les documents exposés à la fin de ce li- 
vre, dans les articles relatifs à la topographie mé- 
dicale, et à la culture du maïs, prouvent que les 
pellagreux des Landes et de la Gironde, ceux de 



( 18» ) 
la Haute-Garonne et de l'Aude, appartiennent 
tous à une classe d'hommes dont le maïs est l'a- 
liment principal. Ces documents permettent 
aussi de conclure que depuis une quinzaine 
d'années environ, la céréale américaine a été 
cultivée et consommée dans une proportion no- 
table en divers points du centre de la France, et 
que les faits de pellagre sporadique qui se sont 
produits ne peuvent pas être rapportés à une 
autre cause. 

Ainsi cette proposition formulée plus haut : 
que de toutes les conditions dans lesquelles les 
pellagreux se rencontrent en Espagne, en Italie, 
en France, il n'en est qu'une seule, l'alimentation 
avec le maïs, à laquelle la pellagre puisse être at- 
tribuée, parce que seule cette condition embrasse 
sans exception tous les faits observés, celte pro- 
position, dis-je, se trouve démontrée par l'examen 
des faits au double point de vue de l'histoire et 
delà géographie; il suffit d'avoir suivi les détails 
de cette double étude pour être convaincu que 
nous n'avons pas pris une trompeuse apparence 
pour la réalité, une coïncidence fortuite pour une 
corrélation nécessaire et liée à un rapport direct 
de cause à effet; je ne connais pas dans les scien- 
ces d'observation, et dans l'étiologie des maladies 
en particulier, de loi universellement reconnue, 
qui soit fondée sur un ensemble de faits plus im- 
posant, sur des observations plus précises, en 
un mot sur des preuves dont la vérification ait 
donné des résultais aussi constamment identiques. 



( '87 ) 

Si Ton entre en effet dans le champ des obser- 
vations particulières et des faits individuels, on 
trouve partout la confirmation de la loi étiolo- 
gique que nous cherchons à établir pour la pel- 
lagre. L'histoire de chaque malade , le degré du 
mal, lesvariat.ionsquisurviennentdanssa marche, 
les améliorations, les guérisons ou les recru- 
descences, et enfin l'opinion unanime des auteurs 
sur l'efficacité des moyens thérapeutiques, tout 
rentre dans cette loi, tout s'explique et ne peut 
s'expliquer que par elle; je vais encore citer un 
petit nombre d'exemples. 

G. Cerri, chargé en 1 70,5 par le gouvernement 
de Milan de faire des expériences pour rechercher 
la cause de la pellagre, fit nourrir pendant un 
an dix pellagreux dans un état de maladie bien 
caractérisée , avec de bons aliments empruntés 
en partie au règne animal et avec de bon pain, 
au lieu du pain de maïs et de la polenta dont ces 
individus se nourrissaient auparavant ; il vit leur 
état s'améliorer rapidement , et l'année suivante 
l'éruption cutanée et les autres accidents ne re- 
parurent pas. Cette expérience a été renouvelée 
souvent et toujours avec le même résultat ; je re- 
viendrai plus au long sur ce point dans la qua- 
trième partie de cet ouvrage. 

De même, en étudiant la manière dont agis- 
sent l'émigration , le changement de profession, 
de genre de vie (moyens dont l'efficacité dans le 
traitement de la pellagre a été reconnue), on s'as- 
sure que c'est toujours par le changement sur- 



( 188 ) 

venu dans l'alimentation que ces moyens pro- 
duisent des effets avantageux. Cerri et le docteur 
Nardi rapportent l'observation d'un paysan 
gravement affecté de pellagre, et qui fut pris 
comme domestique dans une maison riche de 
Milan. Au bout de quelque temps, sous l'influence 
de bons aliments, il se trouva si bien délivré de 
ses maux qu'il prit le parti de rentrer dans son 
pays. Il reprit la vie de cultivateur et revint à 
l'usage de la polenta et du pain de maïs : la ma- 
ladie ne tarda pas à reparaître. Cet individu 
reprit alors son ancien service dans la maison 
Daverio, et, grâce au régime qui l'avait déjà sauvé, 
il retrouva une seconde fois la santé. Plus tard, 
s'étant encore retiré dans son village et s'étant 
soumis de nouveau aux mêmes aliments que ses 
compatriotes, la maladie le ressaisit encore, et 
il ne guérit qu'en retournant chez ses anciens 
maîtres, où il vivait en 1826 âgé de quatre-vingt- 
six ans. 

Il en est de même des exemples cités par Sa- 
batti et par d'autres, d'individus appartenant à 
des familles fortement entachées de pellagre, et 
qui se sont maintenus exempts, sans que l'on 
puisse trouver entre eux et le reste de la famille 
d'autre différence que la nourriture; ces indivi- 
dus, en effet, sont ceux qui vont au marché, à la 
ville, pour la vente des denrées, et qui se nour- 
rissent souvent à l'auberge. 

L'immunité dans laquelle se maintiennent des 
familles entières est due à des circonstances 



( 189 ) 

analogues : le docteur Vajarini, qui exerçait à 
Edolo , assurait au docteur Balardini que, dans ce 
district montueux où l'usage du maïs n'était pas 
encore très-répandu , les familles qui restaient 
fidèles à l'antique pain de seigle et au laitage 
étaient toutes épargnées par la maladie; tandis 
que celle-ci sévissait sur plusieurs familles de la 
plaine qui avaient adopté la polenta. 

On a vu la pellagre paraître et disparaître dans 
un même pays, suivant certains changements de 
régime. Le docteur Barcella, qui exerçait à la fin 
du siècle dernier au bourg de Bagalino, dans une 
des vallées voisines du Tyrol italien, rappor- 
tait qu'à son arrivée dans le pays, la pellagre et la 
polenta étaient également inconnues : le peuple 
se nourrissait alors de pain de froment et de 
bouillie de millet. Plus tard, le millet étant de- 
venu très-rare, on commença à y ajouter de la 
farine de maïs dans la bouillie, et ce fut peu de 
temps après l'introduction de cet usage que les 
premiers indices de pellagre se manifestèrent çà 
et là. Plus tard encore, le millet disparut com- 
plètement, et la polenta ne se fit plus qu'avec de 
la farine de maïs; en même temps le docteur 
Barcella reconnut manifestement une aggravation 
dans les accidents pellagreux 1 . 

Le docteur Zantedeschi rapportait le fait sui- 
vant au docteur Balardini : « La pellagre que je 
trouvai dominante à Bovegno et dans les lieux 

1 Balardini, Annali tfWtt?., cxit, avril 1845. p. 246. 



( 190 ) 

voisins (province de Brescia), dès i8o/j, époque 
de mon entrée en exercice dans ce pays, dis- 
parut entièrement pendant les années 1816 et 
1817, lorsque dans ces pays montueux(le Val- 
trompia supérieur) le prix des grains éprouva 
une hausse énorme, et obligea les basses classes 
à renoncer entièrement aux aliments préparés 
avec le maïs, qui fut remplacé par les pommes de 
terre, les légumes de toute espèce. En 1 819, après 
une baisse considérable des grains et le retour à 
une consommation démesurée de maïs, la pella- 
gre reparut, et a toujours persisté depuis. » 

On a pu constater aussi que, toutes choses éga- 
les d'ailleurs, le degré d'intensité de la pellagre 
se réglait d'après le degré d'importance du maïs 
dans l'alimentation : le docteur Baiardini cite 
une observation faite par lui-même dans la com- 
mune d'Erbanno, dans le Val Camonica : sur une 
partie du territoire, à Angone, la polenta consti- 
tue à elle seule le déjeuner, le goûter et le sou- 
per des paysans ; or, dans cette partie de la com- 
mune, la pellagre, qui est connue encore sous le 
nom de salso, exerce de très-grands ravages, et 
pousse prématurément au tombeau un certain 
nombre d'individus; dans le chef-lieu de la com- 
mune, au contraire, où l'on mange beaucoup 
moins de polenta, à laquelle on ajoute de bon 
pain de seigle et du laitage, non-seulement le 
nombre des pellagreux est moindre, mais la ma- 
ladie elle-même se montre avec beaucoup moins 
d'intensité. 



( 191 ) 

(Test ainsi que plus on entre dans le détail des 
fails et l'on multiplie les points de vue suivant 
lesquels ces faits peuvent être considérés, plus 
l'influence du maïs sur la pellagre apparaît avec 
une irrésistible évidence. Il serait même impos- 
sible de comprendre les opinions contradictoi- 
res qui existent encore en Italie sur ce sujet, si 
l'on ne savait qu'il a jusqu'ici manqué aux Ita- 
liens la plus utile de toutes les lumières, c'est-à- 
dire la connaissance de l'existence de la pellagre 
en France et en Espagne; il leur a manqué de sa- 
voir que dans ces deux pays, de même que dans 
les provinces italiennes, la maladie ne s'est mon- 
trée que chez de pauvres villageois, tous mal 
nourris, tous faisant du maïs leur aliment prin- 
cipal. Aussi peut-on prédire sans doute que lors- 
que les faits rassemblés dans ce livre, et ceux 
que l'avenir ne tardera pas à révéler, seront bien 
connus au delà des Alpes, il n'y aura plus qu'une 
opinion pour placer la source de la pellagre 
dans l'alimentation avec le maïs. 

Il reste encore toutefois plusieurs questions à 
éclairer et quelques difficultés à résoudre pour 
que l'étiologie de la pellagre soit nettement 
établie. J'ai montré que le maïs produit cette 
maladie; il reste à faire connaître de quelle ma- 
nière, dans quelles conditions il la produit. On 
peut affirmer dès à présent que, partout où exis- 
tent des pellagreux, on les rencontre dans une 
classe d'hommes se nourrissant de maïs; mais 
on ne saurait prétendre que, partout où l'on se 



( 192) 
nourrit de mais, il doive se trouver nécessai- 
rement des pellagreux; non-seulement rien n'au- 
torise à émettre une semblable proposition , 
mais tout tend à prouver qu'elle serait erronée: 
les faits dont, j'ai présenté le tableau sommaire 
dans les prolégomènes apprennent que, dans les 
contrées chaudes du nouveau et de l'ancien 
monde, des populations entières font du maïs 
leur aliment principal , et aucun indice positif 
n'a révélé jusqu'à présent l'existence de la pel- 
lagre dans ces contrées. Les médecins italiens 
citent, il est vrai, quelques passages obscurs em- 
pruntés à des historiens et à des voyageurs , et 
d'après lesquels l'alimentation avec le maïs don- 
nerait lieu à des accidents et même à des mala- 
dies; il faut reconnaître aussi qu'avant l'époque 
où la pellagre a été clairement décrite, des in- 
convénients graves avaient été attribués au maïs; 
on en trouve une preuve dans un passage de 
Gaspard Bauhin qui dit 1 : «que ceux qui man- 
gent trop de blé indien (maïs) deviennent enflés et 
scabieux. » Mais en admettant que les accidents 
dont il s'agit puissent être rattachés à l'histoire 
delà pellagre, aucun des passages qu'on a in- 
voqués ne fournit la preuve de l'existence de 

1 Theatrum botanicum (éd. Basil.), in-fol., 1668, p. 496. 

« Hnius (fruinenti indici) lemperamentum multo calidius est 
quam sit nostri vulgaris tritici... Hinc, si eo minium utantur, 
tumidiet scabiosi redduntur : imo pueri Guinensium, qui 
hoc frumento sœpe, panis loco, vescunlur, a scabie sese vin- 
dicare non possunt, enm sanguinem nimis ralidnm et quasi 
adustum gignat. » 



( l «5 ) 
celle-ci connue maladie endémique, soit en Amé- 
rique, soit en Afrique, soit dans les îles intertropi- 
cales. Pour moi, je pense que si la pellagre déci- 
mait les populations des pays chauds, comme elle 
décime celles de plusieurs contrées tempérées de 
l'Europe, elle n'aurait pu échappera l'attention 
des médecins et des voyageurs de notre époque : en 
Amérique, elle n'aurait pas échappé à M. Roulin, 
que la direction de ses études a conduit à examiner 
les influences du maïs sur la santé, ni à un obser- 
vateur d'une aussi pénétrai) te sagacité que M. Hip- 
polyte Passy , dont l'esprit a été sans cesse tourné 
vers les grandes questions d'hygiène publique , 
et vers l'étude de tout ce qui peut modifier le 
physique et le moral des peuples. On peut donc 
affirmer que la pellagre n'existe pas plus dans 
ces contrées lointaines qu'elle n'existe dans le 
midi de l'Espagne , dans la Sicile ,et dans d'au- 
tres pays plus rapprochés de nous, où le maïs 
trouve un ciel propice , un climat tout à fait ac- 
commodé à sa culture , et où il arrive à peu près 
constamment à son parfait développement, à sa 
maturité et à sa dessiccation complètes. Sans 
doute, dans ces pays , la pellagre peut se montrer 
quelquefois; elle peut atteindre ça et là quel- 
ques individus, comme on l'a remarqué en parti- 
culier dans le royaume de Naples; mais elle cesse 
d'être une maladie populaire, une endémie; elle 
perd à la fois son importance et sa gravité. 

Au reste, ces faits sont une conséquence de 
ceux que j'ai exposés dans les prolégomènes, où 

13 



( 19* ) 
l'on a vu que le maïs dans son état parfaitement 
normal est un aliment salutaire; que s'il est in- 
capable, tout seul, de sustenter un peuple intel- 
ligent et fort, du moins son usage comme ali- 
ment priucipal n'est point funeste à la santé. 

Ce n'est pas en effet par ses qualités nor- 
males que le maïs produit la pellagre, mais seu- 
lement par certaines altérations qu'il éprouve 
d'une manière plus ou moins fréquente suivant 
les climats. Il faut remarquer que jusqu'ici la 
pellagre n'a été trouvée comme maladie endé- 
mique que sous certaines latitudes , et dans 
une zone comprise entre le [\i e et le 46 e degré 
de latitude septentrionale. Au midi de cette zone, 
le maïs mûrit parfaitement et acquiert un re- 
marquable développement; au nord, au con- 
traire, il mûrit très-difficilement; il semble plu- 
tôt devenir une plante fourragère qu'une véri- 
table céréale; il n'est employé qu'en faible 
proportion, comme aliment. Or, nous voyons 
qu'au midi comme au nord de la zone dont je 
parle, la pellagre ne s'observe que sporadique- 
ment et devient de plus en plus rare, au midi 
parce que le maïs est plus nourrissant et plus 
sain; au nord, parce qu'il sert très-peu à l'a- 
limeqtation; mais la zone intermédiaire, qui 
comprend à la fois l'Italie, l'Espagne septentrio- 
nale, et le midi de la France, assez favorisée par 
le climat pour que le maïs arrive à peu près à sa 
maturité, pas assez pour que la maturité soit par- 
faitement assurée, pour que la dessiccation du 



( 19* ) 
grain soit complète, pour que celui-ci évite cer- 
taines altérations, cette zone représente le véri- 
table domaine de la pellagre endémique , et la 
pellagre ne s'y observe jamais que chez les indi- 
vidus faisant du maïs leur aliment principal. 

Je ne puis m'empêcher de faire ici un rappro- 
chement important entre les effets du maïs dans 
les contrées peu favorables à sa culture, et les 
effets que produisent le seigle et le blé lui-même 
dans divers pays où ces céréales éprouvent de 
temps en temps certaines altérations. On verra 
que l'histoire de Yergotisme et de la convulsion cé- 
réale peut servir de complément à celle de la 
pellagre : en effet, le seigle, dans les pays dont 
le sol et le climat lui conviennent, sert, comme 
le maïs, d'aliment au peuple des campagnes 
sans produire aucun effet morbide appréciable. 
Ainsi dans plusieurs provinces, telles que la 
haute Auvergne et le vaste plateau granitique 
du Gévaudan, où le pain de seigle est consommé 
en grande quantité, Yergottsme est à peu près 
inconnu; tandis que dans d'autres provinces, 
comme le Gâtinais et surtout la Sologne, où la 
nature du sol est différente, où l'humidité du 
climat favorise le développement de l'ergot, on 
a vu les populations décimées par de terribles 
épidémies, et Yergotisme s'établir comme en per- 
manence. Le nord de l'Europe a présenté des 
faits analogues qui se rapportent à l'histoire, de- 
meurée si confuse, des épidémies convulsives 
désignées sous le nom de maladie de la crampe, 






( 196 ) 
convulsion céréale, etc. Ces maladies offrent la plus 
grande analogie avec la pellagre, et tiennent à 
une altération autre que l'ergot, et peut-être 
analogue à celle que le maïs éprouve dans les 
provinces sujettes à la pellagre endémique. 

Ce n'est donc pas, je le répète, le maïs lui- 
même qui est la cause de cette dernière maladie, 
mais Y altération du maïs. Il s'agirait maintenant de 
rechercher quelle est cette altération à laquelle 
sont dus des effets si funestes; mais je reconnais 
que les observations personnelles me font entiè- 
rement défaut à cet égard; les renseignements 
fournis par* les auteurs qui ont étudié l'histoire 
naturelle de la magnifique plante américaine, 
ne m'ont donné que très-peu de lumières, et je 
croyais qu'il fallait réserver cette question tout 
entière pour l'avenir, lorsque la deuxième partie 
du Mémoire de M. Balardini, publiée dans le 
numéro des Annali universali de Milan (numéro 
de mai i845), est arrivée entre mes mains. Je 
m'estime heureux de pouvoir faire connaître 
les résultats des recherches du médecin de Bres- 
cia sur un point que je n'aurais pas osé aborder 
avec mes seules connaissances, et qu'il a traité 
avec une grande richesse de documents. 

M. Balardini, qui professe, ainsi qu'on a pu 
le voir, sur la cause de la pellagre l'opinion à 
l'appui de laquelle je crois avoir apporté quel- 
ques preuves puissantes et inconnues aux Ita- 
liens, professe aussi l'opinion que le mais ne de- 
vient un agent morbifique que par suite d'une 



( 197 ) 
maladie qu'il éprouve lui-même. Après avoir étu- 
dié pendant plusieurs années les diverses altéra- 
tions de cette céréale, et cherché à déterminer 
l'influence que chacune d'elles peut exercer sur 
la santé des populations, M. Balardini croit avoir 
reconnu que la maladie du maïs à laquelle il faut 
attribuer la pellagre, consiste dans le dévelop- 
pement d'un parasite fongoïde, qui s'observe très- 
fréquemment dans l'Italie septentrionale, où il 
est connu sous le nom de verderame (vert-de- 



gris). 



Quoique je sois peu en état de me pronon- 
cer sur la valeur de celte assertion, je dois re- 
connaître que M. Balardini l'a développée de 
manière à lui donner un très-haut degré de vrai- 
semblance. Aussi, en attendant que de nou- 
velles observations soient venues l'infirmer ou 
en donner la démonstration complète, j'ai cru 
devoir la faire connaître avec quelque détail, en 
traduisant textuellement quelques passages du 
Mémoire du docteur Balardini. 

Ce médecin donne du verderame la descrip- 
tion suivante 1 : « Cette altération ne se manifeste 
qu'après la récolte et lorsque le grain est placé 
dans les greniers. Elle apparaît dans le sillon 
oblong , couvert d'un épiderme très - mince , 
qui correspond au germe. Cet épiderme ( qui 
dans l'état normal est ridé et adhérent à l'em- 
brvon ) , lorsque la production morbide que nous 

1 Annali univ. di Medicina, vol. CXIV, mai 1845, p. 261 
et suiv. 



( 198 ) 

examinons est née , se détache de celui-ci et 
s'épaissit un peu; pendant quelque temps cepen- 
dant il conserve son intégrité, -laissant voir seu- 
lement une matière verdâtre qui paraît lui être 
sous-jacente ; si l'on enlève. la pellicule épider- 
mique , on trouve en effet au-dessous un amas 
de poussière, ayant la couleur du vert-de-gris , 
plus ou moins foncé; c'est un véritable produit 
parasite qui attaque d'abord la substance voisine 
du germe, se porte ensuite sur le germe lui-même 
et le détruit 1 ... 

« La matière morbifique dont il s'agit se sépare 
en une infinité de très-petits globules..., tous 
égaux entre eux, parfaitement sphériques, dia- 
phanes, sans trace de sporidioles internes, ou de 
diaphragmes, sans vestiges de cellulosités ou 
d'appendices à la surface, lisses et très-simples. 

« En comparant celte matière avec la farine 
du grain demeuré sain, on a trouvé que celle-ci 
était formée de cellules irrégulières, imparfaite- 
ment sphériques ou plutôt polyédriques, à angles 
obtus, souvent inégaux, et deux fois au moins 
plus volumineuses que les granules mycéloïdes de 
la matière en question. 

«Après avoir réuni les caractères de celle-ci, 
le baron Cesati , qui s'est prêté sur ma demande 
à ce difficile examen, n'a pas hésité à la consi- 
dérer comme un véritable fungus parasite, qui 

Le (Jocteur Balaidini a plusieurs fois essayé de faire germer 
des graines de maïs attaquées de verderame, eu les plaçant dans 
les conditions les plus favorables , il n'a jamais pu réussir. 



( 199 ) . 
doit être placé dans le genre sporisorium ' de Linck, 
et mérite de former une espèce particulière 
qu'il regarde comme nouvelle, et propose d'ap- 
peler sporisorium maydis; cette espèce ne doit pas 
être confondue avec l'autre espèce, unique jus- 
qu'à ce jour, découverte pat" Ehrenberg , en 
Egypte, où elle attaque les grains et les enve- 
loppes florales du sorgho ou meliga (sporisorium 
sorghi, Ehr.) 

« Outre l'analyse microscopique, une analyse 
chimique très-attentive a démontré 2 la nature 
fongoïde de ce produit; on a trouvé en effet, au 
lieu des éléments ordinaires qui composent le 
maïs, une bonne dose de stéarine, de la résine , 
de l'acide fongique et une substance azotée fluide 
ammoniacale. » 

Le docteur Balardini, et plusieurs personnes 
qui ont fait avec lui des expériences, ont reconnu 
que le développement de ce parasite, en modi- 
fiant la composition intime du grain de mais, 
transforme aussi sa saveur naturellement assez 
douce, lui donne un certain degré d'amertume 

* Le genre sporisorium est défini par Linck (espèce tt) : « Spo- 
ridia sub epidermide coacervata, erumpentia, simplicia , floccis 
paucis intertcxta. » Quant au sporisorium maudis, M. Gesati 
le définit : «Sporisorium, sporidiis aeruginosis, minimis, aequa- 
libus, sero eruinpentibus. » 

a L'analyse chimique a été faite par le docteur Stephano 
(îrandoni, pharmacien-chimiste des hôpitaux de Brescia. Il a 
trouvé que le parasite dont il s'agit (qui forme en général le 
septième environ en poids du grain total), est composé lo de 
fibres végétales qui forment en quelque sorte le squelette ; 2° de 
stéarine ; 3° de résine ; 4° d'albumine ; 5° d'acide fongique ; 
H° d'une substance azotée fluide ; 7° de matière colorante rouge. 



EM( 



ui 



JHE A. W. CALH'OUN MEDICAL LISrvi 






. ( 200 ) 

et d'âcreté , de manière à produire une sensation 
de chaleur au palais le long de l'œsophage, et à 
déterminer des nausées. 

L'altération du maïs, caractérisée par ledévelop- 
pement du verderame, est très-fréquente dans l'I- 
talie septentrionale, et il n'existe peut-être pas 
un grenier, suivant le docteur Balardini, où l'on 
n'en trouve quelques traces. Elle se montre sur- 
tout très-commune après les années froides, les 
automnes pluvieux, quis'opposent non-seulement 
à la parfaite maturation du grain, mais encore à 
sa dessiccation. C'estainsi qu'après l'automne de 
i844> remarquable par ces longues pluies qui 
firent tant de mal à quelques provinces septen- 
trionales de l'Italie, l'auteur a trouvé le verderame 
en grande abondance dans toutes les provisions 
de maïs faites par les paysans, et surtout dans le 
maïs récolté dans les endroits les plus humides. 
Le même auteur croit avoir remarqué que les 
variétés que l'on nomme en Italie grand maïs 
d'automne ( zea mays autumnalis vulgaris), maïs 
quarantain (zea mays prœcox) , sont plus souvent 
attaquées parle parasite, que la variété que l'on 
appelle maïs d'été ou d'août (zea mays vulgaris œs- 
tiva). J'ai essayé de montrer dans la quatrième 
partie de ce livre qu'il serait très-important pour 
parvenir à extirper la pellagre, de bien étudier 
comparativement les diverses espèces de maïs, 
au point de vue de l'acclimatement et delà plus 
ou moins grande disposition de chacune à con- 
tracter des maladies; la remarque de M. Balar- 



( 201 ) 
dini vient confirmer la nécessité de cette étude. 

Mais en admettant que par elles-mêmes et indé- 
pendamment de l'état de sécheresse ou d'hu midité 
des lieux où on dépose le produit de la récolte, 
certaines variétés de maïs puissent contracter le 
verderame, il est certain cependant que l'influence 
du milieu est très-puissante, même sur le maïs sain 
et recueilli dans sa parfaite maturité. Le doc- 
teur Balardini a vu des tas considérables de maïs 
bien desséché et d'une excellente qualité, présen- 
ter au bout de peu de jours la maladie en ques- 
tion, à la suite du contact de quelques gouttes 
d'eau qui s'étaient écoulées du toit qui recou- 
vrait ces provisions. Ce médecin a fait en outre 
des expériences qui lui ont fourni le même résul- 
tat et lui ont prouvé l'influence toute-puissante 
de l'humidité sur le développement du verderame. 

Si l'on rapproche ces observations, de la des- 
cription queCasal a donnée du climatdes Asturies, 
où toutes les substances organisées se couvrent 
avec une extrême facilité de moisissures, on sera 
conduit à soupçonner que le parasite du maïs 
doit se développer pi us fréquemment encore dans 
l'Asturie d'Oviédo que dans la Lombardie. L'hu- 
midité intérieure du grain imparfaitement mûr 
suffit aussi pour produire le verderame, sans qu'il 
soit nécessaire d'une grande humidité extérieure, 
et s'il est vrai que ce parasite soit réellement la 
cause de la pellagre, on comprend très-bien 
comment la pellagre se voit en Espagne, en 
France et en Italie sur des terrains secs. 



( 202 ) 

Ces faits sont d'une haute importance pour 
montrer quel est souvent, dans les maladies, 
l'enchaînement complexe des causes : l'humidité 
atmosphérique ne saurait être regardée, ainsi que 
je l'ai prouvé, et pas plus que toute autre influence 
atmosphérique, comme la cause directe de la 
pellagre, qui existe dans des pays très-secs, et qui, 
d'ailleurs, ne sévit jamais que sur une certaine 
classe d'individus. Mais l'on voit cependant que 
soit l'humidité atmosphérique, soit l'humidité 
qui tient à l'incomplète maturité du maïs, peu- 
vent l'engendrer en provoquant le développe- 
ment d'un fongus sur des grains de bonne qua- 
lité, et rendant ainsi malfaisante une récolte qui, 
sans celte circonstance, n'aurait exercé aucun 
mauvais effet sur la santé. 

De même peut-être, certaines contrées, plutôt 
sèches qu'humides, peuvent, soit par la nature 
du sol, soit par d'autres conditions topographi- 
ques, favoriser l'altération du maïs et contribuer 
indirectement au développement de la pellagre. 
Beaucoup d'observateurs ont noté que la pro- 
duction de Yergot dans le seigle était favorisée 
par la nature argileuse des terrains; il serait 
possible que des influences analogues ne fus- 
sent pas étrangères à la production de la pel- 
lagre; mais l'observation n'a encore rien appris 
à cet égard. 

J'arrive à quelques expériences de M. Balai*- 
dini : outre les essais faits sur lui-même, sur son 
fils et sur un de ses amis, ce zélé médecin a voulu 



( 203 ) 

étudier sur des animaux l'influence du maïs 
affecté de verderame. 

« Le 3o octobre i844> dit-il, je renfermai deux 
poulets âgés d'environ trois mois, pesant ensem- 
ble quatre livres (poids italien), clans une cage 
placée dans une chambre au rez-de-chaussée, à 
la température de i-jt° Kéaumur, et je leur fis 
donner en abondance du maïs gâté. lisse mirent 
à le becqueter; mais bientôt on les vit rejeter la 
plupart des grains après les avoir en partie broyés. 
Plus tard, ils semblèrent éprouver du malaise, 
et le soir ils se montrèrent tristes, avec la crête 
pendante; ils buvaient souvent et se couchaient 
volontiers. Le lendemain, ils témoignèrent de ia 
répugnance à manger, ils étaient tristes et chan- 
celants sur leurs jambes. On continua pendant 
quatre jours le même mode d'alimentation, jus- 
qu'à ce que, voyant leur dégoût marqué pour le 
grain entier, on substitua le grain moulu et dé- 
layé dans l'eau. Mais cette patène réveilla point 
l'appétit, malgré la précaution que j'eus de cor- 
riger son amertume à l'aide d'un peu de sucre. 
C'est pourquoi je revins au grain entier, que je 
mis en usage jusqu'au soir du 8 novembre. 

« Pendant ce temps , on remarqua que les 
excréments des poulets étaient plus mous que 
de coutume et quelques-uns liquides. Ils pré- 
sentaient tous une teinte verte et se couvraient 
très-vite d'une moisissure blanche très-adhé- 
rente. 

« Tandis que je faisais ces expériences sur ces 



( 204 ) 

deux poulets, j'ai enfermé également le 3o octo- 
bre, dans une autre cage placée dans la même 
chambre, deux poulets du poids de quatre livres 
quatre onces, qui furent nourris jusqu'au 8 no- 
vembre avec du maïs sain et de belle qualité, que 
je leur donnai comme aux deux autres poulets , 
tantôt entier, tantôt broyé et délayé. 

« Le 8 novembre , dixième jour de l'expé- 
rience , je trouvai que les deux poulets nourris 
avec le maïs altéré par le verderame avaient perdu 
de leur poids, tandis que les deux que j'avais 
nourris avec de bon maïs avaient gasné six 
onces. 

« A partir de ce jour je continuai l'alimen- 
tation des deux premiers poulets avec du maïs 
gâté auquel j'associai un quart environ de grain 
sain, et je continuai à nourrir les deux autres 
avec du grain parfaitement sain , tantôt entier , 
tantôt réduit en pâte; l'expérience fut poussée 
jusqu'au 28 novembre, c'est-à-dire pendant vingt 
jours. A cette époque, la première paire de pou- 
lets n'avait gagné que quatre onces en poids , 
quoique ces animaux fussent tous deux au mo- 
ment de la croissance : l'autre paire avait gagné 
une livre entière. Les premiers avaient perdu 
leur vivacité, paraissaient mal affermis sur leurs 
jambes, ils demeuraient taciturnes, leurs plumes 
étaient tombées en plusieurs endroits, et leurs 
crêtes étaient d'un rouge moins vif; ceux de la 
seconde paire, au contraire, étaient alertes, chan- 
taient avec force, et quoiqu'ils ne fussent pas 



( 205 ) 

aussi gras que si on les avait nourris avec plu- 
sieurs espèces de grains combinées, ils jouissaient 
cependant d'une bonne santé. 

« Le 28 novembre , j'eus l'idée de changer le 
traitement de mes poulets; de substituer du grain 
de maïs sain, soit entier, soit en pâte, à la nour- 
riture ordinaire de la paire qui avait été amai- 
grie et exténuée par l'usage du maïs affecté de 
verderame, et d'assujettir à ce dernier aliment 
les deux poulets que j'avais bien nourris jus- 
que-là. 

« Sous l'influence de ce changement de régime, 
les premiers reprirent de la vigueur et de l'em- 
bonpoint , et au bout de douze jours seulement, 
leur poids s'était élevé de quatre livres quatre 
onces à cinq livres deux onces , tandis que les 
deux derniers maigrirent à leur tour , devinrent 
tristes et tremblants; on les voyait boire souvent, 
et après avoir traîné quelque temps, l'un d'eux 
mourut le douzième jour, et l'autre parut avoir 
perdu toutes ses forces. Les ayant mis alors tous 
deux ensemble dans une balance, je trouvai qu'ils 
pesaient à peine cinq livres, au lieu de cinq livres 
quatre onces qu'ils pesaient auparavant. 

« Tandis que je faisais ces expériences, quatre 
autres poulets, placés dans la même chambre et 
dans une cage séparée , étaient nourris avec des 
aliments variés , c'est-à-dire avec des grains de 
maïs sain, de la farine de maïs en pâte , un peu 
d'herbage et du grain de froment; et ils prospé- 
rèrent si bien que, du 3o octobre au 10 décem- 



( 206 ) 

bre, leur poids s'éleva de quatre livres six onces 
à plus de six livres. 

« Le 5 janvier 1 845, je repris mes expériences 
en assujettissant deux poulets du poids de six livres 
trois onces à l'alimentation avec de la bouillie 
préparée avec la farine de maïs affecté de verde- 
rame, assaisonné de peu de sel et que je fis à 
peine bouillir, précisément comme on fait la po- 
lenta ordinaire chez les paysans ; cette bouillie 
était avalée par les poulets avec moins de répu- 
gnance que le grain gâté dans son intégrité. 

« Je pesai ces animaux après quatorze jours de 
ce régime, c'est-à-dire le 19 janvier, et je les 
trouvai réduits à cinq livres dix onces, d'où il ré- 
sulte qu'ils avaient perdu cinq onces de leur 
poids. Je les repësai après quatorze autres jours 
du même traitement, c'est-à-dire le 1 février, et je 
les trouvai réduits à quatre livres une once; en 
sorte que dans l'espace de vingt-huit jouis ils 
avaient perdu deux livres deux onces, étaient 
réduits au dernier degré de l'affaiblissement et 
paraissaient au moment de succomber. » 

D'après toutes les observations faites par lui- 
même et par d'autres, et démontrant la fré- 
quence du développement du verderame sur le 
maïs cultivé dans le nord de l'Italie; d'après le 
rapport si constant que l'on trouve entre le dé- 
veloppement et l'exaspération de la pellagre, 
d'une part, et le pénible acclimatement, les mau- 
vaises qualités du mais dont le pauvre cultiva- 
teur se nourrit, de l'autre; enfin, d'après les ré- 



( 207 ) 

sultats des expériences faites sur l'homme et sur 
les granivores avec le mais affecté de verderame. 
le docteur Balardini a conclu : 

« i°Que la partie encore nutritive qui reste 
dans le grain malade est moins apte à la nutrition 
et à la réparation de l'organisme et des forces , 
puisqu'on voit maigrir et dépérir lentement les 
animaux qui s'en nourrissent exclusivement; 

« 2* Que le grain affecté de verderame renferme 
en outre des principes délétères, acres, inassimi- 
lables, capables de produire des effets nuisibles 
sur l'homme, et, s'il est longtemps mis en usage 
comme aliment du cultivateur et du journalier 
pauvre, de ravager tellement l'organisation, en 
altérant les conditions normales des organes di- 
gestifs, pervertissant les humeurs et la crase du 
sang, qu'il arrive à engendrer une forme mor- 
bide spéciale, qui est la pellagre; il se comporte 
du reste d'une manière analogue à celle des au- 
tres poisons végétaux et des autres céréales alté- 
rées par des productions fongoïdes de natures 
différentes, et qui produisent chacune une forme 
morbide particulière chez l'homme, a 

J'ai déjà dit que l'histoire de Vergottsme pou- 
vait servir de complément à celle de la pellagre, 
et aidera la faire comprendre; en effet, Vergottsme 
proprement dit, c'est-à-dire Vergottsme gangre- 
neux, offre unje série d'accidents morbides con- 
stamment les mêmes dans tous les pays, plus ou 
moins graves seulement suivant la quantité du 
principe morbide qui les produit, c'est-à-dire du 



( 208 ) 

parasite fongoide qui constitue la partie malfai- 
sante de Yergol. La description des épidémies 
d'ergotisme, surtout les recherches de Noël, de 
Dodart,de Salerne, de Tessier ? etc., ne laissent 
aucun doute à cet égard. 

Le parasite de l'ergot est un être tout à fait 
spécial, et c'est à lui seul et non au seigle que 
sont dus les effets de l'ergotisme; l'ergot qui se dé- 
veloppe sur d'autres céréales, sur le froment, par 
exemple, produit des effets entièrement sem- 
blables, ainsi que M. Louvel en a rapporté un 
exemple assez récent dans la Bibliothèque médicale. 

Enfin, nous savons par M. Roulin ' , qu'un 
champignon du genre sclérotium, analogue à ce- 
lui du seigle et du froment, peut se développer 
sur le maïs lui-même (sclerotium zeinum). Cette 
production, encore inconnue en Europe, s'ob- 
serve souvent dans la Colombie, où M. Roulin l'a 
étudiée, et, chose remarquable, elle produit dans 
ce pays, où elle porte le nom de peladero , une 
maladie que l'on nomme pelatina et qui a cer- 
tains rapports avec l'ergotisme gangreneux. Elle 
est en effet caractérisée par la chute des poils, 
des cheveux, des ongles et des dents. 

Je suis convaincu qu'en étudiant mieux qu'on 
ne l'a fait les épidémies d'Allemagne, connues 
sous les noms de maladies convulsives , convulsion 
céréale, mal de la crampe (Krampfsucht); maladie 
de fourmillement (Kriebelkranckbeit), etc. , on 

1 annales des Sciences naturelles, t. XIX, 1830, p. 279. 



( 209 ) 

reconnaîtra qu'elles dépendent d'une maladie 
du seigle et du blé, très-différente de Y ergot , 
et très-analogue à la maladie du maïs qui produit 
la pellagre. C'est à tort, en effet, ainsi que j'espère 
le démontrer dans un prochain travail, que ces 
épidémies ont été confondues avec les épidémies 
d'ergotisme; elles n'ont avec celles-ci aucune 
analogie réelle, tandis qu'elles ressemblent beau- 
coup à la pellagre. Je pourrais en dire autant de 
l'épidémie qui a régné à Paris et dans quelques 
départements voisins, de 1828 a i832 ou 1 833, 
et qu'on a désignée sous le nom d'acrodynie. L'a- 
nalogie de cette affection avec la pellagre a été re- 
connue par plusieurs auteurs, notamment par 
M. Rayer; et quant à sa cause, on saitqueM.Cayol, 
qui l'a observée le premier, et plusieurs médecins 
des campagnes l'ont attribuée à de la farine de 
froment altéré dont une partie a été consommée 
à Paris et le reste dans les départements voi- 
sins. 

Ainsi, la production de la pellagre par une cl- 
téralion spéciale du maïs, par un sporisorium, ne se- 
rait pas plus un fait isolé, que la production de 
Yergotisme proprement dit, par le sclérotium du sei- 
gle. Le développement d'un sporisorium ou d'une 
altération analogue, dans le seigle, dans le blé, 
produirait la convulsion céréale et Yacrodynie, de 
même que le développement d'un sclérotium sur 
le froment produit une affection tout à fait sem- 
blable à Yergotisme, et que le développement du 
sclérotium, zeinum produit chez les Colombiens la 

14 



( 210 ) 

peladina, qui offre aussi des rapports avec cette 
même maladie. 

Quant au mode de manifestation, à la diffusion 
de chacune de ces maladies , aux différences 
qu'elles présentent, suivant qu'elles se montrent 
sporadiquement, qu'elles sévissent par intervalle 
comme maladies épidémiques, ou qu'elles s'éta- 
blissent avec la fixité d'une endémie, ces diffé- 
rences tiennent à des conditions accessoires : la 
maladie est sporadique, lorsque le principe raor- 
bifique ne se développe qu'accidentellement et 
dans de faibles proportions; elle devient épidé- 
mique dans les années où ce principe se généralise; 
enfin, elle est endémique, lorsque ce même agent 
morbide se développe dune manière à peu près 
régulière, comme par exemple le sporisorium 
maydis dans l'Italie septentrionale, ou comme 
le sclerotium ou sphacelia du seigle dans la Sologne 
et quelques autres contrées pendant une partie 
du dernier siècle. 

En résumé dans tout le groupe de maladies dont 
je parle, et dont on pourrait faire un groupe 
nosologique naturel sous le nom de maladies ce- 
réaies , on trouve une série de causes analogues 
tendant à produire partout des effets semblables 
qui sont modifiés à l'infini par l'intervention des 
causes secondaires. 

Il est vraiment étrange de voir un grand nom- 
bre d'auteurs protester contre les efforts de ceux 
qui ont cherché la cause spécifique de la pellagre, 
et proclamer qu'il était illogique de vouloir 



( 211 ) 

trouver à cette maladie une cause unique; comme 
s'il pouvait y avoir quelque logique à prétendre 
que des effets constamment identiques, et iden- 
tiques dans les conditions les plus diverses, 
puissent ne pas provenir d'une cause identi- 
que. On a trouvé plus commode et plus rationnel 
d'admettre que la pellagre était moins une spécia- 
lité pathologique qu'un état pathologique quelconque, 
déterminant un ensemble d'accidents sous l'in- 
fluence d'une réunion de circonstances très-nom- 
breuses, telles que les mauvais aliments, les eaux 
insalubres, la malpropreté, l'oisiveté de l'hiver, 
la misère profonde, les fatigues excessives, les cha- 
grins , la crainte , et jusqu'à Yégoïsme des paysans, 
invoqué par Aglietti, jusqu'à leur avarice, à la- 
quelle M. Léon Marchand a fait jouer un grand 
rôle. A ces causes, qui n'ont pas paru suffisantes, 
on a ajouté les influences de l'état social, les cir- 
constances politiques, les révolutions, les guer- 
res, les taxes exorbitantes, les changements de 
gouvernement, la mauvaise administration, etc. 

Mais sans parler de l'observation qui a déjà ré- 
duit au néant les théories fondées sur ces mons- 
trueuses associations de causes, n'est-il pas con- 
traire à toute raison de vouloir faire résulter un fait 
partout identique d'un pareil chaos d'éléments, 
une maladie presque aussi bien réglée que la va- 
riole, quanta ses phénomènes importants, d'une 
multitude d'influences qu'aucun pays , qu'aucun 
individu ne ressentent de la même manière? 

Sans doute toutes ces causes, comme tout ce 



( 212 ) 

qui affaiblit, tout ce qui agit en déprimant les 
forces radicales de la vie, pour me servir d'une 
expression de Barthez, concourent à la pro- 
duction de la pellagre; elles lui préparent le ter- 
rain , comme je l'ai déjà dit; mais c'est le maïs 
qui lui fournit le germe, car, quelle que soit la 
combinaison de ces causes et leur degré d'effica- 
cité , la pellagre ne se développe que là où le maïs 
est l'aliment principal; lorsque au contraire cet 
agent essentiel manque , toutes les causes énu- 
mérées peuvent exister , elles peuvent opprimer 
les populations, les livrer en proie à tous les 
maux physiques; mais dans aucun de ces maux 
on ne trouve ce cachet spécial, inimitable, qui 
fait de la pellagre une espèce pathologique. 

,1e n'ai plus rien à ajouter sur ce sujet ; mais je 
ne dois pas passer sous silence une théorie étio- 
logique à laquelle l'observation et l'analyse chi- 
mique du maïs ont donné une véritable impor- 
tance : je parle de la théorie qui rattachait la 
pellagre à Yabsence complète ou à peu près com- 
plète du gluten dans le maïs, dont le bas peuple 
se nourrit dans nos climats ; cette opinion, qui 
a été défendue avec talent par quelques au- 
teurs, et particulièrement par Marzari, trouve 
aussi quelques arguments dans les données de la 
physiologie humaine. Déjà le célèbre Bartholo- 
meo Beccari avait démontré 1 que dans la fa- 
rine des blés il existe deux matières, l'une qui est 
une poudre amilacée, contenant un principe acide 

1 Commentai* : Bonon, t. Il, p\ 123. 



( 213 ) 
(la fécule), et l'autre glutineuse, se rapprochant da- 
vantage des tissus animaux (ad animaient indolent 
accedens), se putréfiant à la manière des cadavres. 
Bientôt Kesselmeyer, dans une dissertation sur 
le 'principe nutritif de certains végétaux, reconnut 
que cette matière (le gluten) était la partie nour- 
rissante de la farine du blé, et que les diverses 
farines étaient d'autant moins nourrissantes, 
qu'elles en contenaient une moindre proportion. 
Depuis cette époque, toutes les recherches faites 
sur cette importante question n'ont fait que 
confirmer les assertions de Kesselmeyer, et les 
progrès de la science moderne, en particulier 
de la chimie organique, ont permis d'entre- 
voir comment le gluten, si remarquable par la 
quantité d'azote qu'il renferme, joue un rôle 
capital dans l'assimilation des substances végé- 
tales. D'après M. Liébig * , le gluten serait l'élé- 
ment indispensable pour faire passer à l'état de 
fermentation les parties constituantes non azo- 
tées des graines des céréales. Ces parties, en effet, 
qui contiennent le sucre, la gomme, l'amidon, de 
même que les substances animales non azotées, 
telles que la graisse , ne fermentent pas spontané- 
ment au contact de l'oxygène. Cette propriété 
n'appartient qu'à des atomes plus composés, 
et qui, indépendamment du carbone, de l'hy- 
drogène et de l'oxygène, renferment deux élé- 
ments de plus, savoir l'azote et le soufre : tels 

1 Voir les treizième et quatorzième lettres de M. Liébig sur 
la chimie. Paris, 1845, in- 12. 



( 214 ) 

sont la levure, la caséine animale, et la caséine 
végétale; tel est aussi le gluten. « La farine de 
seigle, la farine de froment, dit M. Liébig 1 , et d'au- 
tres espèces de farines, mêlées avec vingt fois 
leur poids d'eau à la température de ^5 degrés, 
donnent une colle épaisse qui déjà à cette tempé- 
rature, devient fluide en peu d'heures, et prend 
une saveur très-douce; l'amidon de la farine at- 
tire une certaine quantité d'eau , et par suite 
d'un nouvel arrangement de ses atomes, il passe 
d'abord à l'état d'une espèce de gomme et ensuite 
à celui de sucre de raisin. Cette transformation 
est opérée par le gluten de la farine, lequel éprouve 
une décomposition ; la liquéfaction de la pâte dans 
la préparation du pain provient de la même cause. 
La formation du sucre dans la germination du blé 
est tout à fait ia même, tout l'amidon qui se trouve 
renfermé dans le froment, le seigle, l'orge, est 
transformé en sucre pendant le développement 
du germe, par l'influence des particules de glu- 
ten qui s'y trouvent, etc. » 

Quel que soit du reste le rôle du gluten pendant 
la digestion, il est incontestable qu'il constitue 
la partie la plus nutritive, la plus anirnalisée de 
la substance des végétaux, celle qui exige le moins 
le travail d'assimilation. Or, comme je l'ai dit 
dans les prolégomènes, les forces assimilatrices 
de l'homme sont restreintes, et les substances 
qui exigent un travail très-énergique pour être 
assimilées, sont non-seulement indigestes, impro- 

» Ibid., pag. 171. 



( 215 ) 

près à le nourrir; mais elles sont pour lui des sour- 
ces de maladie, ainsi que les anciens et Boërhaave, 
et Haller à leur exemple, l'avaient remarqué î. 
En examinant le maïs à ce point de vue, on 
reconnaît que cette abondante céréale est la 
moins riche en gluten de toutes celles qui se 
consomment dans nos climats. Les premiers 
chimistes qui en firent l'analyse ne rencontrè- 
rent pas du tout de gluten; Parmentier lui- 
même, malgré les éloges qu'il avait donnés au 
maïs, et dont il reconnaissait plus tard l'exagé- 
ration 2, faisait le même aveu. Cependant, en 
1827, M. Bixio 3 démontra la présence de l'a* 

1 En parlant de l'assimilation, cet auteur dit : « Requiritur 
ut ingesta suit talis indolis, ut possint per vires mutantes nostri 
corporis superari et nostram induere naturam. » 

Plus loin : 

« Patet ergo ferax satis morborum chronicorum origo a solâ 
ingestorum tali indole, ut admodum dissimilia sint nostris hu- 
moiïbus, et nimis résistant viribus permutantibus nostri cor- 
poris. » 

2 « Je conviens, disait-il, que l'enthousiasme y respire un peu; 
mais j'ai pensé qu'à l'époque où je rédigeais ce Mémoire, il me 
serait permis d'exagérer un peu les avantages du maïs. (Traité 
du Maïs, 1812, in-8°, p. 5.) 

5 Voici les résultats de l'analyse chimique du maïs par M. Bixio : 

Amidon 80,00 

Zéine 6,50 

Mucilage '... 2,50 

Matière extractive 0,75 

Matière colorante 0,25 

Zimome 2,75 

Sucre non cristallisé 0,80 

Huile grasse 1,25 

Hordéine 5,00 

Perte 0,20 

100,000 
(Opuscoli chemici, 1827.) 



( 21 6 ) 
zote dans un produit du maïs que John Gor- 
ham, de l'université de Harvard (Etats-Unis), 
avait signalé et désigné sous le nom de zêine. 
MM. Lespès et Marcadieu avaient aussi obtenu, 
vers la même époque 1 , un produit azoté qu'ils 
désignèrent sous le nom de matière sucrée et ani- 
malisée. Enfin , les recherches de M. Payen ne 
permirent plus de révoquer en doute la présence 
d'une matière azotée dans le maïs. Voici les ré- 
sultats que l'analyse chimique a donnés à ce 
savant : 

! Principe immédiat qui forme les 
j~ au moins de l'amidon et 
delà fécule 71,18 

Substances azotées insolubles dans l'eau à 100.. 11,66 

Huile grasse 8,75 

Ligneux 6,17 

l Substance gommeuse provenant 
Dextrine. . . . } de la dissolution de l'amidone 

( et du sucre 0,44 

Matières azotées solubles 0,60 

Sels 1,20 

100,00*" 

Les matières azotées sont renfermées dans 
l'embryon; elles sont de trois espèces. La pre- 
mière, qui est la plus abondante, offre les prin- 
cipaux caractères du gluten, la solubilité dans 
l'alcool, l'insolubilité dans l'eau et le dégagement 
d'ammoniaque. La deuxième ressemble à l'al- 
bumine. La troisième est soluble dans l'eau à 
froid et contient beaucoup d'huile; suivant 

1 Essai sur le blé de Turquie. Paris, IS^ô. 



( 217) 

l'auteur, Je rancissement, ou, si l'on veut, l'oxy- 
génation très-facile de cette huile expliquerait 
pourquoi la farine de maïs se détériore plus fa- 
cilement et plus promptement que celle du blé. 
Ainsi l'on ne peut plus aujourd'hui révoquer 
en doute l'existence des matières azotées dans le 
maïs; mais les travaux mêmes qui établissent la 
présence de ces principes démontrent combien 
ils sont peu abondants dans nos climats, et 
partant , combien (comparativement à d'autres 
céréales, au froment surtout), le maïs contient 
peu de principes nutritifs. Je ne voudrais pas 
prétendre qu'il en fût de même dans les pays 
chauds; j'ai cité ailleurs des arguments qui ten- 
dent à établir le contraire. Mais dans nos con- 
trées, l'infériorité relative du maïs est incon- 
testable. Parmentier lui-même, malgré son en- 
thousiasme pour la céréale américaine, a été 
forcé de l'admettre. « Le blé, disait-il 1 , est de 
tous les grains qui servent à notre nourriture, 
celui qui contient le plus grand nombre de sub- 
stances, ce qui lui donne la supériorité qu'il a 
sur les autres farines employées à la fabrication 
du pain. » Plus loin, en parlant du gluten, dé- 
couvert dans le blé par Beccari de Bologne, et 
qu'il avait cherché lui-même inutilement dans le 
maïs, il ajoute: « Cette substance se trouve priva- 
tivement dans le blé, et il n'existe ailleurs que les 
matériaux propres à le former; aussi son absence 

1 Parfait Boulanger. Paris, 1778, in-8°, p. 20. 



( 218 ) 

dans le seigle , l'orge et l'avoine sera-t-elle tou- 
jours un obstacle puissant à ce qu'on puisse 
faire, avec ces graminées, un pain aussi parfait 
que celui du froment. » 

C'est précisément cette absence complète du 
gluten dans la farine du maïs, qui rend cette 
farine plus difficile encore à panifier que celle 
du seigle , de l'orge et de l'avoine. 

On ne saurait douter, d'ailleurs, que la quan- 
tité de matière azotée ne varie considérablement, 
suivant les années, suivant les variétés de maïs, de 
même qu'elle varie suivant les climats, et les re- 
cherches sur ce point expliqueraient sans doute 
la différence des résultats obtenus par les divers 
chimistes qui ont analysé le maïs. Les expériences 
de M. Payen et de M. Boussingault sur les pro- 
portions de gluten contenues dans les farines 
des céréales indigènes permettent de penser que 
l'on trouverait des différences marquées dans la 
céréale exotique. M. Payen ' a trouvé que les blés 
du commerce, et plus encore les farines destinées 
à la panification, peuvent différer entre elles rela- 
tivement à la proportion d'azote dans les rapports 
de i à 2. M. Boussingault a vu les proportions de 
gluten varier de 1 5 à 1 1 dans les farines des dif- 
férentes espèces de blé cultivées dans le même 
terrain, et varier beaucoup plus encore, c'est-à- 
dire de i à 4, dans les farines de la même espèce, 
cultivées sur des sols et des climats différents. 

' Comptes-rendus de l'Acad. des sciences. Août 1837. 



( 219 ) 

Si des variations aussi considérables ont pu 
être constatées sur les céréales indigènes, ne doit- 
on pas en soupçonner d'aussi marquées dans les 
variétés presque innombrables d'une graminée 
étrangère dont la culture exige bien plus de con- 
ditions réunies pour prospérer? Tout fait sup- 
poser que les variétés qui donneraient le moins, 
ou qui ne donneraient pas du tout d'azote, 
sont précisément les variétés précoces que les 
médecins accusent surtout de produire la pel- 
lagre. 

Il ne serait pas inutile d'étudier la relation 
qui peut exister entre la richesse des grains en 
azote et le développement du sporisorium maydis. 
Peut-être des études nouvelles montreraient-elles 
que l'absence de gluten et la faible quantité d'a- 
zote qui distinguent dans nos climats la cé- 
réale qui produit la pellagre, des céréales indi- 
gènes qui ne produisent rien de semblable, ne 
sont pas étrangères à la production de cette 
maladie. 

La supériorité des céréales indigènes, du 
froment en particulier, sur le maïs, quant à la 
proportion de la matière nutritive, avait amené 
Marzari, qui attribuait la pellagre à l'absence de 
sluten, à rechercher si l'alimentation exclusive 
avec le froment pourrait produire la pellagre. Il 
étudia d'abord l'état de santé des prisonniers 
condamnés au pain et à l'eau, et s'assura qu'ils ne 
devenaient point peliagreux, malgré les circon- 
stances favorables au développement de la ma- 



( 220 ) 

ladie qu'entraîne la captivité. Il étudia surtout 
dans ce but ce qui se passait dans les prisons de 
Trévise , et. de concert avec les médecins de ces 
établissements; il fit faire les mêmes recherches 
à Venise, par le professeur Pezzi, praticien 
renommé de cette capitale , et il acquit la con- 
viction que, non-seulement la pellagre ne nais- 
sait pas sous l'influence du régime avec le pain 
de froment et l'eau, mais qu'encore sous l'in- 
fluence de ce régime on voyait s'améliorer l'état 
des individus entrés dans les prisons avec des 
symptômes pellagreux. 

Bien que le fait de l'absence du gluten dans 
le maïs paraisse devoir jouer un rôle très-im- 
portant dans la question pathogénique dont il 
s'agit dans ce livre , je crois que , dans l'état ac- 
tuel de nos connaissances , il serait impossible de 
déterminer ce rôle avec précision. Faut-il penser 
que cette particularité de composition du maïs 
exerce seulement une influence négative? qu'elle 
n'agit que par la débilitation générale et crois- 
sante qu'entraîne à sa suite l'usage d'un aliment 
insuffisant et indigeste? Faut-ii lui attribuer 
la production de certains accidents pellagreux? 
admettre, par exemple, que les dérangements 
digestifs tiennent à cette cause, tandis que les 
accidents nerveux seraient l'effet du verderame? 
etc. Malheureusement, on ne peut faire que 
des conjectures, et ce n'est pas là le but que 
je me suis proposé dans ce travail : après avoir 
montré quels sont les faits incontestables dans 



( 2 21 ) 
l'étiologie de la pellagre, je devais montrer où 
commence le doute, où sont les lacunes à com- 
bler. 

11 me suffisait d'ailleurs de prouver que la pel- 
lagre a sa cause efficiente et certaine dans l'ali- 
mentation avec le mais, envisagée elle-même dans 
des conditions déterminées. 

S IV. — Influence des Tempéraments, de l'Age et du Sexe. 

J'ai essayé, dans les pages qui précèdent, de 
déterminer la part de chacun des modificateurs 
extérieurs dans la production de la pellagre , et 
j'ai démontré que l'étiologie de cette maladie ré- 
side tout entière dans l'action de ces modifica- 
teurs. Je dois examiner maintenant une seconde 
catégorie d'influences, celles qui ont leur point 
de départ immédiat dans l'économie elle-même 
et constituent les différences individuelles prin- 
cipales, c'est-à-dire i° les tempéraments; i° les 
sexes ; 3° les âges. J'examinerai ensuite l'influence 
de l'hérédité , et j'aurai ainsi passé en revue les 
conditions principales queHalléa réunies sous le 
nom de sujet de l'hygiène. 

Ces données intrinsèques dé l'organisme, appli- 
quées à l'étiologie, se composent de faits com- 
plexes, dans lesquels les effets de l'évolution des 
organes et du mouvement vital sont toujours 
combinés avec les résultats des influences exté- 
térieures; celles-ci sont plus ou moins manifestes, 
mais c'est en elles que réside presque toujours 
la cause première et efficiente de la maladie à la- 



( 222 ) 

quelle le tempérament, l'âge ou le sexe, fourni - 
sent seulement l'opportunité du développement. 
Cette proposition s'applique avec sa plus grande 
rigueur aux maladies dont le point de départ 
et le germe sont complètement extérieurs à 
l'économie, et qui naissent de l'introduction 
continuelle d'un aliment altéré; or, si Ton ad- 
met comme démontré que telle est l'origine 
de la pellagre, on comprendra d'avance que 
l'économie, considérée en elle-même, et abs- 
traction faite des influences externes, pourra 
présenter des conditions plus ou moins propices 
à la génération du mal , mais que l'on ne saurait 
y trouver la source du mal lui-même. 

L'étude de Y âge, du sexe, et des variétés phy- 
siologiques qui constituent les tempéraments et 
la constitution, ne présente donc qu'un intérêt 
faible et secondaire dans l'étiologie de la pella- 
gre. Elle n'offre que des causes adjuvantes dont 
la puissance et le mode d'action peuvent se 
résumer dans cette formule : que chacune des 
conditions dont nous parlons ne contrarie ou 
ne favorise le développement et la marche des 
accidents pellagreux que par le plus ou le moins 
de puissance vitale dont elle s'accompagne, et 
par la résistance que celle-ci oppose à l'action 
du principe malfaisant. 

Cette formule est la seule qui puisse être don- 
née d'une manière absolue, la seule qui domine 
tous les faits. Toute autre assertion présentée 
dans un sens général sur l'influence de l'âge, du 



( 223 ) 

sexe, des tempéraments, est démentie par l'ob- 
servation; l'influence dont il s'agit se montre en 
effet toujours et partout subordonnée à une 
cause externe, dont l'intensité varie, et qui 
laisse ainsi plus ou moins de jeu à la résistance 
vitale. 

ïl résulte de là que l'étude des tempéraments est 
sans intérêt relativement à la pellagre. Le tem- 
pérament n'exerce d'influence que par le degré 
de force ou de faiblesse qu'il exprime ; et c'est 
ainsi seulemefnf que doit s'expliquer l'opi- 
nion de quelques médecins italiens sur le rôle 
que joue le tempérament lymphatique dans la pro- 
duction de la maladie. Les sujets lymphatiques 
sont plus facilement attaqués, parce que ce sont 
des sujets faibles; ils sont attaqués comme le sont 
les individus affaiblis par une maladie antérieure, 
les convalescents , les sujets cachectiques , les 
filles chlorotiques , les femmes enceintes, les 
nourrices, etc. La facilité avec laquelle la pel- 
lagre se développe dans toutes ces conditions 
est un fait constant, et qui s'explique dans tous 
les cas de la même manière. Ce serait donc 
plutôt ce que l'on nomme la constitution, c'est-à- 
dire ce qui représente la somme des forces de 
chaque individu, que le tempérament proprement 
dit, qu'il faudrait prendre en considération dans 
l'étiologie de la pellagre. 

On doit interpréter de même l'influence du 
sexe. Les Italiens ont admis que le sexe féminin 
prédisposait à la maladie. Albéra avait noté que 



( 224 ) 

sur cent pellagreux il y avait douze hommes et 
quatre-vingt-huit femmes, et la plupart des re- 
levés subséquents ont en effet témoigné dans 
le même sens, quoiqu'ils n'aient jamais indiqué 
un chiffre aussi considérable pour les femmes; 
mais ce fait n'a été bien constaté que pour 
les provinces où les femmes prennent part aux 
mêmes fatigues que les hommes, et se livrent 
comme ceux-ci aux travaux des champs; So- 
ler, Fanzago, Strambio , et Albéra lui-même 
ont eu soin de noter cette circonstance , et 
d'autre part, Moris j ; d'Orbassano a prétendu 
que dans la vallée de Pavie et dans la princi- 
pauté de Trente, les hommes étaient plus sou- 
vent affectés; Michel Concini, qui a observé 
dans cette dernière contrée, a émis la même opi- 
nion ; enfin les praticiens du midi de la France 
paraissent aussi avoir reconnu que la pellagre 
s'observe plus souvent chez les hommes que 
chez les femmes. 

La règle que j'ai appliquée aux tempéraments 
et au sexe s'applique aussi aux âges. Strambio, 
sur un nombre de 126 pellagreux, avait compté 

15 individus de 1 à 25 ans. 

29 — de 25 à 35 

67 — de 36 à 60 

3 — de 64 à 80 

D'après le relevé statistique le plus récent, 
1 Dissert, de pellagrâ Auguste Taurinorum, 1818 



( 225 ) 

celui que M. Calderini a publié l'année der- 
nière 1 , et qui porte sur 35a cas de pellagre, les 
malades sont partagés comme il suit sous le rap- 
port de l'âge; il y a : 

83 pellagrcux au-dessous de 3 ans. 



15 


de 3 à 12 an;? 


20 


de 12 à 20 


120 


de 20 à 35 


59 


de 35 à 45 


55 


de 45 à 60 



Ainsi la jeunesse, la première enfance et l'âge 
adulte seraient les périodes les plus favorables 
au développement de la pellagre. La vieillesse 
avancée en serait exempte. Ce résultat brut sem- 
ble ne pas s'accorder avec la règle qui a été po- 
sée plus haut; mais ici comme toujours, il est 
nécessaire d'expliquer les chiffres : 

Pour l'âge adulte et la jeunesse, il est facile de 
voir que la prédominance de la pellagre dépend 
d'une action plus intense de la cause efficiente. 
L'adulte se livre aux travaux les plus rudes, il 
a besoin de l'alimentation la plus abondante et 
la plus substantielle; en sorte que parmi la classe 
qui fournit les pellagreux, ce sont les adultes 
qui consomment les plus grandes quantités de 
bouillie ou de pain de maïs. 

Quant à la vieillesse avancée, ce serait une 
grande erreur de croire, d'après le silence des 



Annaliuniv. di Med. di Milano (avril 1844). 

15 



( 226 ) 

chiffres^de M. Calderini, qu'elle soit à l'abri de 
la pellagre. On a vu que Strambio notait trois 
individus de soixante-quatre à quatre-vingts ans. 
Casai a rapporté l'histoire d'un pellagreux octo- 
génaire; les observations recueillies en Italie et 
dans le midi de la France montrent aussi la ma- 
ladie chez des individus fort âgés, et M. Calderini 
admet sans doute implicitement le même fait, puis- 
qu'on voit figurer dans ses tableaux statistiques 
un individu atteint de pellagre depuis soixante 
ans. Au reste, il faut s'attendre à trouver peu de 
vieillards dans les recensements des pellagreux, 
d'une part, parce que la vieillesse avancée forme 
une classe d'individus peu nombreuse , d'autre 
part, parce que la pellagre ne permet guère aux 
malheureux qu'elle atteint de parvenir à un âge 
avancé. 

La proportion considérable de pellagreux 
parmi les enfants au-dessous de trois ans, dé- 
montrée par les chiffres de M. Calderini, est un 
fait d'autant plus digne d'attention, qu'il vient 
contredire l'opinion d'Odoardi, de Soler et de 
presque tous les médecins qui ont écrit peu de 
temps après l'apparition de la pellagre, lesquels 
prétendaient que cette maladie ne se montrait 
pas avant l'âge de six à huit ans, et ne devenait 
commune qu'après douze ou quinze ans; mais 
en se rapprochant de notre époque, les obser- 
vations de pellagre chez des enfants à la mamelle 
cessent d'être rares. Le docteur Selle parle d'un 
enfant de deux ans encore allaité par sa mère, et 






( 227 ) 

offrant des symptômes de pellagre très-caraeté- 
risés. Le père de cet enfant était mort dans la 
manie pellagreuse, et sa mère présentait aussi des 
signes de la maladie. Le docteur Sacco, de Milan, 
qui a si puissamment contribué à populariser la 
vaccine en Italie, et qui visitait un grand nom- 
bre d'enfants dans les campagnes, assure avoir 
rencontré assez souvent la pellagre chez les en- 
fants les plus jeunes. En 1818, Zecclûnelli • cita 
quelques cas d'enfants venus au monde avec 
une pellagre manifeste. Depuis cette époque, 
des faits semblables se sont multipliés en Ita- 
lie , et l'on dirait qu'il s'est insensiblement opéré 
une révolution dans la fréquence de la pellagre 
aux divers âges de la vie, ou plutôt dans l'apti- 
tude de chaque âge à contracter la maladie : 
l'âge adulte était d'abord presque seul affecté, 
tandis qu'aujourd'hui le berceau des généra- 
tions se trouve envahi dans une proportion qui 
semble augmenter chaque jour. 

Il est à regretter que nous manquions à cet 
égard de renseignements sur l'Espagne; quant à 
la France, elle paraît être encore dans les condi- 
tions où se trouvait l'Italie à la fin du siècle der- 
nier : c'est l'âge adulte qui fournit presque toutes 
les victimes. Voici ce que m'écrit à cet égard M. Ca- 
lés : « Sous nos yeux les adultes presque seuls ont 
été atteints. Peu de vieillards, un seul enfant de 
douze ans; les hommes nous ont paru plus ex- 

1 Alcune riflessioni politiche mdla pellagra . Padova ,1818. 



( 228 ) 

posés que les femmes; je n'ai rien constaté qui 
pût établir l'hérédité. » Cette remarque est d'au- 
tant plus digne d'attention, qu'en France la pel- 
lagre est, suivant toute probabilité , plus ré- 
cente qu'en Italie; et si l'on ajoute à ces faits 
cette remarque deZecchinelli et de quelques au- 
tres médecins, qu'on voyait les enfants pellagreux 
dans les districts où la pellagre était ancienne, 
tandis que là où elle était récente on n'en rencon- 
trait pas, on sera porté à conclure d'une ma- 
nière générale que lorsqu'elle envahit un pays, 
cette maladie s'attaque d'abord à la génération 
adulte, et que ses effets ne se prononcent, dès le 
berceau, sur les générations nouvelles, que lors- 
que la génération à laquelle elles doivent le jour 
a été profondément viciée. Si l'on observe en 
effet que les enfants pellagreux se rencontrent 
toujours au sein de familles déjà pellagreuses, 
on reconnaîtra manifestement dans ces faits l'in- 
fluence de l'hérédité, dont, je vais maintenant 
m'occuper. Je me borne à remarquer ici que ces 
faits sont en harmonie avec la théorie étiologique 
de la pellagre; l'âge adulte, qui fait la consomma- 
tion principale du mais altéré, doit éprouver le 
premier les conséquences directes de ce régime. 
Les générations qui suivent, moins exposées, 
surtout pendant les premiers temps de la vie, ne 
doivent être frappées qu'après que les parents 
leur ont transmis, avec une constitution affaiblie, 
la prédisposition au mal dont ils sont déjà affec- 
tés eux-mêmes. 



( 229 ) 

S V. — Influence de l'hérédité. 

Le problème de l'hérédité, toujours si difficile, 
a été résolu diversement pour ce qui concerne la 
pellagre; mais on a négligé en général de s'en- 
tendre sur les termes; il faut donc poser ces ter- 
mes clairement : 

Il y a plusieurs manières d'envisager les mala- 
dies héréditaires . quelques auteurs accordent ce 
nom aux maladies que l'enfant puise, pour ainsi 
dire toutes faites, aux sources mêmes de la géné- 
ration, et que les anciens appelaient morbi connu- 
triti. A ce mode de transmission héréditaire, qui 
est plutôt une prolongation, chez l'enfant qui 
naît, de la maladie de l'un de ses parents (morbi 
parentales), que le résultat d'un travail propre au 
nouvel organisme, se rattachent les faits des en- 
fants qui naissent imprégnés du vice syphilitique, 
et de ceux qui ont été variolisés pendant la vie 
intra-utérine par la variole de leur mère. Si l'on 
envisage ainsi l'hérédité, on peut trouver dans 
l'histoire de la pellagre quelques faits qui sem- 
blent appartenir à cette catégorie , je parle 
des enfants nouveau-nés, qui, d'après le rapport 
de plusieurs médecins, présentaient des symp- 
tômes très-caractérisés de pellagre. Mais est-ce là 
véritablement la transmission héréditaire? n'est- 
ce pas plutôt un mode de contagion s'opérant 
de la mère à l'enfant pendant la vie intra-utérine, 
et pouvant s'opérer de même, quoique plus dif- 



( 230 ) 

facilement, pendant l'allaitement? .le reviendrai 
sur ce point en parlant de la contagion. 

Dans un sens plus généralement adopté, on 
entend par hérédité, non pas la maladie même 
des parents transmise à l'enfant dans tout son 
développement, mais un principe, ou si l'on veut, 
un germe détaché des parents, et dont l'évolu- 
tion n'a lieu que par suite de l'évolution même 
du nouvel organisme, en sorte que celui-ci en 
se développant devra nécessairement reproduire 
la maladie que les parents avaient présentée. C'est 
ainsi que beaucoup d'auteurs ont compris l'hé- 
rédité pour la scrofule, pour le cancer et pour 
d'autres cachexies. En examinant la pellagre sui- 
vant cette manière de voir, tout porte à admet- 
tre qu'elle n'est point une maladie hérédi- 
taire. 

Mais si, au lieu de recourir à l'hypothèse d'un 
germe morbide qui suit un développement pres- 
que fatal, on entend par hérédité une simple 
disposition de l'organisme nouveau façonné sur 
Je modèle des organismes dont il provient, à 
répéter sans cesse dans son évolution propre les 
mêmes actes physiologiques, et avec le concours 
des causes extérieures, les mêmes actes patho- 
logiques que ses parents; à offrir leur tem- 
pérament, leur idiosyncrasie, leur faiblesse s'ils 
étaient faibles, et même le plus souvent une fai- 
blesse plus marquée, qui le rapprochera davan- 
tage de la maladie et la lui fera contracter plus 
facilement que les parents ne l'avaient contrac- 



(m ) 

tée eux-mêmes : l'hérédité ainsi envisagée n'est pas 
un fait nécessaire; pour que la maladie se pro- 
duise, il faut le concours des circonstances exté- 
rieures et surtout de la cause efficiente. Je crois 
que c'est dans ce sens qu'il faut entendre le mot 
hérédité dans son acception la plus commune, 
et que c'est dans ce sens surtout que la pellagre 
peut être placée parmi les maladies héréditaires. 
Le peuple triste et affaissé des pellagreux, de 
même que les populations fébricitantes des pays 
à marais, engendrent une progéniture cacochyme 
et dégradée physiquement dès le sein mater- 
nel, générations condamnées à devenir après la 
naissance la proie des maladies, et en qui les ger- 
mes de tous les maux physiques trouvent pour 
se développer comme une terre merveilleuse- 
ment préparée. Ainsi voit-on les maladies qui 
pèsent sur certaines familles et sur certain es classes 
d'hommes s'étendre et s'aggraver de génération 
en génération. C'est là l'histoire de l'abâtardis- 
sement des races, du dépérissement de l'homme 
et de la dépopulation de certaines contrées. Im- 
menses questions et les plus belles qui puissent 
s'offrir aux méditations des hommes voués au 
soulagement de leurs semblables, car il est tou- 
jours difficile et trop souvent impossible de gué- 
rir les maladies, tandis que l'hygiène publique 
et privée offre des moyens efficaces pour en pré- 
venir un grand nombre. 

J'admets donc que les enfants des pellagreux 
puisent dans l'hérédité des conditions d'existence 



( 252 ) 

qui les disposent à la pellagre , qui les placent 
dans une sphère d'imminence morbide, où la 
maladie les atteint plus facilement que tout autre 
individu, où, lorsqu'elle les a atteints, elle marche 
plus vite et se montre à la fois plus grave et plus 
tenace. Les faits observes par Strambio, par 
Cerri, par Zecchinelli, par le docteur Sacco, etc., 
et la plupart de ceux que M. Calderini 1 a cités 
pour prouver que la pellagre, maladie essentiel- 
lement héréditaire, ne se propageait presque au- 
jourd'hui que par la transmission d'un germe 
pellagreux des parents aux enfants; ces faits, 
dis-je, s'expliquent très-bien comme résultats de 
l'influence héréditaire, telle que je l'ai définie en 
dernier lieu. 

Les observations des docteurs Ghiotti et Lon- 
ghi, rapportées par M. Calderini, offrent une 
importance réelle, en ce qu'elles prouvent que la 
pellagre tend à se perpétuer, à s'étendre et à s'ag- 
graver dans les familles qu'elle a attaquées. Ainsi 
sur un total de cent quatre-vingt-quatre familles 
offrant des individus atteints de pellagre hérédi- 
taire, et se composant de mille trois cent dix-neuf 
membres, ces médecins ont trouvé six cent 
soixante-onze individus sains, et six cent qua- 
rante-huit pellagreux. 

Ces observations doivent être prises en sé- 
rieuse considération dans notre pays, où la pel- 

* Annali univers, di Med. (avril 1844). M. Calderini a 
trouvé que près d'un quart des Pellagreux observés par lui 
avaient la maladie depuis l'enfance (p. 41). 



( 235 ) 

lagre n'a pas encore eu le temps de s'enra- 
ciner aussi profondément qu'en Italie, et de 
porter une aussi grave atteinte aux familles 
qu'elle affecte. 

g VI. Influence de la contagion. 

J'aurais dû, ce semble, traiter la question 
de savoir si la pellagre est une maladie conta- 
gieuse, à l'occasion de l'hypothèse d'un virus 
pellagreuXy soutenue par divers auteurs etque j'ai 
rapportée en passant; mais j'ai pensé qu'il y 
aurait de l'avantage à rapprocher cette ques- 
tion de celle de l'hérédité, à cause des con- 
nexions intimes que présentent ces deux faits, qui 
paraissent dans certains cas se confondre. 

On s'est vivement disputé en Italie sur le prin- 
cipe contagieux de la pellagre; la plupart des ob- 
servateurs sérieux en ont formellement nié l'exis- 
tence, tandis que d'autres auteurs en assez grand 
nombre ont admis et expliqué ce principe de 
diverses façons. Déjà quelques partisans de la 
contagion se montrèrent au temps de Frapolli , 
qui les qualifiait de rêveurs. Plus tard , Titius et 
Widemar donnèrent plus d'importance à cette 
opinion , et voici le fait qui conduisit ce dernier 
à soupçonner que la pellagre était contagieuse : 
un bûcheron de Pontremoli vint dans le Mila- 
nais avec deux compagnons pour travailler; au 
bout de plusieurs mois ils rentrèrent dans leur 
pays où la pellagre était inconnue, et le bûche- 



( 234 ) 

ron en fut attaqué, mais seul et sans la commu- 
niquer à personne. 

Ce fait, très-insignifiant , qui suggéra un doute 
à Titius, et quelques autres faits d'une égale va- 
leur, furent bientôt considérés comme des argu- 
ments décisifs par les auteurs qui , voulant faire 
de la pellagre une suite de la lèpre ou de la sy- 
philis , avaient besoin d'y voir une maladie con- 
tagieuse; au reste, les contagionnistes sincères ne 
se sont jamais déclarés d'une manière très-déci- 
dée : Joseph Frank avoue qu'il ne penche à ad- 
mettre la contagion que parce qu'il est forcé de 
reconnaître que la pellagre ne peut être expli- 
quée ni par l'influence du climat, ni par la ma- 
nière de vivre des individus, et que cependant 
comme elle s'est étendue peu à peu , il faut bien 
penser qu'elle a quelque chose de contagieux. 

Zecchinelli s'exprimait aussi avec une cer- 
taine hésitation , et il se fondait sur des faits 
qui peuvent servir à prouver la non-contagion : 
« Je serais tenté, dit-il, en face des difficultés, de 
croire à l'existence de quelque principe contagieux 
particulier»; il reconnaît ensuite que l'on voit 
des familles entières intactes entourées de fa- 
milles pellagreuses. Tous les observateurs notè- 
rent 1 de bonne heure le même fait et remar- 



1 Marzari, qui avait observé pendant plus de vingt ans la 
Pellagre et l'avait longtemps observée à la campagne où il avait 
passé des années entières , dit : « To non ho mai veduto, anzi 
non ho mai inteso che il parroco, l'agente, il notabile, che vi- 
vono in campagna coi pellagrosi, che bevono la stessa aqua, 



( 235 ) 

quèrent que jamais ni le curé, ni le médecin, ni 
le notaire, ni les agents du gouvernement, qui 
vivaient à la campagne au milieu des pellagreux, 
ne contractaient la maladie ; que dans les mêmes 
familles certains individus n'en étaient jamais 
atteints; c'est pourquoi Facheris, en réfléchissant 
à ce fait si constant, disait : « Qu'est-ce qu'une 
maladie contagieuse qui respecte les rangs et les 
conditions sociales?... » 

Tous les médecins de districts consultés par 
le gouvernement, et les auteurs des Mémoires 
analysés par Fanzago (à l'exception du docteur 
Storni), se prononcèrent contre la contagion. 
Parmi les noms de ces médecins on distingue 
ceux des docteurs Angelo délia Décima, Giac. 
Penada, G.-B. Amai, Dom. Zuccolo, Giac. Pia- 
centini, Antonio Scudelanzoni, Giac. Zotti , 
Benedetti, Sartori , Boerio , Gasparini, Paolo 
Fabris , Lombardini , Giovanoni, Bottelli, Mar- 
tinati, Trevisan , Berselli, Girotlo, Capellari , 
Marangoni , etc. 

Les observations faites depuis cette époque ont 
toutes été contraires à l'hypothèse d'un principe 
contagieux; et des expériences assez nombreuses 
sont venues confirmer les résultats de l'observa- 
tion. Buniva * s'inocula lui-même et inocula à 
plusieurs personnes de la salive et du sang des 

che respirano la stessa aria , e calcano la stessa terra, l'abbiano 
avuta o contrattata giammai, quantunque misti e quasi confusi 
con loro, etc. (Snggio, p. 16.) 

* Memorie sulla pellagra (dans les Jetés de VAcad. des 
sciences de Turin), t. Tfl, années 1805-1808. 



( 256 ) 

pellagreux, et même de la matière qui suintait des 
fissures produites sur les portions malades de 
la peau. Il n'obtint jamais aucun effet de ces 
inoculations. Plus tard , De Rolandis s'inocula ' 
plusieurs fois de la sanie fétide qui s'écoulait des 
ragades que présentent certains malades avan- 
cés, et il n'observa d'autre résultat que quelques 
pustules bénignes sur les points où avaient été 
faites les inoculations. 

En France , l'idée de la contagion a été émise 
en 1829 par M. Hameau, à la fin de sa première 
note : «J'ai tout lieu de croire , dit-il, que cette 
terrible maladie est due à un virus particulier, 
et qu'elle peut se prendre par un contact immé- 
diat. » Il est vraisemblable que cette opinion 
provenait de ce que les deux premiers cas de 
pellagre qui s'étaient offerts à M . Hameau avaient 
été observés sur deux femmes, la mère et la 
fille, qui coucbaient habituellement ensemble: 
Mais, loin de paraître confirmé dans cette idée, 
on voit ce praticien ne l'émettre dans son second 
Mémoire que sous forme de soupçon , et décla- 
rer « qu'il faut de nouvelles expériences pour 
être entièrement fixé sur ce sujet. » 

Les observations postérieures semblent avoir 
conduit les médecins à repousser l'idée d'un 
principe contagieux, et l'on peut considérer 
cette question comme jugée parmi les praticiens 



' Répertoria medico-chirurgico di Torino (1824), et 
4nnali rnedico statistici délia provincia d'Asti (1825). 



( 237 ) 

français aussi bien que parmi les Italiens et 
même les Espagnols , chez qui personne, à ma 
connaissance, ne soutient la nature contagieuse 
du mal de la rosa. 

Il suffirait de réfléchir aux symptômes de la 
pellagre , à la marche de cette maladie, à ses al- 
ternatives, à ses retours, à sa durée, pour se 
convaincre qu'elle n'a rien de commun avec les 
maladies reconnuescontagieuses. Toutefois, après 
avoir exposé les données de l'observation et de 
l'expérience qui se trouvent d'accord sur ce 
point avec celles du raisonnement, il me reste à 
revenir sur un fait signalé dans le paragraphe 
précédent, et paraissant indiquer un mode de 
transmission de la pellagre, qui se rapporte 
plutôt à la contagion qu'à l'hérédité : je parle des 
enfants à la mamelle et des enfants nouveau- 
nés qui présentent des symptômes de pellagre 
confirmée. 

Il est impossible dans ces cas de supposer que 
l'enfant ait contracté la maladie directement 
dans l'alimentation qui la donne; il est certain 
qu'il n'apu la puiser que dans le sein de sa mère 
ou avec son lait; il faut remarquer en effet que les 
enfants à la mamelle que l'on a vus ainsi conta- 
minés étaient non-seulement les nourrissons , 
mais encore les fils des femmes pellagreuses qui 
les allaitaient; on cite, au contraire, beau- 
coup d'exemples d'enfants bien portants en ap- 
parence , dont les nourrices offraient des sym- 
ptômes de pellagre. Ainsi, cette transmission 



( 238 ) 

de la maladie de la mère et de la nourrice au 
rejeton n'est pas un fait de contact ordinaire; 
elle ne provient pas du simple rapprochement 
des deux êtres; il faut, pour qu'elle ait lieu, que 
les deux vies aient été confondues et confondues 
de la manière la plus intime, puisque le lait seul 
d'une femme pellagreuse ne suffit pas toujours 
pour infecter l'enfant d'une mère saine; il faut, 
en général, ce commerce intime de l'existence 
intra-utérine, durant laquelle le nouvel être n'est 
presque qu'un membre de sa mère, qu'une pro- 
longation de sa vie. Alors, et à un moindre 
degré pendant l'allaitement, les matériaux or- 
ganiques sont communs aux deux êtres; ils 
passent de l'un à l'autre , et portent de l'un à 
l'autre les mêmes éléments de santé , ou les 
mêmes principes de maladie. On comprend ainsi 
comment la pellagre de la mère devient la pella- 
gre de l'enfant, sans que celui-ci ait été en rap- 
port direct avec la cause efficiente de la maladie. 
Il y a donc là un fait de transmission par con- 
tagion, mais par un mode tout spécial et que 
l'on pourrait appeler contagion héréditaire. 



QUATRIEME PARTIE. 



TRAITEMENT ET PROPHYLACTIQUE. 



CHAPITRE I. 



TRAITEMENT. 



Les recherches étiologiques auxquelles ont été 
consacrées les pages qui précèdent mènent à 
cette conséquence , que l'application des res- 
sources de l'hygiène domine le traitement de 
la pellagre. S'il est vrai que le meilleur moyen 
de prévenir, d'atténuer et de détruire un effet 
morbide, consiste à supprimer la cause, assuré- 
ment le meilleur moyen de prévenir , de di- 
minuer , de guérir la pellagre, qui a sa cause 
dans un aliment altéré , consistera à supprimer 
cet aliment et à changer l'alimentation. Or, je 
puis annoncer dès à présent que cette consé- 
quence, à laquelle nous sommes conduits par 
l'étiologie, est précisément celle à laquelle une 



( 240 ) 

expérience de plus d'un siècle a conduit tous 
les observateurs , en Espagne , en Italie et en 
France; et je puis ajouter que c'est là le seul 
point de l'histoire de la pellagre qui n'ait fait 
naître aucune contestation. 

Ces faits m'autoriseront à abréger les détails 
relatifs au traitement pharmaceutique. Chacune 
des hypothèses qui servirent tour à tour à expli- 
quer la nature de la pellagre devait entraînera sa 
suite une méthode thérapeutique particulière; 
ainsi, ceux qui regardaient le scorbut comme l'é- 
lément dominant de la maladie, et de ce nombre se 
trouvent Casai 1 , J. Penada, Odoardi, Piacenti- 
ni, etc., prescrivirent les antiscorbutiques comme 
base du traitement; Scudelanzoni, afin de com- 
battre Y acrimonie murialique, faisait aciduler toutes 
les boissons des pellagreux, et Odoardi leur propo- 
sait le suc de limon comme un vrai spécifique ; 
Frapolli , d'après sa théorie pathogénique par- 
ticulière, faisait consister l'indication la plus ur- 
gente à ouvrir les pores exhalants de la peau , 
et à rendre la transpiration plus facile : c'est 
pourquoi il prescrivait les frictions, l'eau tiède, 
les diaphorétiques, et surtout le bain chaud, qu'il 
regardait comme le meilleur de tous les remèdes. 
Des théories différentes firent recommander avec 

1 Casai recommande des décoctions de fumeterre, de chico- 
rée, d'oseille, d'aigremoine, de cresson, d'ellébore noir, de po- 
lypode de chêne, d'anis, de fenouil, de semences de cartame. On 
voit par là qu'il avait en vue de satisfaire à des indications diffé- 
rentes. Il associait ce moyen, soit au bon laitage, aux purgatifs, 
aux vomitifs ou aux émissions sanguines. 



I 241 ) 

un égal enthousiasme le beurre et le lait, qui 
paraissent avoir réussi quelquefois en Italie, en 
France et en Espagne; le camphre, l'ail, l'anti- 
moine', le mercure, l'opium, l'eau de chaux 2 , etc. 
Dalla Décima mettait sa confiance dans les an- 
tispasmodiques. 

Gherardini, après s'être attaché à démontrer 
la parfaite inutilité de la plupart de ces moyens, 
chercha à faire prévaloir quelques sudorifiques, 
tels que la décoction de patience, de gayac ou de 
sassafras,, associés au petit-lait et surtout aux 
bains. Quelques auteurs employaient les vomi- 
tifs ou les purgatifs comme moyen principal, 
d'autres comme moven accessoire; il en fut de 
même des bains et des émissions sanguines. 

Ainsi , dans leur empressement à trouver un 
spécifique, ou à relever par des résultats théra- 
peutiques la valeur d'une théorie particulière , 
les médecins avaient mis à contribution la ma- 
tière médicale à peu près tout entière, lorsque 
Gaetano Strambio , plus sincère et moins impa- 
tient, se mit à expérimenter la plupart des moyens 
les plus vantés, et reconnut que les uns étaient 

* Thiéry prétend avoir guéri, en 1753, une femme de la 
Nouvelle-Castille, avec un mélange d'éthiops minéral, d'anti- 
moine cru , de safran de mars, avec quelques substances balsa- 
miques, le tout entremêlé de quelques purgatifs et soutenu d'un 
régime convenable. Elle guérit en deux mois. Cependant les 
rougeurs revinrent en 1 754. 

2 Guerreschi prétendait que l'eau de chaux, à la dose de demi- 
livre à une livre, en trois ibis par jour, était le meilleur remède. 
Scudelanzoni ne l'employait qu'à l'extérieur, il employait de 
préférence l'eau de chaux seconde. 

16 



( 242 ; 

insignifiants, les autres nuisibles, et que quel- 
ques-uns pouvaient être très-dangereux; c'est 
ainsi qu'il se trouva mal de l'emploi de Y opium, 
du mercure, des bains et des saignées. Jansen , 
qui fréquentait l'hôpital de Legnano au temps 
des expériences de Strambio, assure qu'ayant in- 
terrogé beaucoup de malades, et même les mé- 
decins, il s'était convaincu qu'on ne retirait à 
peu près aucun profit des bains, et que même à 
une certaine époque ils devenaient dangereux *; 
c'est pourquoi il préférait les frictions. 

Quant à la saignée, déjà Frapolli l'avait vue, 
dans la première période, être promptement 
suivie d'un symptôme à peu près inconnu à cette 
époque de la maladie, le délire. Mais Fanzago 
s'éleva vivement contre l'abus des émissions 
sanguines, dont Ramazzini avait dès longtemps 
signalé les fâcheux effets sur la santé des villa- 
geois; il le regardait comme disposant à la mala- 
die et l'aggravant lorsqu'elle existait. 

Enfin, Strambio, après de très-nombreux es- 
sais tous malheureux, déclara avec une déses- 
pérante franchise: «Qu'il n'avait jamais vu un 
pellagreux qui dût sa guérison aux remèdes. » 
Triste vérité que Casai avait reconnue déjà en 
Espagne, et qui, l'année dernière, échappait en- 
core en Italie a la plume d'un médecin du grand 
hôpital de Milan, le docteur M ose Rizzi , de 
même qu'elle échappait, il y a peu de mois, 

* Ouvrage cité, p. 367. 



( 245 ) 

à la plume du docteur Cales , qui m'écrivait eu 
parlant de ce sujet : « J'arrive à l'article hon- 
teux , le traitement. » 

Il est inutile d'insister davantage pour mon- 
trer comment les médecins se sont égarés en cher- 
chant dans la matière médicale des moyens que 
l'hygiène seule pouvait leur fournir; je passe à 
l'examen des méthodes thérapeutiques qui se 
recommandent par le nom de leurs auteurs , et 
qui se partagent encore la confiance des prati- 
ciens. 

Fanzago avait réglé l'emploi des moyens cura- 
tifs qu'il proposait contre la pellagre , d'après la 
marche de la maladie qu'il divisait, ainsi que je 
l'ai fait dans le deuxième livre, en trois périodes. 

Première période. Lorsqu'un individu éprouvait 
ces premiers symptômes auxquels on donnai! 
vulgairement le nom de salso : rougeurs aux 
mains, abattement des forces, sensation d'ardeur 
dansl'arrière-gorgeet l'œsophage, tournoiements 
de tête, etc., la première mesure à prendre 
était de cesser aussitôt toute espèce de travail , 
et d'éviter le soleil. En même temps, s'il n'y 
avait aucune complication, il administrait l'ipé- 
cacuanha, afin de débarrasser l'intestin des ma- 
tières glaireuses qui s'y accumulaient, et s'il y avait 
contre-indication d'un émétique , il administrait 
un léger purgatif salin. 

« Le premier effet obtenu, dit Fanzago, il faut 
s'abstenir des évacuants qui deviennent souvent 
nuisibles , et dans le cas où le malade serait tour- 



( 244 ) 

mente par la constipation, ce qui arrive souvent 
au début de la maladie, il faut le soulager par 
de simples lavements... Le signe qui doit surtout 
déterminer le médecin à provoquer une légère 
évacuation , est ce sentiment de brûlure dans 
l'estomac et jusqu'à l'arrière-gorge dont se plai- 
gnent beaucoup de pellagreux. » Fanzago em- 
ployait ordinairement dans ces cas de la limo- 
nade émétisée. Soler opposait la magnésie à ce 
dernier symptôme. 

Après ces premiers moyens , Fanzago recom- 
mande de soumettre les pellagreux à un bon ré- 
gime alimentaire, et il fait remarquer que c'esl 
de là que dépend le succès du traitement. Sans 
exclure les végétaux de bonne qualité, il veut que 
^alimentation animale forme la base du régime. 

Quoique Gherardini eût déjà vivement criti- 
qué l'emploi du lait, Fanzago le recommande 
comme médicament plutôt que comme aliment. 
Il se fonde sur les expériences d'Albera , de Fa- 
cheris , de Soler, du docteur Macoppe, et sur les 
nombreuses expériences qu'il avait faites lui- 
même en 1807 et en 1808. Je crois qu'il n'est 
pas sans intérêt de rapprocher de ces observa- 
tions celles que Casai avait faites à Oviedo, où 
il avait eu occasion de reconnaître les bons effets 
du bon lait et du beurre. Cet auteur cite l'exemple 
d'une femme arrivée à un degré avancé de la ma- 
ladie, ayant eu plusieurs attaques de délire mé- 
lancolique, et qui, après avoir employé inutile- 
ment tous les moyens, vendit tout son bien pour 



( 245 ) 

avoir de quoi se nourrir de bon beurre de vache, 
et guérit eu effet. Enfin, M. Hameau a mis aussi 
en usage la diète lactée, et s'en est assez bien trouvé 
momentanément chez une femme de Mestras. 

Fanzago attachait de l'importance aux ablu- 
tions faites sur les parties malades du tégument, 
au moins deux fois par jour, avec le sérum du 
lait, ou le lait étendu d'eau. Il recommandait 
en outre de tenir ces parties bien couvertes. 

Ces moyens de traitement devaient être con- 
tinués au moins pendant trois mois, et souvent, 
si la maladie était à son début, ils parvenaient à 
l'arrêter. 

Deuxième et troisième périodes . Mais dans les pé- 
riodes plus avancées de la maladie, Fanzago re- 
connaissait que tous les moyens échouent; il se 
bornait alors en général à traiter chaque symp- 
tôme : « Trois indications se présentent ici, dit-il; 
la première consiste à rendre à l'estomac et aux 
intestins le ton et la vigueur qu'ils ont perdus; 
la deuxième à détruire l'état morbide de la peau; 
la troisième à rétablir le calme et l'équilibre dans 
le système nerveux. « Il est vrai , ajoute-t-il , 
que la première satisfait souvent aux deux au- 
tres, puisque l'affection de la peau et les désor- 
dres nerveux ne sont que des lésions secondaires 
et sympathiques. » 

Pour remplir cette première indication , Fan- 
zago ne suit pas d'autre marche et n'emploie pas 
d'autres moyens que ceux qui ont. été déjà dé- 
crits; seulement il conseille de revenir de temps 



( 246 ) 

ii autre aux purgatifs doux, et de s'appuyer prin- 
cipalement sur les toniques et les martiaux. Il 
conseille aussi des frictions sur l'abdomen avec 
de la flanelle imprégnée d'une décoction aroma- 
tique ou d'un mélange spiritueux. Le malade est 
soumis à l'usage du lait et des viandes. Enfin , il 
insiste sur les bains, et si quelques circonstances 
empêchent de recourir à ce moyen qu'il regarde 
comme très-important , il veut qu'on le remplace 
par des fomentations laiteuses sucrées et mucilagi- 
neuses sur les parties malades, moyens déjà vantés 
par Frapolli, Gherardini etThouvenel. 

Enfin , pour rétablir l'ordre dans le système 
nerveux, Fanzago conseillait divers moyens 
qu'il empruntait à la classe des remèdes stimu- 
lants et excitants , persuadé que tous les désor- 
dres de ce système tenaient, non pas à un excès 
de force , mais au contraire à une condition 
asthénique; ainsi, il employait la thériaque, l'o- 
pium associé au quinquina , etc. 

On vient de voir que Fanzago attachait une 
grande importance aux bains, dont Frapolli et 
Gherardini avaient fait aussi leur remède par 
excellence. Ce moyen , malgré les insuccès de 
Legnano, attestés par Jansen, malgré la critique 
de quelques médecins, a toujours conservé une 
grande place dans la thérapeutique de la pella- 
gre italienne. Le traitement par les bains (cura 
balnearia), établi comme fondation régulière au 
grand hôpital de Milan, est encore en ce mo- 
ment la ressource principale des médecins de ce 



( 247 ) 
vaste asile; mais je dois à ce sujet faire la remar- 
que que, dans le traitement dont il s'agit, les 
bains ne sont que l'apparence, ainsi que J. Frank 
et tous les auteurs le déclarent, et comme j'ai pu 
moi-même m'en convaincre. Les malades qui 
prennent des bains reçoivent en même temps 
une nourriture abondante et substantielle et sont 
placés dans des conditions dont chacune est plus 
efficace, peut-être, que le bain lui-même pour 
améliorer leur état; il ne faut donc pas que ce 
titre de cura balnearia soit cause d'une méprise. 
Voici du reste les résultats principaux obtenus à 
l'aide de cette méthode sur les pellagreux traités 
au grand hôpital pendant l'été de i843. Ils ont 
été publiés ' par M. Calderini : sur trois cent cin- 
quante-deux malades traités par les bains, cent 
soixante sortirent guéris en apparence, cent dix- 
huit avec une amélioration très-notable; cin- 
quante-un éprouvèrent peu de changement, et 
vingt-trois restèrent dans le même état, ce qui 
fut attribué soit au degré avancé du mal, soit à 
des complications. 

Ces bains sont donnés à la température de 
H- 27 a 28 Réaumur; chaque malade en prend, 
terme moyen, une quinzaine. Us ont pour effet 
de rendre à la peau sa souplesse et de rétablir 
ses fonctions comme organe absorbant et exha- 
lant. En outre, M. Calderini leur attribue le ré- 
tablissement des fonctions digestives, le calme 

* Annali unir, di Medic, ajirile 1844. 



( 248 ) 

qui d'ordinaire ne tarde pas à se montrer dans 
le système nerveux; enfin il les croit capables de 
produire la guérison complète. Je ne saurais par- 
tager l'opinion de ce médecin distingué , s'il ne 
finissait par déclarer lui-même qu'il faut associer 
aux bains d'autres agents thérapeutiques, et que: 
« le repos, la propreté, l'éloignement des rayons 
. solaires, une nourriture abondante et saine, le 
calme d'esprit, la pratique des devoirs religieux, 
doivent incontestablement favoriser l'action des 
bains. » Je partagerai donc à peu près la manière 
de voir de M. Calderini sur le traitement dont 
il s'agit, avec cette différence, que ce qu'il regarde 
comme l'accessoire est, suivant moi, l'essentiel, 
et réciproquement. 

Enfin, lorsqu'on croit apercevoir une compli- 
cation ou un symptôme prédominant, on associe 
aux agents ordinaires de la cura balnearia, les laxa- 
tifs, les toniques, les émissions sanguines, etc. 

Il faut remarquer enfin que les bains ne sont 
pas donnés à tous les pellagreux, et M. Calderini 
note dans son rapport que l'on a soin de ne pas 
administrer ce traitement aux malades atteints de 
consomption j de touœ, d'anasarque , de diarrhée 
abondante et de délire. 

On sait que les émissions sanguines ont été, à 
une certaine époque surtout, employées à ou- 
trance par les médecins de l'Italie septentrionale: 
les pellagreux n'ont pas échappé aux conséquences 
de ce goût dominant , et nous en avons pour 
preuve les plaintes des plusieurs médecins recom- 



( 249 ) 

mandables. Toutefois, il ne faudrait pas, par une 
réaction exagérée, se ranger à l'avis de ceux qui 
proscrivent entièrement la saignée générale ou 
locale du traitement de la pellagre. Casai , Fra- 
polli, Odoardi, Gherardini, Soler, Marzari, etc., 
ont reconnu des circonstances dans lesquelles 
l'emploi de ce moyen devenait nécessaire, surtout 
pendant les premiers temps de la maladie. Je dois 
rappeler ici les observations des docteurs Liberali 
et Carraro,que j'ai mentionnées en traitant de la 
folie pellagreuse, et, sans partager entièrement 
leurs idées théoriques, je crois que lorsqu'on re- 
connaît des symptômes évidents de méningite 
pendant les chaleurs de l'été, il est bon de suivre 
les conseils énergiques donnés par ces médecins. 
Je pourrais dire des purgatifs que Strambio 
prodiguait de préférence aux autres moyens, ce 
que je viens de dire des émissions sanguines ; il 
est des circonstances qui rendent leur emploi 
nécessaire. Je pourrais en dire autant de beau- 
coup de moyens, sur l'emploi desquels l'exagé- 
ration des apologistes a jeté de la défaveur : on 
comprend en effet que dans le cours d'une mala- 
die aussi longue et aussi compliquée , il doit se 
présenter des accidents variés qui réclament cha- 
cun une thérapeutique particulière; mais il ne 
faut pas croire qu'en faisant cesser ces accidents 
on se rende maître de la marche de la maladie. 
Je pourrais même étendre cette réflexion à tous 
les moyens dont je viens de rapporter la longue 
liste, car en examinant de près tous les exemples 



( 250 ) 

deguérison rapportés par les auteurs, on s'assure 
que les agents pharmaceutiques n'ont jamais eu 
d'autre effet que de dominer certains accidents et 
d'enrayer peut-être un instant la marche de la 
maladie. J'ai fait connaître, à cet égard, l'aveu de 
Casai et de Strambio, et les praticiens qui ont 
voulu observer avec la même bonne foi sont ar- 
rivés à la même conviction, et nous voyons le 
docteur Rizzi la partager, et affirmer que les 
prétendues guérisons de pellagre que l'on ob- 
tient dans les hôpitaux d'Italie ne se rapportent 
qu'aux complications de la maladie qui , un 
instant amendée, revient avec des complications 
nouvelles. 

L'opinion unanime des médecins français qui 
ont traité des pellagreux confirme le triste aveu 
des médecins d'Italie: M. Léon Marchand déclare 
que l'on ne songe plus à guérir thérapeutiquemenl 
la pellagre landaise. « On se contente, dit-il, de 
porter remède à, certains symptômes spéciaux qui 
peuvent se prononcer trop fortement...; mais 
le véritable traitement', c'est la diète lactée ou 
l'équivalent, et toute la propreté qu'il est possi- 
ble d'obtenir de gens qui n'en comprennent pas 
le prix. Tous les malades qui ont été soumis à 
celte méthode ont vu leur état s'améliorer, etc. » 

D'après l'aveu loyal de M. le docteur Calés , 
je pourrais passer sous silence les moyens de trai- 
tement employés contre la pellagre du Laura- 
guais. Je crois utile cependant de faire connaître 
quelle a été la conduite de ce praticien éclairé, 



( 251 ) 

et quels sont les résultats qu'il a obtenus. Voici 
ce qu'il m'écrit à cet égard : 

« Je ne prétends pas , dit M. Calés, que les 
agents thérapeutiques n'aient aucune action sur 
la pellagre; mais, forcés d'accepter nos malades 
avec leur misère et leur dénûment , nous ferons 
l'aveu de nos insuccès. Je n'ai obtenu des résul- 
tats satisfaisants que chez ceux qui ont pu se pla- 
cer sous l'influence d'une meilleure hygiène. Les 
principaux moyens que nous avons mis en œuvre 
sont : les bains, les évacuations sanguines , les 
antispasmodiques , les révulsifs , et de légers to- 
niques. 

« Nous dirons un mot de chacun d'eux en par- 
ticulier : 

« i° Â.u début de la maladie, les bains produi- 
sent un excellent effet; on serait peut-être en 
droit de penser qu'ils en arrêteraient la marche 
s'ils étaient secondés par un changement complet 
dans les habitudes de la vie. 

« i° Les saignées par la lancette ou les sang- 
sues, dès que l'irritation de la muqueuse gastri- 
que ou des centres nerveux apparaît, sont pres- 
que toujours suivies d'une légère amélioration ; 
maison ne sauraitles employer qu'avec beaucoup 
de mesure; sans cela on jetterait les malades 
dans une faiblesse funeste. C'est ici que la dis- 
tinction, admise par Barthez, des forces de la vie 
en forces agissantes et en forces radicales, trouve 
son application. Ici des propriétés ou forces vi- 
tales exaltées, de l'irritation partout; on dirait 



( 252 ) ' 

dans certains cas que la vie est en excès dans les 
principaux organes, et cependant il existe une 
énervaliou profonde, qui constitue le premier 
élément de la maladie. 

« 3° Les antispasmodiques n'ont produit sous nos 
yeux aucun bon résultat. 

« 4° De légers toniques astringents m'ont servi à 
modérer la diarrhée quand les mucilagineux 
avaient échoué et que tout autre traitement était 
inadmissible. 

« 5° Les révulsifs appliqués après de légères 
évacuations sanguines ont fait diminuer les acci- 
dents cérébraux. 

k6° J'ai employé sans aucun succès \esmoxas 
dans les cas de paralysie. Au reste, toutes ces res- 
sources seront impuissantes, elles n'auront au- 
cune action salutaire si elles ne sont employées 
dès les premiers temps de la maladie; elles se 
montreront encore tout à fait inutiles si vous ne 
changez pas les conditions dans lesquelles le ma- 
lade se trouve placé; si vous ne remplacez pas 
sa maison sale et humide par une autre habita- 
tion propre et bien aérée, ses aliments faibles et 
grossiers par une nourriture substantielle; en un 
mot, si vous ne faites pas couler dans ses veines 
un sang plus généreux, vous tournerez toujours 
dans un cercle vicieux et ne devrez lien attendre 
de vos soins et de vos efforts. 

« Vous le voyez, ajoutait M. Calés, le médecin 
ne peut pas tout faire, la part de l'administration 
est bien large; espérons qu'elle se montrera hu- 



( 253 ) 

maine et prévoyante dès qu'on lui aura claire- 
ment signalé le mal et que les études de quel- 
ques hommes de mérite l'auront éclairée sur les 
moyens d'y remédier. » 

Ce n'est pas en effet à l'arsenal de la pharma- 
cie qu'il faut demander une arme contre la pel- 
lagre; pour guérir les pellagreux, il n'y a qu'un 
seul moyen, c'est de retremper leur constitution 
détériorée aux sources d'une hvgiène bien en- 
tendue, et surtout d'une bonne alimentation. 
Cette vérité , que les faits sont venus démontrer 
aux plus aveugles , éclate de toute part dans les 
écrits des médecins, à travers les erreurs et les 
hypothèses les plus opposées sur la nature et la 
cause du mal. On a vu que les partisans du trai- 
tement pharmaceutique avaient été conduits par 
une sorte de logique instinctive , et comme mal- 
gré eux , à associer aux remèdes les bons aliments, 
le pain de froment, le bon lait, le vin , la viande, 
et c'est ainsi seulement qu'ils ont obtenu d'heu- 
reux résultats dont les remèdes ont eu l'honneur. 

Aujourd'hui que les théories nous sont indif- 
férentes, que Ion ne se passionne plus pour 
telle ou telle hypothèse, nous pouvons, en mieux 
analysant les faits, faire la part des agents phar- 
maceutiques et celle des moyens hygiéniques. 
En conséquence nous croyons qu'il faut adjuger 
à l'hygiène seule le traitement de la pellagre, 
aux moyens pharmaceutiques les accidents et les 
complications qui peuvent s'y ajouter. 

Il est encore aujourd'hui Irès-souvent difficile 



( 254 ) 

et souvent impossible que le régime alimentaire 
des pellagreux soit convenablement modifié dans 
les campagnes qu'ils habitent. Là, le bon pain, 
le vin, la viande ne sont que très-rarement à 
leur portée; et lors même que l'avarice, que quel- 
ques auteurs leur reprochent, ne les empêcherait 
pas d'en faire usage, le plus souvent cet usage 
leur serait interdit par la misère, mal bien plus 
général que l'avarice. 

Ces motifs doivent être pris en considération 
et' engager à recourir, lorsqu'on le peut, à un 
moyen auquel du reste beaucoup de médecins 
ont attaché la plus grande importance, et qui 
consiste à faire changer de pays aux malades. 
Ce déplacement d'ailleurs, outre les avantages 
du changement de nourriture, peut avoir celui de 
soustraire les pellagreux à l'ensemble des condi- 
tions affaiblissantes au milieu desquelles ils ont 
contracté leur maladie. Aussi doit-il être conseillé 
toujours lorsqu'il peut s'opérer de telle ma- 
nière que le malade soit placé dans des condi- 
tions meilleures. C'est dans ces cas que l'on ob- 
tiendra les cures les plus inespérées, ainsi que 
l'expérience l'a démontré déjà; et c'est ainsi seu- 
lement que l'économie, même après une atteinte 
profonde, pourra revenir à son état normal. 

On est surpris de trouver dans un écrit 1 assez 
récent et d'ailleurs très-estimable cette singulière 
critique du déplacement des individus : « L'émi- 

1 De la pellagre et de la folie pellagreuse, p. 80 



( 255 ) 

gration des familles, leur transplantation , leurs 
alliances , ont pour résultat de favoriser l'aug- 
nientation de la pellagre. » Je dirai plus loin un 
mot des alliances; mais quant à la transplan- 
tation, en quoi peut-elle nuire, si la maladie n'est 
pas contagieuse? or, comment et sur quels argu- 
ments soutenir la contagion? 

Heureusement on trouve dans le même ou- 
vrage des faits qui viennent démentir cette malen- 
contreuse opinion, et donnent pour ainsi dire 
la clef de la véritable cure de la pellagre. Je cite 
textuellement : 

«Un homme, âgé de quarante-un ans, né de 
parents pellagreux, présenta dès l'enfance des 
symptômes de ce mal funeste. Atteint par la 
conscription, il servit quinze ans en Hongrie, en 
France et en Allemagne. Pendant tout ce laps 
de temps, malgré les fatigues inséparables de la 
vie de soldat, il ne se ressentit en aucune ma- 
nière de son ancienne maladie. A sa sortie du ser- 
vice militaire, il revint dans son pays, et sept ans 
s'écoulèrent sans le plus léger symptôme de pel- 
lagre. Il y a trois ans, la maladie reparut, comme 
si elle eût attendu que l'organisation de cet 
homme se fût retrempée dans les sources du mal. 
Depuis ce moment , elle s'est montrée chaque 
année. M. Pancerifils m'a fait voir un autre ma- 
lade dans le même cas, et m'a assuré qu'il avait 
observé plusieurs faits de ce genre. M. le pro- 
fesseur Rasori m'a raconté qu'il a eu à son ser- 
vice deux domestiques en apparence fort bien 



( 256 ) 

portants, mais qui chaque année au printemps 
avaient des symptômes d'hypocondrie : cette 
remarque ayant éveillé son attention , il les in- 
terrogea, et apprit d'eux qu'ils avaient eu la pel- 
lagre, et que leurs parents en étaient atteints; 
depuis qu'ils n'habitaient plus la campagne, il y 
avait eu une amélioration évidente dansleur état. 
Le médecin chargé delà division desfemmesnous 
a cité l'exemple d'une femme pellagreuse dès 
l'enfance , qui, étant venue à Milan, entra au 
grand hôpital comme infirmière, et vit cesser sa 
maladie par le changement de sa position ; obligée 
de retourner dans son pays, tous les symptômes 
se sont reproduits x . » 

Lorsqu'on a étudié l'histoire de la pellagre, 
de pareils faits n'ont pas besoin de commentaires. 

Je n'en dirai pas davantage sur l'emploi des 
moyens thérapeutiques ; le tableau sommaire des 
méthodes déjà suivies dans les divers pays, montre 
suffisamment la voie que désormais les praticiens 
devront suivre, soit pour combattre les compli- 
cations et parer aux accidents dont le cours de la 
pellagre est semé, soit pour s'opposer aux pro- 
grès du mal lui-même sur chaque individu. 

Il importe surtout, à cet égard, de poser solide- 
ment les préceptes généraux qui devront servir de 
guide dans tous les cas particuliers. Or, les pré- 
ceptes thérapeutiques les plus importants consis- 
tent: i° à interdire au malade l'usage du maïs, et 

* Ouvrage cité, p. 51. 



( 257 ) 

au moins du maïs de mauvaise qualité; i a après 
avoir soustrait le pellagreux à l'influence d'un 
aliment délétère, l'arracher au genre de vie af- 
faiblissant qui avait donné à cet aliment toute 
son efficacité morbifique; par conséquent le 
soustraire autant que possible à la malpropreté 
et à toutes les misères inhérentes à sa condition 
sociale; 3° refaire sa constitution détériorée à 
l'aide d'un régime de plus en plus substantiel, et 
dans lequel entre graduellement une quantité 
notable de substances animales. 

Le premier de ces trois préceptes est de rigueur 
absolue, le reste du traitement ne pourrait, sans 
lui, avoir aucune efficacité. 

Les autres règles sont très-variables dans leur 
application ; ainsi, pour transformer le genre de 
vie du pellagreux, le médecin aura quelquefois 
dans un changement de profession, dans un dé- 
placement facile, des ressources inespérées ; mais 
trop souvent sans doute il se trouvera sans res- 
sources, et sans doute beaucoup de malheureux 
seront voués à une souffrance sans espoir, si la 
bienfaisance publique et privée ne leur vient en 
aide. 

L'emploi des bains comme moyen de propreté, 
comme auxiliaire thérapeutique, pourrait rendre 
de grands services; on sait malheureusement que 
les habitudes de la vie rustique rendront diffi- 
cile dans beaucoup de cas l'emploi de ce moyen. 

L'application de la règle relative au régime 
alimentaire devra être, de la part du médecin, 

17 



( 258 ) 

l'objet d'une surveillance attentive; elle devra 
en effet subir de nombreuses variations suivant 
les individus, suivant la période du mal, suivant 
les progrès du rétablissement. Le point capital 
est de passer par des transitions ménagées. L'a- 
vis 1 donné parHippocrate, que les changements 
brusques sont périlleux, semble fait pour les tris- 
tes victimes de la pellagre, dont le tube digestif 
profondément lésé, habitué au régime végétal, ne 
supporterait pas impunément une diète animale 
abondante et exclusive. « La faiblesse commande 
la lenteur», a dit Boerhaave 2 , et l'observation a 
prouvé aux observateurs italiens, et entre autres 
à Marzari, qu'il ne faut point se hâter dans là 
réforme du régime alimentaire des pellagreux. 

Le lait et les préparations qu'il fournit sont le 
premier aliment qu'il convient de faire prédo- 
miner dans leurs repas. Depuis Casai et Odoardi, 
jusqu'à MM. Hameau et Balardini, l'expérience 
a constamment fait voir les avantages de la diète 
lactée, comme préparation à un régime plus for- 
tement animalisé. Au laitage on associera les 
œufs, les bons légumes et bientôt , si cela est 
possible, de la volaille, quelques viandes légères 
comme celles de veau et de chevreau et un peu 
de vin. Au voisinage de la mer ou des rivières, on 

1 Âphorism.. sect. n, n. 51. 

2 « Praesens débilitas tarditatem jubet; ncc enira alibi perni- 
ciosiôr mutatio subita. » (.dphorism., n. 46). — Boerhaave a 
dit encore dans un aphorisme qui répète celui d'Hippocrate : 
« Mutatio subita a consuetis in nova est ubique et semper quam 
maxime periculosa. » {lmd.\ n. 1027.) 



( 259 ) 

associera très-avantageusement de bon poisson 
frais à ces aliments. Le docteur Sette conseillait 
les grenouilles, qui peuvent en effet fournir une 
précieuse ressource dans les débuts du traite- 
ment. 

On a conseillé l'emploi des préparations fer- 
rugineuses dès que Festomac est en état de les 
supporter, afin de reconstituer le sang. 

On arrive ainsi graduellement à un régime to- 
nique et substantiel, qu'il faut longtemps conti- 
nuer même après la disparition des symptômes 
pellagreux, et dans lequel il faut autant que pos- 
sible faire entrer une certaine quantité de vin 
généreux pour la boisson et de viandes rôties de 
bœuf ou de mouton au moins une fois par jour. 

Telles sont les bases du traitement curatif. 



( 260 ) 



CHAPITRE II. 



PROPHYLACTIQUE. 



J'arrive à la question ia plus importante pour 
l'avenir des populations au milieu desquelles la 
pellagre se montre aujourd'hui, la préservation : 
à cette question se rattache en effet le sort d'un 
grand nombre de familles encore intactes, aussi 
bien que celui des familles dont une ou plusieurs 
générations ont été atteintes déjà. 

On a vu dans la première partie de cet ou- 
vrage que dès le règne de Joseph II, les gouver- 
nements de la haute Italie sentirent la nécessité 
de mettre un terme aux ravages de la pellagre et 
eurent la pensée d'arrêter ses envahissements, 
tant dans la Lombardie que dans les provinces 
Vénitiennes. Depuis cette époque et malgré les 
vicissitudes politiques qui ont fait passer l'Italie 
sous des dominations diverses, l'autorité admi- 
nistrative a toujours paru occupée de rechercher 
des moyens préservatifs; les médecins ont été 
souvent interrogés par elle, et de leur coté ils ont 
souvent provoqué des réformes. Malheureuse- 
ment le peu d'accord qui a régné dans les opi- 
nions des savants, relativement aux causes de la 



(261 ) 

maladie, a eu pour conséquence de diminuer 
l'importance de leurs conseils touchant les me- 
sures préservatives, et c'est ainsi sans doute que 
la bonne volonté des médecins et des gouverne- 
ments a été paralysée et que la pellagre s'est per- 
pétuée et étendue avec son cortège de maux. 

Avant d'indiquer ce que des données certaines 
sur l'étiologie permettent enfin à la médecine de 
proposer et à des gouvernements éclairés et hu- 
mains d'exécuter pour l'extirpation d'un fléau 
déjà trop enraciné, je dois retracer sommaire- 
ment les opinions principales des Italiens sur 
cette question si grave. 

J'éprouve quelque répugnance à dire qu'à 
l'aurore même du dix-neuvième siècle, au mo- 
ment où les ravages de la pellagre préoccupaient 
le plus les esprits de l'autre côté des Alpes, il 
s'est rencontré des hommes sérieux, des méde- 
cins éminents, qui ont proposé de recourir envers 
les malheureux paysans frappés du mal de misère, 
à ces lois barbares qui, durant le moyen âge, 
maintinrent au milieu des nations chrétiennes 
une nation de parias sous le nom de lépreux. L'un 
(Gherardini) conseillait de retrancher les pella- 
greux de la société, et de les transplanter dans 
des solitudes; un autre (J. Frank) proposait de 
les déporter dans quelque île voisine de l'Italie. Il 
faut pardonner de semblables aberrations à des 
esprits égarés par la terreur d'un mal supposé 
contagieux, et par le désespoir de lui trouver 
un remède. Mais on me dispensera de discute 



( 2.62 ) 

de semblables opinions, el je passe outre. Il 
était bon cependant de les signaler, afin que 
l'op n'oublie point où en étaient encore naguère la 
science et la pbilantbropie. J'ajouterai, pour 
l'honneur de l'humanité, que si ces conseils ont 
été donnés, il ne s'est trouvé personne pour les 
suivre. Malheureusement les conseils utiles n'ont 
guère été mieux suivis. 

A coté de ces mesures dignes des codes mosaï- 
ques, on en remarque une autre dont la rigueur 
ne frappe pas moins au premier aspect; elle fut 
indiquée par Strambio 1 , et consistait à interdire 
le mariage aux pellagreux. J'avoue que M. Jour- 
dan, qui flétrissait énergiquement en 1819 la 
proposition de Gherardini, me paraît trop sévère 
envers une pensée qui ne fut pas inspirée à Stram- 
bio par des frayeurs chimériques, et que ce mé- 
decin n'énonçait que clans l'intérêt des pellagreux 
eux-mêmes, etsurtout de leur postérité. Pour moi, 
sans la défendre d'une manière absolue, je crois 
que, formulée avec une convenable réserve, elle 
serait digne d'une sérieuse attention. Elle se rat- 
tache à l'une des plus graves questions del'écono 
mie sociale , question à laquelle les législateurs 
de J'avenir s'arrêteront peut-être, lorsqu'ils s'oc- 
cuperont, plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici, de 
perfectionner l'espèce humaine et d'améliorerses 
conditions d'existence. La loi naturelle et la loi 



' J. Frank partageait l'avis de Strambio. Tl consentait seule- 
ment à ce qu'on permît le mariage aux pellagreux moribonds. 



( 263 ) 

religieuse, dans des vues dont les médecins sen- 
tent mieux que personne la sagesse, ont interdit 
le mariage entre certaines catégories d'individus. 
Un jour peut-être la loi civile viendra donrççr 
un supplément à la loi naturelle et à la loi reli- 
gieuse. De quel droit en effel la source des gé- 
nérations futures serait-elle livrée à discrétion 
aux tares et aux souillures qui la corrompent, aux 
vices qui l'épuisent et la font tarir? Malheureu- 
sement, avant que ces hautes questions puissent 
être abordées par les législateurs, il faut que la 
science en ait préparé la solution , en portant la 
lumière dans le domaine vaste et ténébreux des 
maladies héréditaires. 

Au fond, la question que je viens d'effleurer 
n'offre pas autant d'intérêt qu'on l'a prétendu 
relativement aux pellagreux ; elle ne leur est point 
applicable d'une manière générale , ainsi qu'on 
doit le comprendre d'après ce qui a été dit 
de l'hérédité. Si l'on examine avec attention le 
passage dans lequel Strambio a développé son 
idée, on reconnaît qu'il n'y attachait lui-même 
de l'importance que pour les individus arrivés à 
un degré où la maladie est incurable; et c'est 
aussi pour ces cas seulement qu'il serait permis 
de soulever une question dont le véritable terrain 
est celui de la syphilis, des maladies mentales et 
des affections tuberculeuses, Héaux infatigables 
des races humaines. 

Il faut d'autres moyens pour atteindre dans 
sa racine le mal qui nous occupe. La pellagre a 



( 264 ) 

sa cause efficiente dans l'alimentation, ses causes 
prédisposantes et adjuvantes dans un ensemble 
de circonstances qui débitent le physique et le 
moral de l'homme; c'est donc seulement en don- 
nant à l'homme une alimentation plus saine et 
des conditions d'existence plus heureuses, que 
l'on chassera la pellagre des misérables chau- 
mières où elle éternise la souffrance et le deuil. 
Cette vérité fut comprise de bonne heure par 
quelques médecins italiens, et Zecchinelli, entre 
autres, implora en faveur des pellagreux, dans 
des termes qui donnent la mesure de leurs mi- 
sères, la pitié des possesseurs du sol ; au lieu de 
recourir aux instincts charitables, il crut devoir 
s'adresser à l'intérêt bïen entendu; il chercha 
à montrer qu'en continuant à traiter les paysans 
plus mal que les bêtes de somme, à leur donner 
des habitations et des aliments pires que ceux du 
bétail des fermes, le dépérissement de la race 
des cultivateurs entraînerait le dépérissement des 
terres et la diminution des revenus qu'on en 
retire : « Que l'affreux spectacle de ces maux, 
s'écriait-il, ouvre enfin les yeux aux maîtres et 
puisse les déterminer à considérer au moins les 
travailleurs qui labourent leurs champs comme 
autant d'ustensiles indissolublement attachés et 
absolument nécessaires à ces champs! De même 
que les maîtres sont désireux déposséder de bons 
animaux, d'en améliorer les races, de veiller à 
leur santé ; de même qu'ils veillent à leurs char- 
rues, à leurs chars, a leurs faux , et autres us- 



( 265 ) 

tensiles ruraux, qu'ils veillent aussi à la conser- 
vation de Yustensile humain [ustensile uomo), qui, 
pour leur procurer aisances et richesses, baigne 
tous les jours de sueur et de larmes cette terre 
sur laquelle il traîne une pitovable vie, et qui 
l'engloutit avant l'heure. » 

Si Ton veut savoirjusqu'à quel point les maîtres 
ont ouvert l'oreille à ces exhortations, on n'a qu'à 
comparer ces passages de Zecchinelli aux plaintes 
et aux prières des médecins d'aujourd'hui; et si 
le langage de ceux-ci ne paraissait pas assez élo- 
quent, on n'aurait qu'à comparer le chiffre des 
pellagreux aux différentes époques; ce chiffre 
prouverait , comme on le verra plus loin , que la 
pellagre est en voie d'accroissement, et cet ac- 
croissement n'est-il pas la meilleure preuve que 
la cause de l'humanité a peu gagné dans les 
campagnes d'Italie? 

Je vais emprunter à l'ouvrage le plus récent 
sur la pellagre, au Mémoire de M. Balardini, 
quelques passages qui compléteront ceux que 
j'ai empruntés à Zecchinelli. 

« Dans une question d'une aussi haute impor- 
tance, dit le médecin de Brescia, il convient d'ap- 
peler l'attention des propriétaires et du gouver- 
nement, auxquels il appartient surtout de pourvoi r 
à un meilleur traitement du paysan et à l'amé- 
lioration de sa condition physico-économique. 

« Qu'ils songent que dans des pays éminem- 
ment agricoles, tels que les provinces vénitiennes, 
la Lombardie, le Piémont , l'Emilie, toute l'Italie 



( 266 ) 

supérieure, une maladie qui saisit el paralyse 
le cultivateur, surtout pendant la saison des tra- 
vaux champêtres, altère la source principale de 
la prospérité nationale; qu'ils ne perdent point 
de vue que la pellagre étant une maladie qui de- 
vient chronique et rend un grand nombre de 
bras inactifs, ceux-ci finiront par rester à leur 
charge ou à la charge des communes, ce qui est 
à peu près la même chose; et que cette maladie 
étant héréditaire et se propageant de plus en 
plus par les mariages, il est hors de doute que, 
si on n'a pas le pouvoir de la détruire , elle se 
rendra générale avec le progrès du temps , et en- 
lèvera à nos cultivateurs toute leur ancienne 



vigueur 



« Puissent-ils, avec le philanthrope Fanzago, 
se persuader que la condition économique 
de l'agriculteur est depuis quelque temps dété- 
riorée dans nos pays; dans les temps passés, en 
effet, les familles rustiques possédaient quelques 
coins de terre et goûtaient un peu le fruit de la 
propriété; quant au laboureur et au métayer, 
le produit du sol qu'il arrosait de ses sueurs était 
partagé également entre lui et le propriétaire. 
Aujourd'hui, les choses sont en grande partie 
changées, puisque dans lesprovinces de la plaine, 
le nombre des paysans possesseurs est très-petit, 
que les métairies ne sont plus ce que leur nom 
indique, et ont été remplacées en beaucoup 
d'endroits par le système des grandes fermes (grandi 
a/fittanze), dans lequel les produits des terres sont 



( 267 ) 

répartis entre le propriétaire, le fermier et Je 
travailleur ou journalier. Dans ce système, le 
fermier s'hiterposant entre le propriétaire et le 
laboureur , et trop souvent dans le but de spécu- 
ler sur les fatigues du pauvre cultivateur, celui- 
ci n'est plus considéré que comme une machine 
aratoire; et le malheureux journalier, toujours 
en sueur, courbé sous les rayons ardents du 
soleil , pour féconder une terre qui n'est ingrate 
que pour lui seul, ne reçoit, pour prix de ses fa- 
tigues, qu'une faible portion de maïs de la der- 
nière qualité. 

« Pour améliorer la condition économique et 
en même temps la condition physique du paysan, 
le principal moyen serait de renoncer à l'usage 
des grandes fermes, et de diviser la culture des 
grandes propriétés entre plusieurs familles cam- 
pagnardes, de telle façon que chacune pût en 
cultiver une partie, soit comme ferme, soit com- 
me métairie, et tirer elle-même de son travail 
un profit que, dans le système actuel, un tiers 
lui enlève injustement. 

« Quel que soit du reste le système agricole , 
il faudrait que les propriétaires s'imposassent la 
charge de pourvoir à une meilleure alimentation 
de ceux qui dépendent d'eux, afin que ceux-ci se 
fortifient et se rendent propres aux fatigues ; dans 
ce but, il faudrait qu'ils considérassent scrupu- 
leusement comme un devoir de leur fournir du 
bon grain en quantité suffisante, et non-seule- 
ment du maïs, mais encore du froment ou du 



( 268 ) 

seigle, afin qu'il fût possible de préparer de bon 
pain, de Ja polenta saine et bien conditionnée; 
il faudrait veiller à ce que les paysans pussent se 
pourvoir de nourriture animale. » 

Jl n'y aurait sans doute guère moins de ré- 
formes à opérer pour chasser la pellagre des 
campagnes espagnoles et de nos départements 
pyrénéens. Il est probable, en effet, que la vie 
du pauvre aldeano des Asturies n'est pas beau- 
coup plus heureuse aujourd'hui qu'au temps 
de Casai, et qu'elle n'offre rien qui puisse faire 
envie au conladino de Lombardie. Et d'autre 
part , l'existence du berger ou du résinier des 
Landes est- elle mieux partagée? et le pâtre des 
Pyrénées, le paysan du Lauraguais, ont-ils reçu 
du Ciel et de la société une condition plus douce ? 
les faits sont là pour montrer que d'affreuses 
misères étendent un dur niveau partout où il y 
a des pellagreux ; et s'il se présentait quelque 
trompeuse apparence pour couvrir le mal , la 
pellagre servirait à en indiquer la trace et à dé- 
couvrir la réalité. 

C'est donc à l'hygiène, mais à l'hygiène fon- 
dée sur une intervention active de la science et 
de l'autorité publique , qu'il faut demander l'ex- 
tirpation de la maladie. Il faudrait que les mé- 
decins indiquassent d'une ma nière spéciale pour 
chaque pays les mesures les plus urgentes , il 
faudrait que l'autorité fit exécuter ces mesures. 

Plusieurs fois, en Italie, les gouvernements 
ont consulté les médecins pour savoir ce qu'il y 



( 269 ) 

aurait à faire contre la pellagre ; maison dirait 
qu'une fatalité pèse sur beaucoup de gouverne- 
ments pour les empêcher de tirer aucun parti 
des conseils qu'ils réclament. 

Au reste, parmi les mesures récemment pro- 
posées aux autorités qui régissent en ce moment 
la haute Italie, nous en trouvons plusieurs qui 
prouvent que, malgré les dissidences qui rè* 
gnent parmi les médecins, la vérité se fait 
jour par sa force irrésistible. C'est ainsi que 
le professeur del Chiappa disait au gouverne- 
ment autrichien : « La culture du blé, de l'orge 
et du seigle, doit être encouragée de préfé- 
rence à celle du maïs ou blé indien , dont les 
pauvres font tant d'usage en Italie. Le pain de 
maïs est indigeste, et beaucoup moins nourris- 
sant que celui des autres grains. » Le même mé- 
decin conseille d'encourager la culture de la 
vigne. 

Je ne pourrais multiplier les citations sans 
tomber dans des répétitions inutiles. Depuis quel- 
ques années, les médecins italiens, sans s'enten- 
dre sur la cause du mal, se sont accordés sur les 
mesures générales à proposer : j'ajouterai seule- 
ment une citation dernière, et je l'emprunterai 
au Mémoire du docteur Balardini, que j'ai déjà 
mis plusieurs fois à contribution; ces passages 
feront voir de quelle manière on envisage au- 
jourd'hui en Italie la prophylactique de la pel- 
lagre. 

« 11 est nécessaire d'abord, dit \l. Balardini, 



( â70 ) 

de supprimer parmi les paysans l'usage du pain 
jaune, de celui surtout qui se prépare aujour- 
d'hui dans beaucoup d'endroits avec la farine 
de maïs seul, et de remettre en usage pour l'a- 
limentation du pauvre l'ancien pain de mélange 
(pane di mistura), fait avec du froment mêlé au 
seigle, au millet, ou même si l'on veut, à une pe- 
tite quantité, à la moitié tout au plus, de maïs, 
mais de maïs de bonne qualité et bien préparé. 

« En second lieu, il faut restreindre la con- 
sommation habituelle delà polenta, dont on ne 
devrait faire usage qu'une fois par jour, en ayahl 
soin de la manger aussitôt après sa préparation , 
de la faire bien bouillir et bien cuire et d'y em- 
ployer de la farine bien moulue. 

« En troisième lieu, il faut que le peuple soil 
averti de telle sorte qu'il cesse d'employer à son 
usage le maïs altéré, qu'il faut réserver pour les 
animaux ou rejeter. 

« Finalement, il faut associer autant que pos- 
sible à l'alimentation maigre, un bon régime, 
au moins en partie animal , tel que l'exigent 
notre nature, notre destination physique et la 
structure de nos organes digestifs... 

« Comme presque tous ceux qui se sont occu- 
pés du traitement des pellagreux , en commen- 
çant à Thiéry * et arrivant jusqu'à nous, ont re- 

1 On voit que le docteur Balardini, de même que ses prédé- 
cesseurs y n'a connu que de nom l'ouvrage de Casai ; dans l'ar- 
ticle bibliographique qui suit son Mémoire, il ne cite pas même 
cet ouvrage précieux , et il place Thiéry à la tête de sa longue 
liste d'auteurs. 



( 271 ) 

commandé, pour prévenir et guérir la maladie, 
de faire largement usage du lait, un bon maître 
devrait pourvoir (et cela serait peu difficile) à 
ce que toute famille de laboureurs eût une vacbe 
qui pût lui fournir chaque jour le lait nécessaire. 

« 11 sera aussi fort utile, pour atteindre le but 
désiré, que l'administration veille à ce que les mé- 
decins cantonaux (medici condotti), les curés, 
les délégués des communes, visitent souvent et 
sans l'apparat d'office, les maisons des paysans à 
l'heure des repas, afin de connaître la qualité et 
la nature de leurs aliments; de les détourner, s'il 
est nécessaire, et d'une manière amicale, de l'abus 
de la polenta et du pain de maïs, les engager à 
employer à autre chose qu'à la table le grain al- 
téré, et leur apprendre tout ce qui peut servir au 
maintien de leur santé. 

« On devrait inspecter souvent les marchés aux 
grains, et surtout surveiller la qualité des grains 
mis en vente et par-dessus tout la confection du 
pain, ei:c. 

Le docteur Balardini conseille ensuite de récla- 
mer des médecins cantonaux des rapports pé- 
riodiques faisant connaître l'augmentation ou la 
diminution du nombre des pellagreux dans leurs 
cercles respectifs et les moyens particuliers qui 
peuvent contribuer à éteindre la maladie; il pro- 
pose d'établir des bains gratuits pour les pauvres, 
soit en leur ouvrant largement ceux des hôpitaux, 
soit en en créant dans les principales communes 
rurales; de restreindre la culture du maïs à la 



( 272 ) 

plaine et aux localités où il mûrit bien tous les ans, 
et de le remplacer dans les collines, les vallées et 
les lieux moins chauds, où il n'a pas coutume 
d'arriver à maturité., par d'autres céréales qui 
conviennent mieux, telles que le froment et sur- 
tout le seigle, qui a si malheureusement disparu 
aujourd'hui de l'Italie supérieure, chassé par le 
maïs; il conseille surtout de propager la culture 
de la pomme de terre, qui ne se ressent jamais 
de la grêle qui est devenue si fréquente sur les 
collines lombardes. 

Enfin, M. Balardini revient aux avis donnés par 
Strambio relativement aux mariages des pella- 
greux, et demande qu'ils ne soient autorisés que 
lorsque chaque fiancé aura subi un traitement et 
obtenu un certificat du médecin constatant sa 
guérison. Il faitsentir la nécessité de plier les vil- 
lageois à l'observation des règles hygiéniques, à 
l'usage d'une alimentation plus substantielle et 
plus saine, à une plus grande propreté; d'inter- 
dire le travail prématuré des enfants, des con- 
valescents , des femmes en couches , et en somme 
tout ce qui concourt à affaiblir la constitution et 
à altérer la santé des paysans. Dans ce but, il pro- 
pose de propager des instructions ou un Manuel 
d'hygiène rustique misa la portée de tous, en ayant 
soin de les distribuer gratuitement dans les mai- 
sons, de les faire expliquer dans la chaire par les 
curés, et dans les écoles communales par les in- 
stituteurs. » 

Tel est le dernier mot de la médecine italienne 



( 273 ) 

sur ia prophylactique de la pellagre. Faut-il es- 
pérer enfin que les vœux du docteur Balardini 
seront entendus des possesseurs du sol et des 
gouvernements, et que les uns et les autres com- 
prendront qu'il est temps de se mettre à l'œuvre? 

Quoi qu'il advienne, je dois, pour compléter 
ma tâche, résumer la question des moyens pro- 
phylactiques envisagée dans sa plus grande gé- 
néralité , en ayant soin de signaler les mesures 
plus particulièrement applicables à la France. 

Cette question peut se résumer dans quelques 
propositions qui découlent de la connaissance 
exacte des causes, et se réduisent à la suppres- 
sion de celles-ci. Ainsi, d'après ce qui précède, 
tout le monde admettra : 

i° Que la cause efficiente étant le maïs altéré , il 
faut qu'un ensemble de mesures soit pris afin de 
ne laisser entrer dans la consommation que du 
maïs sain et de bonne qualité ; 

-2° Que la cause prédisposante principale étant 
un régime alimentaire insuffisant et presque ex- 
clusivement végétal, il faut augmenter considéra- 
blement la proportion de substances animales qui 
entrent dans l'alimentation du peuple des cam- 
pagnes. 

3° Que toutes les causes de débilitation qui 
pèsent sur la classe pauvre des agriculteurs, agis- 
sant également comme causes prédisposantes ou ad- 
jurantes de la pellagre , il faut procurer à cette 
classe des conditions meilleures d'existence. 

Ces trois propositions renferment les bases de 

18 



( 274 ) 

la prophylactique. Je vais les reprendre Tune 
après l'autre avec plus de détails : 

i ° Perfectionner la culture du mais et son emploi 
comme substance alimentaire. 

La culture du maïs dans les régions tempérées 
de l'Europe situées entre le 4^ e el I e 4^ e degrés 
de latitude septentrionale , étant l'origine et le 
point de départ de la pellagre, des réformes dans 
cette culture doivent être le point de départ des 
mesures indispensables pour l'extirpation de cette 
maladie. 

J'ai dit des réformes, et non la suppression de la 
culture du maïs, ainsi que plusieurs médecinsita- 
liens l'ont conseillé. Des réformes sont en effet la 
seule chose possible, nécessaire et logique : elles 
sont seules possibles, parce qu'on n'arrivera ja- 
mais à décider les agriculteurs qui sont parve- 
nus à faire du maïs un produit régulier de leurs 
terres, à renoncer entièrement à une céréale qui 
donne 60 à 80 , et jusqu'à îoo de récolte pour 
un de semence S, tandis que les céréales que 
le maïs a remplacées ne donnent que L\ à 6 pour 
un. Il existe en outre, au point de vue économi- 
que, d'autres raisons graves qu'il ne m'appartient 
pas d'exposer ici, et qui montrent que l'abandon 
complet de la graminée américaine serait réelle- 
ment préjudiciable au bien-être des classes infé- 
rieures auxquelles elle fournit un aliment si 
abondant. 

1 Voir Appendice, note sur le maïs. 



( 275 ) 

Mais je répète que cet abandon n'est pas 
nécessaire et ne saurait être proposé comme con- 
séquence logique des conclusions établies plus 
haut sur la cause de la pellagre; j'ai dit en ef- 
fet que ce n'est pas le maïs lui-même et par ses 
qualités normales, mais seulement le mais altéré 
accidentellement qui produit la maladie : donc 
la réforme nécessaire et logique consiste à ban- 
nir entièrement du régime alimentaire le maïs al- 
téré; à étudier avec soin les altérations de ce grain, 
les causes d'où elles dérivent; à prendre enfin 
des mesures pour prévenir ces altérations. 

On n'atteindra sûrement ces résultats qu'après 
avoir entrepris une série d'études qui n'ont pas 
encore été faites et dont je me bornerai à esquis- 
ser rapidement le plan. Ainsi : 

A. Parmi les espèces et les variétés si nom- 
breuses 1 de maïs déjà naturalisées en Europe, 
il faut déterminer celles qui sont les plus pro- 
pices à chaque climat, à chaque nature de teiv 
rain, à chaque mode de culture. Les plaintes des 
médecins italiens sur les variétés précoces con- 
nues sous les noms de quarantain et cinquantain; 
les remarques faites par tous les observateurs 
depuis Parmentier jusqu'à M. Bonafous sur les 
différences d'aptitudes et d'exigences des di- 
verses variétés, prouvent la nécessité d'exécuter, 
au point de vue de l'hygiène publique, des études 
qui n'ont été commencées que sous des rapports 

1 Voir appendice, note sur le mais. 



( 276 ) 

d'intérêt agricole. Le maïs ne fait pas excep- 
tion à la loi qui condamne toute plante et tout 
être organisé à ne pouvoir s'accommoder qu'à 
certaines conditions d'existence, à prospérer dans 
un milieu, à dépérir dans un autre; or, il faut 
songer ici qu'à la santé de la plante, à sa prospé- 
rité, sont liées la santé, la prospérité de l'homme 
qui s'en nourrit. Nous savons que certaines va- 
riétés résistent mieux à l'humidité, d'autres à la sé- 
cheresse, d'autres au froid ou au vent; il faudrait 
donc naturaliser dans les pays qui sont plus ou 
moins exposés à telle ou telle vicissitude la va- 
riété qui la brave le mieux. Il est probable que 
la composition géologique des terrains a plus 
d'influence qu'on ne croit sur les qualités du 
maïs. J'ai déjà dit que le seigle s'ergotait facile- 
ment dans les terres argileuses, et rarement dans 
les champs assis sur le granit; j'ajouterai que 
d'après les remarques' communiquées à Parmen- 
tier par Lambert, la même espèce de maïs culti- 
vée en Alsace, donnait des produits différents 
suivant Jes terrains : le grain récolté dans les 
terres argileuses était toujours très-coloré, tandis 
que dans les terres calcaires on le trouvait diver- 
sement nuancé. Je pourrais citer beaucoup 
d'exemples analogues, mais je n'ai besoin que de 
faire sentir la nécessité de rechercher quelles 
sont les modifications intimes dans la santé de 
la plante et la composition du grain, qui cor- 

1 Traité du maïs, p. 38. 



( 277 ) 

respondent à ces modifications extérieures. 

B. L'étude des maladies du maïs est encore très- 
peu avancée; les assertions de M. Balardini sur le 
verderame montrent l'importance qu'il y a à étu- 
dier la pathologie du maïs dans ses rapports avec 
la pellagre. 

C. La récolte du maïs, dans les pays où la ma- 
turation est plus ou moins fréquemment com- 
promise par les intempéries atmosphériques, dans 
la France entière par conséquent, devrait être 
l'objet d'une attentive surveillance de la part de 
l'autorité publique. Dans les années chaudes et 
les étés secs, et surtout dans les bons aspects, le 
maïs semé en avril est bon à récolter à la fin de 
septembre dans les départements méridionaux, 
un peu plus tard dans le centre; mais dans les 
années froides et pluvieuses, le grain de maïs, à 
cette époque déjà si avancée de l'année, est à 
peine mûr et n'a pas atteint la dessiccation qui 
est nécessaire à sa conservation*. C'est même sans 
doute pour parer à cet inconvénient que les 
Bourguignons ont été conduits à terminer artifi- 
ciellement la dessiccation du maïs en le faisant 
passer au four. Cette pratique, dont je reparlerai 
plus loin, a peut-être contribué puissamment à 
préserver les paysans de Bourgogne de la pel- 
lagre endémique. Il est encore une pratique à la- 
quelle les habitants de la campagne se livrent 
dans le but de procurer au bétail une nourriture 

1 Parmentier. Traité du maïs, p. 91 



( 278 ) 

qu'il aime beaucoup, je parle de Vétêtement du 
maïs, c'est-à-dire de l'ablation de la tige au ni- 
veau de la naissance de l'épi, quelque temps 
avant la récolte. Les avantages et les inconvé- 
nients de ce retrancbement ont été un sujet de 
contestation parmi lés agronomes; Bosc, entre 
autres, lui a reproché de nuire à la saveur et sur- 
tout au volume du grain; mais s'il était vrai que 
cette opération fût un moyen d'accélérer la ma- 
turité du grain et sa dessiccation, peut-être serait- 
il convenable de la généraliser et de la prescrire 
partout où la maturation paraît compromise. Il 
est malheureux que la science agronomique ne 
se soit pas prononcée définitivement sur la valeur 
de Y étalement. 

D. La question des moyens de conservation du 
mais est sans contredit l'une des plus importantes 
pour l'hygiène et une de celles dont il serait le 
plus urgent que l'administration s'occupât. Ces 
moyens se rapportent à la conservation soit du 
maïs en grain, soit du maïs en farine. 

Le maïs en grain se conserve soit par Y air 
chaud qui opère sa dessiccation, à l'aide de pro- 
cédés variables suivant 1 les pays, soit par le feu, 
dans quelques pays où l'air ne suffit pas habi- 
tuellement. 

La dessiccation du mfeïs par le feu me parait 
pouvoir jouer un rôle important dans la pro- 
phylactique de la pellagre, en suppléant aux ef- 

1 Voir à l'appendice, note sur le maïs. 



(279 ) 

fets de la chaleur atmosphérique qui fait défaut 
dans nos climats. J'ai été frappé, en jetant les yeux 
sur les tableaux de la culture du maïs en France, 
de voir celte culture très-répandue dans nos pro- 
vinces de l'Est, sans que les médecins aient en- 
core élevé aucune plainte sérieuse 1 . Sans doute 
leur silence, avant ces dernières années, n'aurait 
pas été plus surprenant que celui des médecins 
du Midi, et s'expliquerait de même par le défaut 
de notions suffisantes sur les caractères et la 
nature d'une maladie insidieuse et d'ailleurs en- 
core enracinée. Il est probable cependant que 
pendant les trois ans qui viennent de s'écouler, 
après que les faits de pellagre observés à Paris et 
dans les Landes ont retenti dans les journaux de 
médecine, nos cris d'alarme auraient trouvé des 
échos dans les départements de l'Est si la pel- 
lagre y eût existé. 

Préoccupé vivement de ce fait singulier , de 
cette immunité inexplicable d'une vaste contrée 
qui cultive et consomme beaucoup de maïs, j'ai 
étudié de plus près le genre de vie des paysans 
bourguignons, franc-comtois et de leurs voisins, 

1 Depuis longtemps l'opimon populaire eu Bourgogne, et sur- 
tout dans la Franche-Comté, attribue à la nourriture du maïs 
le teint jaune des femmes et leurs g rosses jambes. Mais Par- 
mçntier prétend qu'ayant demamiédes renseignements à M. Dim, 
secrétaire-perpétuel de l'Académie des sciences de Besançon , ce der- 
nier lui répondit qu'il croyait ces accusations sans fondement, et 
que les influences locales y contribuaient pour le moins autant 
que les constitutions des races primitives. Il serait à désirer que 
les médecins examinassent de nouveau et de plus près ces ques- 
tions intéressantes. (V. Traité du maïs, p. 248.) 



( 280 ) 

et j'ai reconnu que ces populations se distinguent 
précisément des autres peuples mangeurs de maïs 
par les procédés dont ils se servent pour con- 
server cette céréaleet préparer les aliments qu'elle 
leur fournit. Les procédés particuliers aux dé- 
partements de l'Est ont pour but et pour effet 
de donner au maïs ce que le climat lui refuse 
souvent, une dessiccation complète; d'assurer sa 
conservation, d'empêcher toute fermentation et 
toute altération de se développer. Ces particula- 
rités remarquables, indiquées dans le Cours d'a- 
griculture de l'abbé Rozier, sont décrites dans 
l'édition donnée en 1S11 du Traité du maïs de 
Parmentier, et je tiens de mon confrère M. Per- 
russet, qu'on suit encore universellement dans 
les pays dont il s'agit ces usages salutaires ■ ; Par- 
mentier à cherché à apprécier ces procédés, et 
voici comment il s'exprime à cet égard ' : 

« Le maïs, quelque sec qu'on le suppose, 
subit, dans certains endroits du royaume, l'opé- 
ration du feu , surtout celui dont on fait la 
bouillie ; on prétend même que sans cela cette prépara- 
tion serait très-inférieure; mais les Italiens, qui ont 
toujours passé pour de grands amateurs de bouil- 
lie, ne font jamais sécher au feu le maïs, et leur 
polenta a autant de réputation que les gaudes 3 . 
Le feu, dans ce cas, ne sert donc qu'à suppléer aux dé- 
fauts du climat. 

1 Voir, pour la description, à Yjppendicc, note sur le mais. 

8 Ouvrage cité, p. 146 et siùv. 

5 Bouillie de mais des Bourguignons et de leurs voisins. 



( 281 ) 
« Quoique mon travail n'ait été entrepris que 
pour éclairer les habitants de la haute et basse 
Guienne, qui en aucun temps n'invoquent le secours 
du feu pour donner une plus grande perfection au 
maïs, avec lequel ils préparent de bonne bouillie, 
l'Académie 1 me permettra de m'arrêter au pro- 
cédé que suivent les Comtois et les Bourgui- 



gnons. » 



Plus loin, Parmentier ajoute : « En parlant des 
effets généraux du feu sur les grains, j'ai dit que 
son action enlevait l'eau surabondante, combi- 
nait plus intimement celle qui leur était essen- 
tielle, détruisait l'état tenace et visqueux; ce qui 
mettait les grains les plus nouveaux, et par con- 
séquent les plus humides, dansle cas d'être moins 
attaquables par les insectes, de pouvoir se mou- 
dre avec plus de profit, de se conserver plus 
longtemps, de se transporter au loin sans crainte 
d'avaries, de donner enfin une farine plus propre 
à la préparation de la bouillie; mais que tous ces 
avantages , précieux sans doute , ne pouvaient 
avoir lieu sans apporter en même temps dans 
la constitution du grain un dérangement no- 
table , dérangement dont le germe se ressen- 
tait le premier, et qui se portait ensuite sur le 

1 Le Mémoire de Parmentier avait été adressé à un concours 
établi par l'Académie royale des sciences, belles -lettres et arts 
de Bordeaux ; il fut couronné par cette Académie en 1784. C'é- 
tait plutôt un panégyrique du mais qu'un traité scientifique ; 
plus tard , Parmentier modifia plusieurs assertions émises dans 
son premier travail. J'ai eu recours à l'édition de 1812. 



( 282 ) 

principe qui contribue le plus à la panification 1 . 

« Il paraît que l'expérience a rendu les Bour- 
guignons, ainsi que leurs voisins, très-attentifs 
à ces circonstances, puisque jamais ils ne passent 
au four le grain destiné à la reproduction future, 
et rarement celui qui entre dans le pétrin , ou 
qu'on donne à manger aux animaux. Ils ne pra- 
tiquent donc réellement cette opération que 
dans la vue de donner à la bouillie ou aux gaudes 
une perfection qu'elles n'auraient point, selon eux, 
sans cette dessiccation préalable. Aussi a-t-on cou- 
tume de dire en Franche-Comté et en Bourgogne, 
queles gaudes ne sont jamais aussi savoureuses quand 
on les prépare avec le turquie vert; expression qui 
prouve assez quils regardent le grain, en cet état, 
comme une crudité. » 

Cependant, comme il conservait une opinion 
peu favorable au procédé bourguignon, Par- 
mentier s'adressa, pour obtenir des éclaircisse- 
ments, à Maret, secrétaire perpétuel de l'Académie 
des sciences de Dijon, lequel soumit les doutes de 
son correspondant à M. Perret, de la même Aca- 
démie, qui était alors l'homme le plus en état de 
donner des instructions à cet égard ; voici un ex- 
trait de la réponse de ce dernier, tel qu'il est 
publié par Parmentier. 

« En faisant sécher le maïs , on a intention de 
rendre la farine plus savoureuse et de contribuer à la 
conservation du grain qu'on garde assez souvent 

1 On a vu plus haut que Parmentier avouait l'absence de ce 
principe dans le maïs. 



( 285 ) 

plusieurs années dans des tonneaux défoncés; ce 
qui serait impossible , ou du moins très-difficile, si le 
grain navaitpas passé au four : on le garde encore 
en tas dans des greniers sans accidents, pourvu 
qu'il ne soit pas exposé à l'humidité; mais on évite 
de sécher au four le maïs réservé pour les se- 
mailles. Quant au mais destiné à la volaille ou 
au bétail , on ne le fait pas non plus sécher; mais 
c'est plutôt par économie que pour toute autre 
cause ; car cette dessiccation opère toujours une 
grande consommation de bois et une perte de 
temps considérable. Il n'y a d'autres motifs qui 
puissent dispenser les habitants de nos provinces 
méridionales de passer le maïs au four, que la 
chaleur du climat ou la nature du sol qui produit 
ce grain; maisquelqueparfaitesquesoientsa matu- 
rité et sa dessiccation sur pied dans les pays 
chauds , je doute que la saveur de la bouillie de 
maïs y ait le même agrément que la farine em- 
ployée en Bourgogne et provenant du maïs 
séché au four. Le maïs qui a subi cette opéra- 
tion, et celui qu'on laisse dans son état naturel, 
ont une odeur si différente, qu'ils ne se ressem- 
blent plus que par la forme ; l'odeur et le goût de 
l'un et de l'autre varient en quelque sorte autant 
que ceux du café brûlé et du café vert. Presque 
tous les consommateurs mangent avec plaisir , 
en Bourgogne, les différents mets préparés avec 
la farine du maïs desséché ; il n'y a -guère que 
les hommes des champs qui, par une suite de 
l'éducation et de l'habitude, puissent faire usage 



( 284 ) 

du bié de Turquie qui n'a pas été mis au four* 
Son odeur et son goût déplaisent à une multi- 
tude de gens, même à quelques-uns de ceux qui 
sont habitués aux aliments ordinaires de la cam- 
pagne. Jl serait possible sans doute de n'appli- 
quer le feu au maïs qu'à mesure de la consom- 
mation, pour le transporter au moulin , et le 
garder plutôt en farine qu'en grains: mais cet 
usage n'est suivi que dans certains cantons et 
dans quelques fermes où Ton ne recueille que de 
petites quantités de maïs; dans celles où l'on fait 
de grandes récoltes, comme sur les bords de la 
Saône et du Doubs , on dessèche ce grain à la fin 
de l'automne et pendant l'hiver , pour le consom- 
mer ou le vendre , et il serait difficile de le con- 
server en gros tas, s'il n'avait pas été préalable- 
ment séché au four. Au surplus, les habitants de 
la campagne de la basse Bourgogne consomment 
plus de maïs que de blé , de seigle ou d'orge; ils 
lui donnent même la préférence sur ces grains, 
parce qu'il est susceptible de préparations plus 
variées et plus savoureuses pour leurs organes. 
On a déjà voulu essayer de dessécher le maïs en 
grains au lieu de le distribuer au four en épis ; 
mais on a trouvé cette méthode embarrassante et 
défectueuse. D'abord il est extrêmement difficile 
à égrener quand il n'a pas été chauffé. Il faut en- 
suite beaucoup de place pour pouvoir le con- 
server, l'étendre et le remuer souvent , ce qui 
exige des greniers vastes et un travail perpétuel. 
Enfin, en le plaçant en grains dans le four, les 



( 285 ) 

parties supérieures et inférieures sont en partie 
brûlées, ainsi que celles qui touchent àlâtreet aux 
parois du four, celles du milieu sont mal dessé- 
chées ; en tarte que les grains, confondus ensem- 
ble, forment un mélange qui choque l'œil, pro- 
duit une farine brune qui conserve un goût 
d'amertume. Ajoutons que les charbons, les 
cendres et la poussière du four qui recouvrent 
ces grains présentent une grande difficulté pour 
nettoyer le maïs. On observe d'ailleurs qu'il faut 
un degré de chaleur plus grand pour dessécher 
une couche épaisse de blé de Turquie mise en 
grains dans le four , que lorsqu'il est placé en 
épis, et que jamais il n'y a d'uniformité à espérer 
dans le dessèchement. Ajoutons encore que ja- 
mais on ne mêle avec le maïs des épis égrenés 
après la dessiccation , ni les grains qui se sont dé- 
tachés d'eux-mêmes dans le four. Les marchands, 
éclairés par l'expérience , refuseraient de l'ache- 
ter, ou ne voudraient le payer qu'à un prix au- 
dessous du cours. » 

J'ai cru devoir donner de l'importance à ces 
remarques, et j'ai décrit avec détail dans une des 
notes placées à la fin de cet ouvrage, l'usage 
suivi parles Bourguignons, parce qu'il me sem- 
ble que son adoption dans le midi de la France 
et dans les autres contrées ravagées par la pella- 
gre, pourrait contribuer puissamment à l'extirpa- 
tion d'une maladie dont nos paysans de l'Est pa- 
raissent jusqu'ici avoir su se préserver. Il est bon 
de savoir en effet que le cultivateur comtois ou 



( 286 ) 

bourguignon ne consomme pas ou ne consomme 
que très-peu de maïs en pain; que la bouillie 
qu'il fait avec une farine préparée d'une manière 
spéciale , est généralement confectionnée avec " 
du lait, souvent avec du beurre; qu'elle est moins 
consistante et plus cuite que la polenta des Italiens 
et que la miliasse ou la cruchade de nos départe- 
ments méridionaux; et c'est pourquoi il serait à 
désirer que l'on remplaçât toutes ces prépara- 
tions par les gaudes, et que l'on ne préparât ja- 
mais nulle part d'autre bouillie que celle de 
Bourgogne. 

Lorsque le mais n'a pas subi l'utile opération 
dont je viens de parler, et qu'après avoir été 
égrené et vanné , il est déposé dans les greniers, 
il demande beaucoup de vigilance et de soins, et 
Parmentier 1 reconnaît que, quelque sec qu'on le 
suppose, il se détériore facilement. La disposition 
des greniers est donc un des points importants à 
étudier, surtout dans les pays où l'on panifie le 
mais. 

La farine de maïs est, dans nos climats, d'une 
conservation plus difficile encore que le grain : 
elle passe, suivant Parmentier, pour ne se con- 
server que quelques mois; mais ce savant attri- 
bue cet inconvénient aux moyens employés pour 
la conservation. Il faudrait donc s'occuper aussi 
de cette question au point de vue de l'hygiène; 
et je rappellerai que, d'après Fernandez d'Ovie- 

* Ouvrage cité, p. 167. 



( 287 ) 

do, les Indiens et même les Européens qui na- 
viguaient aux mers australes et qui emportaient 
avec eux, pour le voyage, de la farine de maïs, 
avaient soin d'emporter de la farine grillée. 

|E. Les divers emplois du maïs comme sub- 
stance alimentaire sont aussi importants à étu- 
dier que les moyens de conservation du grain ou 
de la farine. Depuis que l'usage de panifier la cé- 
réale américaine s'est introduit en Europe, on 
s'est plaint sans cesse, et partout où cet usage 
s'est introduit, des mauvaises qualités du pain , 
de son état pesant et massif. Parmentier * raconte 
que lorsqu'il reçut de Navarreins un pain de maïs 
enfermé dans sa terrine, et qu'après avoir ou- 
vert celle-ci il aperçut, au lieu de pain, une masse 
de paie serrée, grasse el à peine cuite , il s'écria : 
«■ Quel pain mangent nos compatriotes les Béarnais ! » 
Dès lors, le désir d'améliorer un pain aussi détes- 
table fit entreprendre à ce bienfaiteur du peuple 
une série d'expériences sur la panification du 
maïs, pour savoir si réellement il ne serait pas 
possible d'en perfectionner la fabrication; mais 
plus tard il avouait tristement n'être pas arrivé 
au but de ses efforts : « Je n'exposerai pas ici, 
dit-il, les raisons physiques qui s'opposent à ce 
que la farine de maïs la plus fine et la mieux blu- 
tée puisse jamais se changer en un pain compa- 
rable à celui de froment ou de seigle. Je dois 
seulement faire observer qu'il n'y a point de raa- 

1 Ouvrage cité, p. 268. 



( 288 ) 

nipulations pratiquées en boulangerie que je n'aie 
mises en œuvre, point de procédés chimiques que 
je n'aie employés pour obtenir plus de succès, 
c'est-à-dire pour suppléer à l'absence de la ma- 
tière glutineuse dans le maïs, et diminuer la ma- 
tière muqueuse trop abondante. Peut-être l'art 
en viendra-t-il un jour à bout; toutefois, en sup- 
posant que l'opération n'en devienne pas plus 
coûteuse, car la plus légère dépense dans la pré- 
paration de l'aliment journalier pour le riche 
en est bientôt une très-considérable pour la classe 
indigente. 

« Il serait donc possible que, par la suite, on 
pût obtenir des résultats plus satisfaisants; mais 
j'ose assurer, sans crainte d'être jamais démenti, 
que la farine de maïs manquera toujours de ce 
liant et de cette glutinosité si bien caractérisés 
dans le froment, si essentiels à la fermentation de 
la pâte et à la bonne qualité du pain; que le 
pain dont il s'agit aura constamment une nuance 
jaunâtre ; qu'il sera compact et gras ; effets qui dé- 
pendent de matières inhérentes à ce grain ; qu'on 
parviendra bien, à force de recherches et de ten- 
tatives, à diminuer, sans cependant pouvoir en 
faire disparaître entièrement la cause. » 

Si l'on ajoute aux reproches universellement 
adressés au pain de maïs, à cet aveu formel delà 
science, les accusations plus directes et plus pré- 
cises des médecins italiens que j'ai cités dans un 
chapitre précédent, on sera conduit à considérer 
comme une question très-sérieuse celle de savoir 



( 289 ) 

s'il n'y aurait pas lieu de supprimer entièrement 
la panification du maïs dont l'usage est encore 
répandu dans les Landes, le Béarn, les vallées du 
Gers et certaines parties de l'Italie et de l'Espa- 
gne ; s'il ne faudrait pas prendre des mesures pour 
que l'usage des galettes et des gâteaux de maïs, 
convenablement préparés, fût, avec celui de la 
bouillie bourguignonne, universellement sub- 
stitué au pain. 

Il est, du reste, bien reconnu aujourd'hui que 
c'est principalement sous forme de galettes que 
les Péruviens, les Mexicains et presque tous les 
peuples de l'Amérique consomment le maïs. 
L'inexactitude de l'opinion qui leur attribuait 
l'usage du pain de maïs a été démontrée, et 
Parmentier s'était déjà élevé contre cette er- 
reur. « Ecoutons, dit-il, les compilateurs dont le 
siècle abonde : rien n'est plus facile selon eux 
que de faire du pain de maïs, comparable pour la 
légèreté à celui du froment, et, si on les en croit, 
c'est toujours sous celte forme que ce grain sert 
de nourriture aux différents peuples de la terre. 
Suivons ensuite les détails des pratiques em- 
ployées soit par les natifs de l'Amérique, soit par 
les Européens établis dans cette partie du monde, 
et nous serons bientôt convaincus que ce pré- 
tendu pain n'est qu'une véritable galette, puisque 
après avoir broyé Je maïs, ils mêlent sa farine 
avec l'eau pour en former, sans le concours d'au- 
cun levain, une pâte qu'ils cuisent sur-le-champ 
et mangent toute chaude au sortir du four... Je 

19 



; 290 ) 

le répète, le pain de maïs est peu connu en Amé- 
rique. » 

La galette est aussi très-usitée en Espagne. 
« Les Espagnols, dit encore Parmentier, qui pa- 
raissent avoir appris des Américains cette ma- 
nière simple d'apprêter le maïs, ne suivent 
pas partout le même mode. Les habitants des 
montagnes de Santander observent beaucoup 
de précautions pour cuire leur galette au 
four. » 

Dans plusieurs parties de la Biscaye on fait au- 
tant de galettes qu'il y a de personnes dans la 
maison ; et il faut remarquer que dans les Asturies, 
ce foyer de pellagre endémique, la confection 
des galettes est beaucoup plus grossière et plus 
négligée que dans les autres provinces espagno- 
les. Ces galettes, très-épaisses, sont abandonnées 
toute la journée, sous des cendres à peine chau- 
des, recouvertes de paille et de feuilles sèches; 
«d'où résulte nécessairement, continue Parmen- 
tier, un aliment malpropre, à demi-cuit, ayant un 
goût de famée détestable * . » 

La galette semble réellement avec la bouillie le 
mode de préparation le plus naturel du maïs, et 
j'en dirai autant des gâteaux, qui ne sont que des 
galettes avec des assaisonnements et des véhi- 
cules autres que le sel et l'eau. Tous les peuples 
qui cultivent le maïs ont chacun leur gâteau 
connu sous différents noms, préparé avec la fa- 

» Traité du mai*, p. 253-54. 



( 291 ) 
rine la plus fine et réservé en général pour les 
jours de fête. Dans le haut Languedoc, ces gâteaux 
portent le nom de pain de millet, milhasset, cassole. 
Ceux qui sont populaires parmi les Bourgui- 
gnons, les Comtois, les Bressans, sous le nom 
de flamusses, paraissent encore préférables; ils se 
fabriquent avec trois quarts de farine de maïs et 
un quarl de farine de froment, de seigle, d'a- 
voine ou de sarrasin, auxquelles on ajoute du 
beurre ou du lait. 

Je ne dois pas quitter cette difficile question 
des mesures à prendre pour accommoder la cul- 
ture et la consommation du maïs aux rigueurs de 
notre climat et aux lois de l'hygiène, sans rappe- 
ler un moyen d'utiliser les variétés précoces, qui 
consiste à les cultiver comme fourrage et non 
comme céréales. Vers la fin du siècle dernier, 
l'ancienne Académie des sciences et arts de Bor- 
deaux, dans un avis sur les moyens de suppléer à la 
disette des fourrages, proposa comme la meilleure 
ressource, la culture du maïs-fourrage vert ou sec. 
Depuis lors Parmentier, et après lui beaucoup 
d'agronomes, ont traité ce sujet au point de vue 
agricole et économique, et le maïs, comme 
plante fourragère, a prospéré dans plusieurs 
points des départements de l'Ouest. C'est un 
exemple qui pourrait être étendu avec fruit, 
et que je devais signaler à cause de ses rapports 
avec l'hygiène publique. 

Dans les pages qui précèdent, je ne pouvais 
avoir d'autre but que de poser quelques jalons 



( 292 

sur un terrain obscur semé d'obstacles et dans 
lequel je marche sans précédents. J'ai voulu sur- 
tout provoquer des recherches plus approfon- 
dies et plus propies que les miennes à servir de 
base aux mesures définitives que réclame la santé 
publique. Puissent dès ce moment les médecins 
et les administrateurs se pénétrer de la nécessité 
de prendre ces mesures. 

i° Je passe à la deuxième proposition, que l'on 
peut formuler ainsi : Augmenter la quantité des 
substances animales dans le régime alimentaire du 
peuple des campagnes. Je ne développerai pas cette 
proposition , elle m'entraînerait à des détails 
étrangers à mon sujet; il suffit que j'aie montré 
que la classe infortunée des pellagreux doit une 
grande partie de son infériorité et de ses souf- 
frances physiques à l'abus du régime végétal; or, 
les preuves de ce fait se trouvent rapportées dans 
un grand nombre de passages de cet ouvrage; 
c'est d'ailleurs une vérité déjà proclamée par les 
économistes, que dans notre pays la population 
agricole, en général, souffre du manque de viande 
et se trouve réduite à une alimentation incapable 
delà faire lutter énergiquement contre les fati- 
gues de la vie des champs: il y a peu de mois, 
M. Longchamps démontrait cette vérité en s'ap- 
puyant sur des chiffres irrécusables, et faisait 
voir que notre armée elle-même subit les fâ- 
cheuses influences d'une alimentation trop peu 
animalisée. Le mal est donc général, et les pella- 
greux ne forment qu'une fraction de la classe la 



( 293 ) 

plus maltraitée, de celle qui a le moins de res- 
sources pour échapper à ses effets les plus fâcheux. 
Quant à la cause de ce mal, je crois qu'elle réside 
pour la France dans l'organisation même du sys- 
tème agronomique. Il y a longtemps déjà que, en- 
traînés vers la production toujours croissante des 
céréales, nous nous sommes mis à livrer nos terres 
à la charrue, et à lui sacrifier insensiblement 
le pâturage, sans penser que nous attaquions 
ainsi le principe même de la fertilité des terres, 
et qu'avec le pâturage disparaîtraient le bétail et 
les engrais. C'est, en effet, ce qui est advenu; la 
jachère, le manque d'engrais, l'insuffisance du 
bétail, sont aujourd'hui les grandes plaies de l'a- 
griculture en France. Malheureusement, et c'est 
là seulement ce qu'il m'appartient de déplorer 
ici, la fortune publique n'a pas été seule compro- 
mise par les vices de ce système; mais encore 
la vigueur physique des populations agricoles et 
leur santé elle-même en reçoivent une nota- 
ble altération. Certes la pellagre n'aurait pas 
pris facilement racine au sein d'un peuple 
ayant de Ja viande chaque jour à sa disposition 
pour son repas principal. L'Angleterre est, de tous 
les pays de l'Europe, celui qui a le moins souf- 
fert des maladies que j'ai proposé de nommer 
maladies céréales, et dont la France et l'Allemagne 
ont été ravagées. Vergotisme, le mal de la crampe, 
y sont presque inconnus aujourd'hui, et la pel- 
lagre n'y a jamais été observée. Je livre ces 
faits à la méditation des hommes qui se vouent 



( 294 ) 

à l'amélioration matérielle et morale du peuple; 
ce que le public connaît déjà des travaux de 
l'un des membres les plus éminents de l'Insti- 
tut, M. Hippolyte Passy, permet d'espérer que 
la classe en faveur de laquelle j'élève ici la 
voix, celle qui fournit les pellagreux dans tous 
les pays, trouvera du moins en France un défen- 
seur puissant à la fois par l'influence, par les lu- 
mières et par l'amour du bien. 

3° Il me resterait à développer la troisième 
proposition que j'ai formulée, et qui embrasse 
un ensemble de réformes plus considérable en- 
core que les propositions précédentes , puis- 
qu'elle a pour but de préserver les campagnards, 
non-seulement des influences d'une nourriture 
affaiblissante, mais encore de toutes les causes 
de débililation qui les entourent. J'aurais à m'oc- 
cuper des habitations, des soins de propreté, des 
habitudes relatives au travail, au sommeil, à la 
veille, etc.; en un mot, j'aurais à tracer à grands 
traits un plan d'hygiène publique et privée, ap- 
propriée à l'existence des campagnards. Mais ce 
serait un ouvrage nouveau à ajouter à celui que 
je termine en ce moment; c'est pourquoi je me 
borne à dire que nul ouvrage ne serait plus utile 
que celui-là. Les villes ont été transformées déjà 
par la science hygiénique; elle a tout à faire dans 
les campagnes , qui gardent encore à cet égard 
une triste virginité. Lorsque l'hygiène s'y fera 
jour et s'y développera librement, bien des in- 
firmités disparaîtront de la chaumière du la- 



( 295 ) 

boureur. Le goitre, la scrofule en seront exilés, 
et il en sera de même de la pellagre. 

On cornpreud du reste que la plupart des 
améliorations à entreprendre devront varier sui- 
vant les conditions inhérentes à chaque contrée; 
ainsi les travaux qui s'exécutent depuis quelques 
annéesdans les landes deGascogneprésagentenfin 
à cette terre désolée, principal foyer de la pellagre 
en France, un avenir meilleur. L'ennemi natu- 
rel des landes du littoral, c'est la mer qui l'en- 
vahit tous les jours, ce sont ces dunes mobiles 
que les vents d'ouest poussent vers l'intérieur, 
et c'est là que les premiers efforts de l'homme 
devaient se porter. Dès 1787, grâce à l'énergi- 
que persévérance de Brémonlier, qui prédisait à 
la Teste et à Bordeaux lui-même qu'ils périraient 
un jour sous les sables, on commença à fixer 
les dunes par des semis de pin maritime. Ces 
travaux , négligés pendant près d'un demi- 
siècle, ont été repris avec plus d'activité de- 
puis quelques années; et en même temps on a 
songé aux landes de l'intérieur, à ce delta dont 
les deux côtés coïncident sensiblement avec la 
Gironde et l'Adour, et dont la base s'appuie sur- 
la ligne des dunes qui bordent l'Océan sur une 
longueur de plus de soixante lieues. Le point cul- 
minant de cette contrée ne dépasse pas i5o mè- 
tres au-dessus du niveau delà mer, et cette pente, 
répartie sur une aussi vaste étendue , est le plus 
souvent inappréciable; de là le séjour prolongé 
des eaux pendant l'hiver, et la nécessité où se 



( 296 ) 

trouvent ies habitants de faire usage d'échasses 
pour traverser ces plaines inondées. Mais une 
compagnie fondée il y a dix ans, sous le nom de 
Compagnie des landes de Bordeaux , a déjà com- 
mencé l'œuvre de l'assainissement en créant le 
canal d'Ârcachon, qui établit aujourd'hui entre 
le bassin d'Arcachon et le lac de Parentis une 
ligne navigable de plus de 4o,ooo mètres de dé- 
veloppement. Le chemin de fer de Bordeaux à la 
Teste est venu concourir aussi à l'amélioration 
des landes, et, en contribuant au développement 
de la richesse, il a doublé l'émulation pour la 
culture et la mise en valeur des terres du littoral. 
L'aspect du paysageest transformé complètement 
en beaucoup d'endroits , s'il faut en croire 
M. Maréchal , qui a publié sur ce sujet une in- 
téressante brochure. Enfin une nouvelle Compa- 
pagnie (la Compagnie agricole et industrielle d'Ar- 
cachon) a déjà défriché l'immense plaine de Ca- 
zau , autrefois inculte et déserte , et l'industrie 
est venue s'asseoir elle-même sur ce sol auquel 
le cultivateur semblait avoir renoncé pour ja- 
mais. 

Ainsi sur ce point du domaine delà pellagre 
un mouvement salutaire est donné, et pourvu 
qu'il continue de s'étendre, les familles entamées 
par l'endémie en ressentiront sans doute le 
bienfait. Mais pour faire reculer également le 
fléau sur tous les points où nous le voyons cha- 
que jour gagner du terrain, il faut que les amélio- 
rations matérielles dont chaque contrée est sus- 



( 297 ) 
ceplible viennent au secours des populations 
rurales; aujourd'hui, la force de l'homme pour 
dompter la nature a été doublée par l'industrie 
et par l'esprit d'association; il faut que ces puis- 
sances nouvelles soient dirigées contre l'enva- 
hissement des maladies populaires, qui corrom- 
pent dans sa source la santé des nations. La 
plupart des endémies sont des débris du délais- 
sement et de l'oppression au sein desquels les 
peuples ont vécu dans les âges passés, elles di- 
minuent et tendent à disparaître avec l'ignorance 
et la servitude; mais la pellagre semble faire ex- 
ception ; nouvelle parmi nous, elle s'est jouée 
jusqu'ici des progrès de la civilisation ; loin de 
décroître ou de demeurer stationnaire, elle s'é- 
tend et envahit chaque jour. Il est difficile de se 
prononcer avec certitude sur ses progrès en Es- 
pagne 1 , mais ces progrès sont incontestables en 



1 Si j'en jugeais d'après la courte notice qui m'a été transmise 
ar M. Gonzalès Crespo , le mal de la rosa n'aurait pas fait 
e progrès depuis Casai, rien n'indiquerait son existence dans 
la plupart des provinces espagnoles, et dans les Asturies même 
ses ravages sembleraient avoir diminué. Mais l'histoire de la 
pellagre permet-elle de s'endormir avec sécurité sur la foi de 
semblables paroles? Quel est le médecin français, à part quel- 
ques praticiens des Landes, qui, questionné il y a quelques an- 
nées, par un de ses confrères d'Italie, sur l'existence de la pel- 
lagre en France , n'aurait pas répondu avec beaucoup plus 
d'assurance que l'honorable médecin de Guadalajara , que la 
pellagre n'existait point parmi nous ? Nous savons que , depuis 
Casai, personne en Espagne n'a fait une étude approfondie de 
la question qui nous occupe, et qu'en Espagne, comme partout, 
la pellagre ne décime que la classe de la société qui est la plus 
délaissée , celle qui se plaint le moins, celle qui a le moins de 
contact avec la médecine. Or, je le demande, ne sommes-nous 



( 298 ) 

Fiance et en Italie; et dans ce dernier pays ils 
sont constatés à l'aide de chiffres bien propres à 
justifier l'effroi des médecins. 

Depuis 1771, époque où Frapolli écrivait, jus- 
que à la fin du dix-huitième siècle, presque tous 
les observateurs lombards reconnurent que le 
nombre des victimes de la pellagre augmentait 
d'année en année. Strambio calculait qu'en 1784 
les pellagreux formaient à peu près le vingtième 
de la population dans les districts les plus mal- 
traités. Depuis cette époque, le mal s'est encore 
accru, s'il faut en croire Rasori et plusieurs au- 
tres médecins. Marzari, dans l'édition de son Essai 
médico-politique publiée en 1 8 1 o, prétendait que si 
dans le nouveau royaume d'Italie il y avait autant 
depeîlagreux(ce qu'il n'osait pas croire) que dans 
le département du ïagliamento, il y en aurait plus 
de cinquante mille dans le royaume. M. Jourdan, 
dans son article publié en 1819, assurait qu'il y 
avait certains districts où l'on comptait un ma- 
lade sur cinq ou six individus. Nous avorts vu 
en 1820 M. Brièrede Boismont revenir d'Italie 
sous l'impression de l'effroi que causaient alors 
les envahissements de la pellagre. « Chaque an- 
née, dit-il, des milliers de laboureurs sont en 
proie à ce fléau destructeur qui menace de s'é- 
tendre de plus en plus. » 

pas en droit de penser que les médecins espagnols , et avec eux 
M. Gonzalcs Crespo, se trouvent dans la même situation d'es- 
prit que la presque universalité des médecins de France ? Ils 
connaissent peu le mal de la rosa , ils ne le cherchent point . 
ds ne croient pas à son existence. 



Les paroles de Joseph Frank ne respirent pas 
moins la terreur : tt La pellagre, dit-il, emporte 
chaque année plusieurs milliers de paysans, et 
ce qu'il y a de pire, la maladie s'accroît dans sa 
marche, non-seulement en envahissant une plus 
grande étendue de pays, mais encore en acqué- 
rant plus d'intensité. Aussi est-il impossible de 
prévoir le terme d'un pareil fléau 1 . » Zecchinelli 
affirmait que la pellagre avait fait, particulière- 
ment dans le Bellunais, d'épouvantables progrès 
depuis quarante ans. 

Enfin M. Calderini, dans le long Mémoire qu'il 
a publié l'année dernière dans les Annali univer- 
sali de Milan (numéro d'avril), établit la progres- 
sion croissante de la pellagre à l'aide de relevés* 
statistiques dressés pendant un espace de 11 an- 
nées (de i832 à 1842), et soutient qu'au moment 
même où il écrit, tous les documents relatifs à la 
maladie prouvent qu'elle est en cours d'accrois- 
sement. 



1 Patholog. médic, t. II, p. 347 

* Tableau des pellagreux traités dans le grand hôpital de 
Milan, de 1832 à 1842 : 

1832 — 642. , 2 e semestre de 1837 — 194 

1833 — 620. 1838 — 376. 

1834 — 810. ; 1839 — 860. 

1835 — 636. ! 1840 — 859. 

1836 — 412. I 1841 — 638. 
I e ' semestre de 1837 — 194. 1842 — 776. 

Totai 3314. I Total 3679. 

Différence en plus pour les trois demi-années : 379. 



£: IRSITY 

EÉE A, W. CAL.H0UN MEDICAL LIBRAPX 



( 500 ) 

.l'abandonne ces faits à la méditation des 
hommes qui pensent et qui aiment leurs sembla- 
bles; c'est la meilleure invocation que je puisse 
leur adresser. 



fis. 



APPENDICE. 



NOTICES TOI-OCRAPIIIQIJES. 



NOTICE I. 

TOPOGRAPHIE MÉDICALE DES ASTURIES. 



D'après les renseignements si curieux * que Casai nous 
a laissés sur l'Histoire naturelle et médicale de la princi- 
pauté des Asturies , le climat et le sol de cette contrée 
n'offrent pas les mêmes caractères partout. Une grande 
partie de la province 2 est occupée par de hautes monta- 

1 Le docteur Gonzalès Crespo, dans sa réponse aux questions que 
M. Orfila a bien voulu transmettre en Espagne, sur ma demande, 
appelle Casai el hipocratico doctor, et, en parlant de la description 
latine du mal de la rosa, il dit qu'elle est faite penicillo hipocra- 
tico. Ces expressions s'appliquent, suivant moi, plus justement 
encore à la partie du livre de Casai qui est écrite en espagnol et 
dans laquelle on trouve une profonde méditation du Traité des airs, 
des eaux et des lieux, et une empreinte vraiment hippocralique dans 
un grand nombre de passages. 

3 Les limites actuelles de la principauté des Asturies sont : à l'est, 
le? montagnes de Sanlander; à l'ouest, la Galice; au sud, le royaume 
de Léon; au nord, l'Océan. Les Asturies forment, le long du rivage, 
nne bande d'environ 10 lieues de long sur 13 ou 15 de profondeur 
dans les terres. On les divise en deux parties; l'une plus petite et plus 



( 302 ) 

gnes que séparent des vallées profondes el humides dont 
le sol est généralement assez fertile. Vers le nord-ouest, 
les montagnes s'abaissent au voisinage de la mer, et l'on 
rencontre quelques plaines d'une certaine étendue; dans 
cette dernière partie et sur toute la longueur du ri- 
vage, l'oranger et le citronnier croissent en abondance ; 
la neige est inconnue , et l'hiver n'est jamais assez froid 
pour faire geler les ruisseaux. D'autre part, les chaleurs 
de l'été sont moins fortes que dans la Castille , l' Aragon 
et l'Estramadure * . 

Dans la région montagneuse 2 , le caractère dominant 
de l'atmosphère , sujette d'ailleurs à de continuelles vicis- 
situdes , est une excessive humidité unie à un froid rigou- 
reux pendant l'hiver , et à une chaleur variable pendant 
le reste de l'année. Ce pays est arrosé par une infinité 
de ruisseaux d'une limpidité remarquable , ainsi que 
l'atteste l'abondance des truites. 

Au-dessus des vallées on voit presque toujours suspen- 
dues d'épaisses vapeurs qui interceptent les rayons du 
soleil. « On passe souvent, dit Casai, les mois de mai, de 
juin et de juillet sans apercevoir cet astre. En août et en 
septembre les vapeurs sont dissipées vers huit heures du 
matin par un soleil ardent qui jusqu'à six heures du soir 
dessèche la terre, si bien que souvent nous adressons à 
Dieu des prières publiques, afin qu'il envoie l'eau à notre 
secours , et que nous ne perdions pas la récolte de mais 
qui est la ressource ordinaire des laboureurs 3 . » 



orientale est PAsturie de Santillana, l'autre est l'Asturie d'Oviédo, à 
laquelle s'appliquent surtout les remarques de Casai. 

' L. c. p. 81. 

* L. c, p. 74. 

s L. c.,.p.76. Les Asturiens avaient pris l'habitude découvrir leurs 
champs avec de la chaux vive. Ils avaient remarque que c'était l'en- 
grais qui convenait le mieux à leur sol. 



t 505 ) 

Au cœur de l'été, lorsque le temps parait bien assuré, 
il se met tout à coup à pleuvoir à torrents et sans ton- 
nerres comme en décembre. En hiver , au contraire , on 
voit survenir des tempêtes accompagnées d'éclairs, de 
tonnerres et de grêle. Les mois d'octobre , de novembre 
et de décembre offrent quelques éclaircies de beau temps. 

Des vents violents battent fréquemment cette contrée. 
Celui du nord-ouest est froid et orageux ; au printemps il 
ravage tout. Celui du nord-est, plus glacial encore pen- 
dant les mois de mars et d'avril, devient au contraire le 
salut des Asturiens en été ; il éclaircit leur triste atmo- 
sphère ; mais il est quelquefois si impétueux dans la plage 
maritime , qu'il ensevelit des maisons sous le sable , et 
qu'on l'a vu intercepter la circulation dans les rues de 
Gigon , la petite capitale du roi Pelage. 

Les vents du sud sont embrasés , mais ils arrivent très- 
affaiblis. Parfois, lorsqu'ils soufflent au temps de la cani- 
cule, on dirait les exhalaisons d'une fournaise ardente. 
Des vieillards se souvenaient, au temps de Casai, d'avoir 
vu ce vent échauffer tellement les rivières , qu'on ramassait 
partout les truites étouffées à la surface de l'eau. 

CasaJ décrit avec une sagacité remarquable les effets de 
cette humidité dont l'air est surchargé sur toutes les pro- 
ductions de la terre ; il observe , ainsi que Pline l'avait 
fait pour la vallée du Nil 1 , que les fleurs 2 sont sans par- 
fum et les fruits sans saveur ; que le tissu des plantes est 
comme gorgé d'eau , et qu'il donne , lorsqu'on le brûle , 
beaucoup de fumée et presque point de cendres et de 

1 « In jEgypto minime odoraii flores, quia nebulosus et rosoidus 
aer est a Nilo Humilie. » {Wst. nat., 1. XXI, c. 7.) 

2 On remarque aussi que les labiées sont très-rares dans les Astu- 
ries, tandis que les plantes aquatiques y abondent, ainsi que le gui 
et les champignons qu'on voit naître de toute part sur les bois em- 
ployés aux bâtiments neufs. 



( 3 <H ) 
sels fixes ; il en est de même du bois de chauffage , en 
sorte qu'on est obligé de faire ramoner très-souvent les 
cheminées, tandis qu'on ne recuille dans les foyers qu'une 
très-petite quantité de cendre. Par suite des mêmes cau- 
ses, les fruits et les grains se gâtent avec une extrême 
facilité. Le blé dure rarement deux ans. Si l'on garde la 
farine plus dé deux mois en hiver et de trois mois en été, 
elle se corrompt et se change en une pâte infecte. Le fer 
se rouille très-vite , et le sel tombe facilement en déli- 
quium ' . 

Les hommes n'échappent pas à ces influences fâ- 
cheuses. Les maladies les plus fréquentes parmi le peuple 
asturien sont, d'après Casai, la gale, la lèpre, le scorbut, 
les flux divers, les érysipèles, les plaies aux jambes, les 
fistules avec carie des os, les calculs des reins et de la ves- 
sie, les lombrics, l'hypocondrie, la mélancolie, les manies, 
les hémorrhoïdes, la passion hystérique , les tumeurs des 
glandes et les abcès, les hydropisies, les rhumatismes, le 
mal de la rose et Yhydropisie tuberculeuse de la poitrine*. 
Il dit ailleurs que la manie fut épidémique en 1727 dans 
les environs de Pilona. 

Ainsi des affections chroniques, les diverses formes de 
la scrofule et les maladies de la peau ; tels sont les maux 
qui atteignent de préférence le peuple asturien ; mais si 
la plupart de ces maux sont suffisamment expliqués par 
les conditions physiques dont le tableau vient d'être re- 

• On peut comparer ces effets de l'humidité avec ce que Chardin 
rapporte sur la Mingrèlic, pays excessivement humide ( Voyage 
en Perse, in-12, t. I.). — Un chroniqueur espagnol du seizième siè- 
cle, Ambrosio Morales, avait dit en parlant d'Oviédo, que même dans 
la belle saison, on voyait les meubles se couvrir de moisissures dans 
les étages supérieurs des maisons. ( C'ron. gen. de Espana, Cor- 
dova, 1586, in-fol., 1. XIII, f. 63, v.) 

- Ces dernières affections régnaient surtout dans les consejos de 
Aller, î.ena et Quiros. — Ib., p. 87. 



5or 



\ 



tracé, où est l'origine, où sont les causes particulières de 
la maladie qui semble le partage exclusif des pauvres ha- 
bitants des campagnes, du mal de la rosa? 

Il est curieux de voir Casai, esprit judicieux et logique, 
aux prises avec les mêmes difficultés que celles qui ont 
exercé la sagacité de Strambio et du petit nombre d'au- 
teurs italiens qui ont abordé sans parti pris la périlleuse 
question de l'étiologie de la pellagre. Il n'est pas sans in- 
térêt de le voir conduit pour ainsi dire fatalement à rai- 
sonner de la même façon, à se tromper par les mêmes 
causes : « On ne peut, disait-il, chercher la cause de ce 
mal que dans les conditions atmosphériques ou dans le 
régime alimentaire. » 

Casai avait un jugement trop droit pour attribuer unique- 
ment à l'atmosphère une maladie qu'il voyait épargner les 
riches et ne sévir que sur de pauvres villageois. D'autre part, 
il avait remarqué un fait qu'il ne dit pas, mais qui ressort 
de ses observations, à savoir, que le mal de la rosa n'existe 
pas seulement dans les contrées montagneuses, mais encore 
dans le pays de plaine; ainsi le Consejo de Llanera, qu'il 
cite comme un des quatre les plus maltraités, appartient 
à cette partie de la principauté. 

Il fallait donc chercher les causes de la maladie dans 
le régime alimentaire ; voici quel était ce régime d'après 
Casai : 

« Le maïs ou millet indien est le principal aliment de 

tous ceux à peu près qui sont atteints de cette affection ; 

car c'est avec la farine de ce grain qu'est fabriqué leur 

pain ; on en fait aussi des bouillies auxquelles quelques-uns 

ajoutent pour leur nourriture ordinaire du lait ■ ou un peu 

de beurre. Ils se nourrissent aussi d'oeufs, de châtaignes, 

1 Casai dit que l'usage des paysans était de vendre le lait et le 
beurre et de ne boire que le sérum. (P. 353.} 

20 



( 506 ) 

de pois, de navets, de choux., de lait, de beurre, de fro- 
mage, de pommes, de poires, de noix, et d'autres fruits. 
Ils n'usent que très-rarement de viandes fraîches, et ra- 
rement de viandes salée 3; presque tous ceux en effet qui 
ont cette maladie sont de pauvres cultivateurs, et c'est 
pourquoi ils ne peuvent manger de viande salée de porc 
ou de tout autre animal, non-seulement chaque jour, mais 
pas même une fois tous les dix jours. Ce pain de maïs est 
presque toujours azyme , c'est-à-dire non fermenté et 
cuit sous la cendre ; leur boisson est de l'eau ; leurs vête- 
ments, le linge, les lits, les habitations sont analogues aux 
aliments. » 

Ce tableau, qui a tant de prix pour nous aujourd'hui 
que nous pouvons le comparer à ce que nous savons du 
genre de vie des pellagreux de France et d'Italie, aurait 
porté la lumière dans l'esprit de Casai, si l'idée que le mal 
de la rosa était une affection endémique renfermée dans 
de très-étroites limites, ne l'avait pas nécessairement 
trompé : « Au premier aspect, disait ce scrupuleux ob- 
servateur, le régime dont je parle semble suffisant pour 
expliquer cette maladie ; mais en y réfléchissant on trouve 
des difficultés, car presque tous les paysans de la pro- 
vince suivent un régime semblable, et tous n'ont pas le 
même mal : celui-ci s'observe surtout dans les quatre 
cantons (consejos) de las Régneras, Llanera, Corvera et 
Carreno, qui font environ le vingtième de la province. Là 
les malades sont innombrables; dans le reste leur nombre 
est très-petit. » 

Casai n'osait pas accuser le maïs, par la raison qu'on le 
vantait 1 comme la meilleure des céréales; il n'osait pas 
accuser les châtaignes, parce qu'elles étaient en usage 

* Thesaur. rer. triéâic. JVov. Nispan, I. VII, e. xr., 



( 307 ) 

dans un grand nombre de pays , et de même pour les au- 
tres aliments. 

Ainsi tâtonnant au milieu des difficultés qui l'entouraient 
de toute part, manquant des lumières nécessaires pour y 
trouver la vérité, Casai s'arrêta à une opinion qui lui sem- 
blait capable de tout concilier ; il admit : 

« L'alimentation avec des substances inertes , comme 
la cause prédisposante, et l'atmosphère, comme la cause 
déterminante de la maladie ' . » Sans le savoir, et par les 
mêmes causes, les Italiens n'ont fait la plupart que don- 
ner des variantes de l'hypothèse de Casai. 

1 «Estergo verisimile ab utrisque (cibis et atmospherâ), exurgere 
totalem ipsius morbi causam quanquam cli verso modo : namcibi ut- 
pote inertis subslantiae et parum spirituosi, corpora reddunt lan- 
guida, impura et apta ad suscipiendam facile quamlibet impressio- 
nem. Atmospherâ, pravà sui qualitate, in corporibus disposilis gène- 
rat morbum lanquam efficiens causa. » (/è., p. 349-50.) 



f 308 



NOTICE IL 



TOPOGRAPHIE DU BASSIN D ARCACHON ET DES LANDES 
DE BORDEAUX. 



M. Hameau a donné les renseignements suivants 1 sur la 
topographie du bassin d'Arcachon : « Tout ce littoral, 
dit-il , est sablonneux, et c'est un des points les plus bas 
des landes; cependant il n'y a de marais qu'au confluent de 
l'Eyreavecle bassin, et même sont-ils peu considérables. 
La nature du sol et les agitations fréquentes et subites de 
l'air de la mer font que l'atmosphère y est beaucoup plus 
saine qu'on ne pourrait le croire au premier aspect. 

« L'eau y est en général mauvaise, parce qu'on la prend 
dans des puits mal faits et mal entretenus. Je l'ai ana- 
lysée sur presque tous les points de la contrée ; elle con- 
tient en plus ou moins grande quantité des muriates et 
des sulfates de chaux et de soude, et dans certains lieux 
quelque peu de fer. Rien ne serait plus facile que de l'a- 
voir très-bonne partout en construisant les puits avec cer- 
taines précautions et en utilisant plus qu'on ne le fait les 
sources vives qui sont çà et là. Ce pays est en général 
assez découvert; seulement on y rencontre, à d'assez 
grandes distances, des bois de pins et de chênes qui ne 
peuvent guère gêner la circulation de l'air. 

« Deuxième Mém. Journal de Médecine de Bordeaux, l. M, sep- 
tembre 1820, p. lit. 



( 309 ) 

« Il y a huit communes formant ensemble une popula- 
tion de neuf mille âmes : la Teste, Gujan, le Teich, Bi- 
ganos, Audenge, Lanton, Andernos et Lègé. C'est entre 
le Teich et Biganos que l'Eyre se rend dans le bassin. 

« Comme je n'ai pas vu la maladie dans la Teste, je ne 
parlerai pas de cette commune dans ce qui va suivre, et 
je ferai un article particulier pour celle du Teich. Les ha- 
bitants des autres communes sont agriculteurs, bergers, 
marins ou résiniers; seulement chacune d'elles a, comme 
on le pense bien, quelques ouvriers de première néces- 
sité, tels que maçons, charpentiers, forgerons, etc. ; les 
agriculteurs ou laboureurs sont les plus nombreux. La 
mauvaise nourriture dont ils font usage, leurs durs tra- 
vaux et la malpropreté, presque inséparable de leur état, 
les disposent à bien des maladies. Ils se nourrissent ordi- 
nairement de viandes et de poissons salés, de coquillages, 
de cruchade, sorte de pâte non fermentèe, qu'on fait avec 
de la farine de panis, de millet ou de maïs, de haricots, 
de pommes de terre, de pain de seigle, et ne boivent guère 
que de l'eau. La culture du chanvre et celle du lin n'é- 
tant pas en usage dans ces communes, le linge y est en 
petite quantité, par conséquent les personnes pauvres (et 
c'est le plus grand nombre), ne peuvent pas changer sou- 
vent de vêtements; leurs lits ou plutôt leurs hamacs sont 
garnis de peaux de brebis non tannées, et souvent ils se 
servent de peaux pour se couvrir. 

« Ordinairement chaque famille a un troupeau , et 
par conséquent un berger ; on connaît la vie paisible , 
mais monotone de ces bergers ; ils se nourrissent de pain 
de seigle, de cruchade, de lard, de sardines de Galice, et 
ne boivent que de l'eau. Leurs vêtements sont faits, pres- 
que en entier , de peaux de brebis non tannées ; s'ils 
veulent se reposer dans leurs huttes ou dans leurs cases, 



310 ) 

ils n'ont que de ces peaux pour appuyer leurs têtes et 
pour se préserver de l'humidité de la terre. On ne peut 
imaginer jusqu'à quel point la malpropreté est portée chez 
tous ces malheureux. 

« Les marins sont plus propres que les laboureurs et les 
bergers , se nourrissent beaucoup mieux et ne travaillent 
pas autant : aussi sont-ils infiniment plus robustes ; ils 
vivent principalement de pain de seigle , de viandes et de 
poissons frais, de coquillages, et boivent beaucoup de vin. 

« Les résiniers mènent la vie la plus rustique dont on 
puisse se faire l'idée; ils sont logés dans de mauvaises 
cabanes , et couverts de haillons ; ils boivent une eau sou- 
vent corrompue , travaillent à l'excès , couchent ordinai- 
rement sur des planches , vont nu-pieds dans les forêts , 
et se nourrissent encore plus mal que les laboureurs. 

« La commune de Teich contient à peu près 1,000 habi- 
tants , elle est purement agricole , on n'y compte que trois 
ou quatre résiniers , et pas un seul marin ; on n'y cultive 
guère que le seigle , très-peu de froment et peu de vi- 
gnes. Chaque propriété y est entourée de haies, de grands 
chênes , de pins où d'autres arbres ; ce qui rend cette 
commune plus humide que les autres , et ce qui empêche 
l'air de circuler aussi librement. On y est dans l'usage 
plus qu'ailleurs de déposer du fumier devant les habita- 
tions , de sorte qu'on n'y voit pas une seule maison qui 
n'ait près d'elle un tas de fumier. 

« Les marais qui sont au confluent de l'Eyre et du bas- 
sin ajoutent encore à l'insalubrité de l'air. Ses habitants 
n'ont guère d'autres ressources pour subvenir aux divers 
besoins de *fa vie que le produit de quelques charrois et 
le superflu des grains qu'ils peuvent vendre. Lorsque la 
récolte manque , ce qui arrive trop souvent , ou lorsque 
lé £rain est à un bas prix , ils sont misérables, et toujours 






311 ) 

ils sont réduits à vivre dans la plus pénible médiocrité. » 
A ces documents , qui tirent leur intérêt principal de 
cette circonstance , que le médecin auquel nous les de- 
vons n'était influencé par aucune théorie , je vais ajouter 
les détails contenus dans le Mémoire de M. L. Marchand, 
qui se rapportent en général à plusieurs parties des Landes 
bordelaises qui n'avaient pas été explorées par M. Ha- 
meau'. On regrette que, faute de données capables de 
réprimer l'élan de l'imagination , M. Marchand ait été con- 
duit à une interprétation peu satisfaisante des faits qu'il 
raconte ; voici d'abord les faits : 

TOPOGRAPHIE DES LANDES. 

« Le sol des Landes où s'observe l'érythème endémi- 
que est en général sablonneux , d'un sable dont la cou- 
leur varie du blanc au noirâtre , et cela selon le degré 
d'humus et d'oxyde de fer qui s'y trouvent mélangés. 
Profond en certains endroits , il est superficiel en d'autres. 
Lorsqu'il est superficiel , il repose sur une espèce déroche 
ferrugineuse stratifiée qu'on nomme alios. Lorsqu'il est 
profond , le sol est complètement siliceux. Dans tout état 
de cause , il est frappé de stérilité ; il est ça et la couvert 
de bruyères plus ou moins vivaces , toujours à des dis- 
tances considérables ; l'homme seul peut lui donner une 
certaine fertilité, mais ce n'est pas sans peine; car il vieil- 
lit à cette œuvre ; il faut qu'elle soit continuelle s'il ne 
veut pas perdre le fruit de ses sueurs. L'ingratitude du 
sol n'est pas la même partout. Sur les petits cours d'eau 
qui descendent des dunes ou qui se forment par les pluies, 
il se trouve de loin en loin un peu de terre végétale qui 



f ..... 

' Ùaz. fies Hôpit., numéro du 27 jum 1843. 



( 312 ) 

est livrée à l'agriculture. C'est là. que se groupent les ha- 
bitations. Les landes rases, les landes sans horizon, sont 
abandonnées au pacage des brebis; des bois de pins à 
haute futaie attestent, de distance en distance, que cette 
terre n'est pas tout à fait inhospitalière. 

« Sur des étendues de sable aussi énormes , il ne se 
trouve que très-rarement des sources d'eau vive qui soit 
un peu potable. Celle qui est d'un usage journalier est 
mauvaise , sale et d'une odeur terreuse ; les Landais la 
prennent dans les puits qu'ils creusent au-dessous de 
Yalios, à une profondeur de trois mètres au plus; ces 
puits , véritables citernes sans ciment , sont alimentés par 
la filtration des eaux pluviales , liltration rapide et mo- 
mentanée, comme la pluie qui vient de tomber. C'est au 
fond de ces réservoirs qu'elle croupit et qu'elle prend 
tout ce qu'elle a d'insalubre. Privée d'air et de mouve- 
ment , elle ne peut que dégénérer, et il n'est pas venu à 
l'idée d'un seul Landais d'établir un appareil filtrant éco- 
nomique. Ce n'est ni le sable, ni le charbon qui man- 
quent dans le pays. 

« L'air des landes est sec et vif, bien que les vents 
régnants viennent de l'ouest et du nord-ouest. Les jours 
de pluie,- nombreux dans l'année, ne donnent qu'une hu- 
midité passagère à l'atmosphère. L'action absorbante d'un 
sol aussi arénacé s'y fait promptement sentir. L'air cesse 
d'être humide en peu de temps. Dès que les vents du 
nord et de l'est soufflent , c'est avec une grande violence, 
et rien , dans ces landes plates et unies , ne saurait s'op- 
poser à la vivacité de leurs courants ; de là cette grande 
et prompte évaporation qui s'opère à la surface du sol 
comme à la surface des eaux ; et les êtres du règne végé- 
tal et du règne animal , l'homme surtout, subissent d'une 
manière sensible l'influence de cet air, dont les effets 



( 313 ) 

desséchants s'augmentent et de l'action du soleil et de la 
proximité de la mer par les atomes hydrochloriques dont 
se charge l'atmosphère. C'est à cet état physique de l'air , 
agissant comme circumfusa , qu'il faut attribuer en grande 
partie la maigreur des hommes et des animaux , et la sé- 
cheresse , l'aridité qui s'observe à la peau , où toute fonc- 
tion semble anéantie. L'humidité des lieux et de l'air ne 
serait pas , d'après ce qui précède , absolument favorable 
au développement de la pellagre. Un état hygrométrique 
assez prononcé de l'atmosphère agit , on le sait , sur la 
surface cutanée , de manière à y maintenir celte souplesse 
si nécessaire à l'accomplissement des actes d'absorption 
et d'exhalation. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les 
pellagreux soient presque inconnus dans les contrées des 
landes bien boisées et riches en culture , et qu'ils soient 
au contraire très-répandus dans les landes pauvres et 
nues. Un fait topographique milite victorieusement en 
faveur de cette proposition ; toutes les communes de l'ar- 
rondissement de Basas, qui sont situées au sud et à l'ouest 
du Ciron, comptent un grand nombre de familles pella- 
greuses; ces communes sont misérables, infertiles, et 
manquent d'eau potable. D'autre part , les communes 
placées à l'est et au nord de cette petite rivière, qui sont 
bien cultivées , et dont la terre féconde est couverte d'une 
belle végétation , n'offrent pas un cas de pellagre. Lors- 
que l'on passe d'une région dans l'autre, le contraste est 
saisissant : ici c'est une terre de promission , là une terre 
désolée ; et cela se voit en un rien de temps , en moins 
d'un quart d'heure de marche. Cette disparate topographi- 
que avec ses conséquences s'observe , mais moins sensi- 
blement, sur le territoire traversé par la Leyre, autre pe- 
tite rivière qui se rend dans le bassin d'Aucachon. Peut- 
être trouverait-on ailleurs , sur les landes du département 



( oii ) 

voisin , un ou plusieurs faits de cette nature ; je ne puis 
guère en douter. 

« Ainsi, par suite de l'infertilité du sol, du manque d'eau 
et de la sécheresse de l'air, les lois qui président à l'or- 
ganisation des êtres se trouvent restreintes; les végétaux 
y croissent à peine, même avec l'aide de l'homme, et les 
animaux domestiques, associés aux travaux des champs, 
restent secs et maigres ; leur petite taille atteste presque 
un arrêt de développement ; leur énergie vitale s'épuise 
en peu d'années, moins par l'excès du travail que par dé- 
faut d'une nourriture assez réparatrice, assez substantielle. 

« Et, chose remarquable ! lorsque ces animaux peuvent 
passer pour des êtres déchus, que chez eux les appareils 
des fonctions sont amoindris, leur système cutané a ac- 
quis un certain degré de vertu plastique, sorte de force 
végétative qui communique à ses productions, aux tissus 
pileux et cornés, un développement extraordinaire. Déjà 
les influences locales étiologiques commencent à se ma- 
nifester, en donnant ici à la peau un surcroît d'activité. 
Dans l'homme, cette surexcitation vitale va dégénérer en 
maladie. 

« En effet, indépendamment des causes qui prédispo- 
sent les Landais à la pellagre, en desséchant la peau, eh 
restreignant ses fonctions, il est une autre cause qui con- 
tribue indirectement à ces effets ; c'est le travail irritatif 
développé et maintenu sur les organes digestifs par une 
nourriture de mauvaise qualité. Personne n'ignore que les 
maladies cutanées prennent leur origine dans une altéra- 
tion des fonctions de l'alimentation. La pellagre ne fait- 
pas exception. 

« L'état topographique d'une commune a une vérita- 
ble signitication : le canton de Captieux, par exemple, que 
nous venons de citer, est l'image de tous ceux où l'on à 



( S15 ) 

occasion d'observer la pellagre. J'y reviens sans crainte de 
répétitions. C'est un pays de landes rases ; ce sont des 
champs de sables stériles; il ne produit, à part ses forêts 
de Pignèdes, que du seigle et d'autres menus grains, peu 
riches en principes nutritifs ; tels sont le millet (panicum 
miliaceum), la milliade ou petit mil (panicum italicum), 
et le blé sarrazin (polygonum fagopyrum); nous avons 
dit que les eaux étaient rares et de mauvaise qualité. 
Les habitants, nécessités à un travail dur et ingrat, 
prennent une nourriture peu réparatrice et lourde à la 
digestion, telle que celle qui provient du pain de seigle 
ou de la cruchade faite avec le millet et la milliade, rare- 
ment avec le maïs, car ce blé n'est pas et ne peut être 
cultivé dans ce canton, et l'on y est trop pauvre pour en 
acheter ; ce n'est jamais que par exception qu'on en mange. 
La morue sèche, le hareng saur, la sardine et la viande 
salée de la qualité la plus inférieure, les fromages dont ils 
font rarement usage, complètent la nourriture habituelle 
des Landais de Captieux; l'eau est lourde, sale, mauvaise, 
et il n'en a pas d'autre à boire ; pour du vin, il n'en boit 
jamais. Du reste, ici comme dans toutes les landes, l'ha- 
bitant, pauvre et ignorant, vit avec une frugalité qui passe 
toute expression. Un des traits de son caractère est l'éco- 
nomie outrée. Il n'est pas seulement parcimonieux, il est 
avare ; il ne s'inquiète jamais s'il doit réparer le déchet 
de ses forces par la maigre vie qu'il mène. Son avarice 
est empreinte dans ses traits. Sa figure est mince et pâle : 
elle est maigre et hâlée comme son corps; son œil est 
craintif et méfiant, il porte la tête basse par instinct, et 
dans cette attitude il exerce sans crainte de surprise son 
regard inquisiteur. On m'a fait connaître, en 1838, un 
pellagreux de la commune de Salles, qui avait une grande 
aisance, et qui se refusait une nourriture suffisante, pour 



( 316 ) 

vivre de celle des gens les plus nécessiteux. La commune 
de Gujan, peut-être la mieux cultivée, la plus riche de 
ces contrées, est celle-là même où l'on a signalé les pre- 
miers cas de pellagre, et en assez grand nombre 

Ainsi, sur cette terre des landes, qui n'engendre que des 
existences sans sève, l'homme, avare comme elle, est 
aussi chétif que les plantes qui doivent le nourrir; l'homme 
renchérit encore sur cet appauvrissement de la force or- 
ganique , il se refuse la vie. Il faut bien alors qu'il dépé- 
risse, qu'il ait la destinée de l'arbre dont l'écorce s'altère 
et tombe faute de trouver les normales conditions de son 
existence. » 

Je ne chercherai point à combattre les opinions dont ce 
récit est entremêlé, la comparaison des divers tableaux 
topographiques suffit pour les faire juger. Que deviennent, 
par exemple, ces remarques spécieuses sur l'influence d'une 
atmosphère trop sèche et sur l'espèce d'incompatibilité 
qui existerait entre le développement de la pellagre et 
l'humidité des lieux, si l'on se rappelle les observations de 
Casai sur l'atmosphère des Asturies, et les remarques des 
Italiens? 

Je passe aux conclusions : frappé de la multiplicité des 
symptômes pellagreux, de la difficulté qu'il y a à classer 
la maladie dans nos cadres nosologiques, prévenu en ou- 
tre par les apparences trompeuses qui l'ont déjà écarté de 
la véritable étiologie , M. Marchand se demande si la pel- 
lagre est bien une maladie distincte : «Et si, dit-il, cette 
pellagre n'était pas essentiellement une réalité morbide, 
et que ce ne fût par hasard qu'une dégradation acquise, 
qu'un abâtardissement physiologique déterminé par le 
concours fatal de causes locales dépressives; si c'était un 
appauvrissement de l'organisation sollicité par un milieu 
où tout languit, les hommes, les animaux et les végé- 



( M* ) 

taux ; si c'était une simple lésion de la fonction nutritive 
qui, par un déchet successif des puissances vitales, passe à 
un état de souffrance non défini. Alors, il ne s'agit plus 
d'une question de thérapeutique, mais bien plutôt d'une 
question d'hygiène publique. C'est réellement au mal de 
misère qu'on a affaire. » 

Quel mélange d'erreurs et de vérités dans ce court pas- 
sage! Oui, c'est un appauvrissement de l'organisation, 
c'est un résultat de causes dépressives, • c'est une lésion 
des fonctions nutritives, c'est un mal de misère enfin, et 
c'est aussi une question d'hygiène plus encore que de 
thérapeutique ; mais c'est un mal défini , produit par une 
cause définie , c'est une réalité morbide , aussi distincte 
par ses manifestations extérieures que par sa cause. 



( 518 ) 



NOTICE III 



TOPOGRAPHIE MÉDICALE DU LAI RAGUAIS. 



Pour compléter cet ensemble de tableaux topographi- 
ques , il me resterait à jeter un coup d'œil sur les dé- 
partements pyrénéens où des cas de pellagre ont été ob- 
servés dans ces dernières années; mais afin de ne pas 
trop étendre ces descriptions, je me bornerai à dire quel- 
ques mots du département de la Haute-Garonne, et par- 
ticulièrement de la plaine du Lauraguais, qui appartient 
à ce département et à celui de l'Aude. Là, en effet, la 
pellagre est non-seulement observée depuis plus de vingt- 
deux ans ; mais encore elle est endémique et paraît exer- 
cer des ravages presque aussi considérables que dans les 
Landes. 

Le sol de la Haute-Garonne offre une grande diversité 
de nature : on y rencontre des régions granitiques et 
des régions schisteuses , des collines calcaires et des 
plaines où le sable domine. Au midi s'élèvent des mon- 
tagnes que l'on peut considérer comme les premiers 
échelons des Pyrénées; elles sont prolongées par une 
séries de coteaux qui rayonnent dans le reste du dé- 
partement , circonscrivant des vallées en général bien 
ouvertes et quelques plaines assez étendues. Excepté 
sur les bords de la Garonne, où le goitre est assez com- 
mun , le pays n'est point humide ; les vents qui y do- 
minent sont le vent d'ouest ou de .«ers, et surtout le 
vent d'est, connu sous le non d'autan, et si incommode 
l'été par sa sécheresse pénétrante. Au reste, la tempéra- 



C W ) 

ture est modérée, et les maladies communes sont quel- 
ques fièvres rémittentes, des maladies catarrhales et des 
rhumatismes. 

Les cultures dominantes sont le mais dans les terres for- 
tes; le seigle, l'orge , l'avoine, les fèves et les pois dans 
les terres légères. On récolte en outre beaucoup de châ- 
taignes et de pommes de terre dans les montagnes de 
Saint-Gaudens. 

Villefranche et son territoire , où M. Calés observe de- 
puis longtemps des pellagreux, sont situés aux confins 
du département, et de l'arrondissement de Castelnau- 
dary (département de l'Aude). Entre les deux villes s'é- 
tend une plaine fertile et sans arbres , dans laquelle de 
nos jours on ne récolte presque que du mais, et qui formait 
presque à elle seule l'ancien comté de Lauraguais, dont 
Castelnaudary était la capitale. Le département de l'Aude • , 
auquel appartient une partie de cette plaine , peut être 
considéré comme un grand bassin ouvert à l'est, où il 
est borné par la mer et par des lagunes , fermé au sud 
par les Pyrénées , et au nord par cette prolongation des 
Cévennes qui porte le nom de Montagne-Noire, et qui le 
sépare des départements du Tarn et de l'Hérault. Le sol 
est en général calcaire. Malgré les lagunes du bord de la 
mer et des petits amas d'eau qui, sur plusieurs points du 
sol , forment des gouffres sans fond , le pays est généra- 
lement sec ; les vents de sers et d'autan dissipent rapide- 
ment les vapeurs formées à la surface des eaux immobiles; 
et l'aridité est même si grande .dans l'arrondissement de 

' Voir Essai sur le département des Landes, par Baranle. — 
Description g en. du département de V Aude, par le baron Trouvé 
(t. II, des Etals du Languedoc, in-4). — Dictionn. gèogr. des com- 
munes du département de l'Aude, par Tournai. — Statistique 
des départements Pyrénéens, par Dumègp, in-8°. 



320 

Narbonne , qu'elle devient un obstacle, dans cette partie, 
au succès de la culture du maïs. Dans le reste du dépar- 
tement , malgré la rareté des pluies , cette culture pro- 
spère et elle domine les autres dans les arrondissements 
de Castelnaudary et de Limoux. Dans les parties mon- 
tagneuses, telles que la Montagne-Noire, le prolongement 
pyrénéen qu'on nomme les Corbières , le pays de Sault , 
on cultive le seigle, la pomme de terre, les châtaignes et 
le sarrasin. 

On peut dire d'une manière générale que le bassin de 
l'Aude et la plaine de Lauraguais sont exclusivement 
absorbés par la culture des céréales. Le maïs, le froment, 
l'orge, le mil, l'épeautre , la paumelle, successivement 
ou simultanément occupent le sol. Les produits de ce 
bassin fertile trouvent un facile écoulement, grâce au ca- 
nal du Midi qui le traverse , et au voisinage de la mer. 
Ici je dois faire cette remarque importante , que le pro- 
duit qui s'exporte le plus est le froment , et que celui 
dont il reste le plus pour la consommation intérieure est 
le maïs. Ce dernier est la base de la nourriture des pay- 
sans dans l'arrondissement de Castelnaudary : « Ils font, 
dit le baron Trouvé, avec la farine du maïs, une espèce de 
brouet ou bouillie appelée millas, auquel ils tiennent plus 
qu'au pain. » Cet administrateur ajoute : « Une fois par 
jour au moins , dans une grande partie du département 
de l'Aude , leur table en est couverte , et c'est une pri- 
vation pour le laboureur, lorsqu'au retour du travail il ne 
trouve pas cette nourriture. » Le pain, pour ceux qui en 
mangent, n'est pas fait avec le froment pur ; on y mêle 
de la farine de seigle, de fève ou de vesce. Les paysans 
aisés joignent à ces aliments un peu de viande , surtout 
de viande de porc ; mais dans la classe pauvre un grand 
nombre d'individus n'ont presque pas d'autre aliment que 



( 321 ) 

le millas. Le baron Trouvé reconnaît aussi que dans 
beaucoup de cantons l'homme des champs est mal logé , 
«et que les cultivateurs de la dernière classe ne le sont guère 
mieux que les animaux qui partagent leurs travaux. » 

A tous ces détails , je n'ajouterai plus qu'une citation 
relative au pays même où M. Calés a fait ses observations. 
Voici ce que m'écrit ce médecin : 

« J'observe fréquemment la maladie dans un pays fer- 
tile, dont le sol est très-accidenté. Les coteaux qui s'é- 
tendent de l'est à l'ouest laissent entre eux des vallons 
étroits qui sont balayés par des vents fréquents. Les cours 
d'eau n'y sont pas nombreux , et sans le canal «lu Midi 
qui traverse notre principale plaine, on pourrait dire que 
le pays est sec. Il n'y a pas longtemps encore que des 
bois nombreux couronnaient les hauteurs ; depuis quel- 
ques années on en a défriché la plus grande partie. La 
seule industrie des habitants est la culture de la terre ; 
ses produits sont toute leur richesse. A l'aspect de nos 
campagnes couvertes d'habitations et de métairies, on di- 
rait que l'aisance est partout, et que notre population ne 
connaît aucune des privations si communes dans les pays 
stériles et pauvres. Hélas ! le désenchantement est grand 
quand on entre dans l'habitation du cultivateur. Généra- 
lement elle offre le tableau du dénûment complet et d'une 
malpropreté dégoûtante, qui prouve que la recherche du 
strict nécessaire absorbe tous les soins de ces malheureux 
et les prive des commodités de la vie qui ne se montrent 
que la où le superflu se fait sentir. Ardents au travail , ils 
s'y livrent dans un âge fort tendre, et une fatigue précoce 
nuit au développement de leurs forces ; pour seuls ali- 
ments réparateurs ils ont du pain grossier de maïs ou une 
bouillie de farine de maïs cuite à l'eau, qu'ils nomment 
millas; c'est là leur principale nourriture. Us ne boivent 

21 



(322) 

que de l'eau ; peu de nos paysans sont assez riches pour 
se procurer du vin. La vigne, dans nos contrées, ne 
donne que de faibles ou de mauvais produits. Le travailleur 
se hâte de vendre le peu de blé qui entre dans sa part 
de la récolte pour payer les impôts, se vêtir, se procurer 
quelques provisions de première nécessité , et toujours 
insuffisantes. Voilà où en est réduite ici la classe laborieuse, 
et la condition que lui font la coutume et le genre d'agri- 
culture adopté. Il ne faut donc pas s'étonner si les mala- 
dies , et surtout les maladies endémiques fondent sur elle 
de préférence ; aussi dois-je vous affirmer que je n'ai vu 
la pellagre que chez les plus pauvres habitants des cam- 
pagnes ; s'il existe quelques exceptions, elles sont rares , 
et trouveraient leur explication dans les passions tristes 
ou dans l'avarice des sujets. Nous n'hésiterons pas à dire 
que chez nous l'existence de la pellagre trouve sa princi- 
pale cause dans l'exiguité et les propriétés peu nutritives 
des aliments, car on ne saurait généralement accuser leurs 
mauvaises qualités. Dans nos contrées les maïs sont beaux 
et parviennent tous à leur complète maturité. » 



( 323 ) 



OBSERVATIONS DE PELLAGRE, 



OBSERVATION DE FRAPOLLI. 

J'ai extrait cette observation du premier ouvrage écrit 
en Lombardie sur la pellagre, parce qu'elle offre un 
exemple du mode de traitement adopté avec une apparence 
de succès par Frapolli , et aussi parce qu'elle montre que 
si cet auteur s'est trompé sur la valeur et dans l'interpréta- 
tion des symptômes , il avait cependant sous les yeux le 
tableau à peu près complet des désordres produits par la 
maladie. 

« Martha Borfanti, loci Prignanae, annorum 30 circiter, 
quatuor féliciter enixa fœtus, temperamenti sanguineo- 
lymphatici, habitus corporis mediocris, tribus ab hinc 
annis , neglecta jam pridem initiata pellagra, incidit in 
confirmatum morbum. iEgram hanc curandam adivi in 
nosocomio, die prima augusti prœsentis anni. Explorata 
sui ventris viscera inveni sana ; pulsus erat valde debilis , 
sed nulla febris; deerat quoque alvi fluxus. Vertigines, 
aliaque capitis mala jamdiu patiebatur, cutisque in dorso 
manuum prsecipue et pedum callosa ; attonita tune vide- 
batur mulier , non parum emaciata , viribusque destituta 
adeo , ut pedibus minime consisteret. Oris amaritiem , 
summamque inappetentiam accusabat, linguaque albam 
superficiem praeferebat. Leni igitur eccoprotico segrotam 
purgari ex flor. cass. , et pil. succin. crat. desumpto , 
post ad triduum omni mane lactis sérum tartarisatum 
exhibui, mixturas deinde corroborantes ex aq. arthem. 



( 524 ) 

3 j. liq. ce. succin. scrupul. semel per diem assumen- 
das prescripsi. Hisce peractis, balneo pellagrosam tradidi ; 
sed malo omine , balnea etiam tollerare non potuit aegra 
virium defectu. Quamobrem extrinseese universales cor- 
poris frictiones , extremitatum maxime , fomenta affecta- 
rum partium ex decoct. emollient. , aliquando cucurbi- 
tulas , semel hirudines temporibus admoveri jussi ; intus 
vero aquamtahedee ad uncias vi. j., bis quotidie haurien- 
dam praebui , usque ad novum monitum. Aquâ tahedae 
usa est patjens ad duodecim dies , miro quidem juva- 
mine; vires enim summopere recuperavit. Cum vero hisce 
remediis alvus, plus quam par est , styptica esset, ecco- 
proticum denuo propinari die vicesima quinta ejusdem 
mensis, idemque vicesima septima reiterari prospero 
eventu , continuais intérim frictionibus. Post haec , con- 
valescente œgrâ , lautiorem diœtam, meraciusque vinum 
ad une. vj quotidie exhibui , exceptis camibus , quœ mm- 
quam conveniunt in morbis impeditae transpirationis. 
Interea cœpit mulier hilaris esse , corpus enutriri , sanus- 
que color in facie efflorere, lectulo surgere, ambulare, in 
omnibus bene se habere , lœtaque tandem domum petiit 
die undecimâ septembris. » 

Frapolli cite ensuite l'observation d'une femme d'en- 
viron cinquante ans, Francesca Caiellina, de Vergiati, ayant 
une affection pareille , guérie par les mêmes moyens , 
et il dit qu'il pourrait multiplier les exemples. 



OBSERVATIONS DE PELLAGRE, 

RECUEILLIES A L'HOPITAL SAINT-LOUIS. 

OBSERVATION 1 ■ . 

MAI ET JUIN 1842. 



Le sujet de cette observation est une fille nommée 
Adélaïde Chenu , âgée de vingt - trois ans , entrée le 
13 juin 1842 dans le service de M. Gibert, comme at- 
teinte d'un érythème des mains, du visage et du cou. Elle 
nous a donné sur ses antécédents les renseignements sui- 
vants , qui ont été confirmés , après sa mort , par le té- 
moignage de sa mère. 

Cette jeune fille est née à Brie-Comte-Robert , dépar- 
tement de Seine-et-Marne , dans une famille très-pauvre. 
Pendant son enfance , quelle a passée à la campagne, 
elle s'est bien portée ; ses règles ont paru à l'âge de douze 
ans ; elles ont toujours été peu abondantes, sans que leur 
apparition ait jamais été accompagnée de trouble notable 
dans l'exercice des autres fonctions. 



1 Cette singulière maladie, qui est endémique dans la Lombardie, 
n'avait peut-être jamais été observée en France. C'est donc un fait 
rare et curieux sur lequel nous appelons l'attention des médecins 
d'autant plus volontiers, que M. Roussel a su relever ce fait et le 
mettre en lumière par des considérations et des rapprochements qui 
décèlent un esprit philosophique et une érudition de bon aloi. Cayol 



( 326 ) 

C'est à la fin du printemps de 1840 que la malade fait 
remonter le dérangement de sa santé. Elle perdit alors 
très-rapidement , et sans cause connue , l'appétit et les 
forces. Des maux d'estomac survinrent, accompagnés de 
vomissements , et bientôt après de diarrhée, et de l'ap- 
parition sur le dos des mains et sur le front de rougeurs 
que l'on attribua à un coup de soleil. Ces rougeurs, à peu 
près indolentes , persistèrent pendant tout l'été malgré le 
soin que la malade avait , dit-elle , de les oindre tous les 
soirs avec du saindoux. Les vomissements avaient cessé 
de bonne heure ; mais le dévoiement fut tenace , et ne 
diminua qu'insensiblement pendant l'automne , en sorte 
que , pendant l'hiver et le printemps suivant , la malade, 
qui reprenait un peu d'embonpoint et de forces, se remit 
à son état de couturière. 

Vers la fin de mai 1841, elle devint enceinte, et aussi- 
tôt sa santé se dérangea de nouveau. Les maux d'estomac 
reparurent accompagnés de vomissements et d'un dévoie- 
ment opiniâtre qui se compliqua de violents maux dp 
reins, de fourmillements dans les membres inférieurs. 
Bien qu'elle ne se livrât à aucun exercice fatigant , elle 
trouvait le soir ses pieds enflés au niveau, des phpvilles. 
Les rougeurs du visage ne revinrent point ; il existait seu- 
lement au pourtour des sourcils et à la racine du nez 
quelques démangeaisons , et il se détachait de ces points , 
lorsqu'elle les grattait, un grand nomhre de petites pelli- 
cules. Les mains étaient moins rouges que l'année précé- 
dente ; d'autre part, la malade remarqua, pour la première 
fois , l'existence sur la partie inférieure du cou , vers la 
fourchette du sternum, d'une plaque d'un rouge pâle de 
a grandeur d'un écu de cinq francs , et dont il se déta- 
chait , par le frottement , de petites écailles minces et 
blanchâtres ; mais la faiblesse et le dépérissement général 



( 327 ) 

étaient plus marqués qu'en 1840. La malade tomba dans 
une tristesse profonde , perdit le courage pour toute es- 
pèce de travail et d'exercice. Elle accoucha, avant terme, 
en décembre 1841. 

Les suites de couches ne présentèrent rien de particu- 
lier. La malade restait seulement sans appétit et sans for- 
ces ; tout à coup , sans cause connue , sans qu'elle eût été 
exposée à l'action du soleil , vers le commencement d'a- 
vril 1842, son visage, ses mains et la partie supérieure de 
la poitrine se couvrirent de taches rouges , luisantes , ac- 
compagnées d'une cuisson particulièrement sensible aux 
mains. En même temps le dévoiement, dont elle n'avait 
jamais été entièrement débarrassée , reprit de l'intensité ; 
il s'y joignit des coliques , des douleurs de reins , des 
crampes dans les membres. Les vomissements ne reparu- 
rent pas. La malade s'alita; et, comme ses souffrances 
augmentaient et qu'elle ne pouvait être convenablement 
soignée chez elle , elle se fit transporter à Paris. Nous la 
trouvâmes dans l'état suivant : 

14 juin. Amaigrissement considérable; physionomie 
empreinte d'une tristesse et d'un abattement profonds ; 
dégoût presque universel pour les aliments ; pouls petit, 
faible, fréquent; langue effilée, lisse, rouge à la pointe ; 
douleurs dans les reins , sentiment presque continuel de 
lassitude dans les membres , qui fait place, surtout la nuit, 
à des fourmillements et à des douleurs brûlantes aux 
extrémités, en sorte qu'elle ne goûte presque plus de 
sommeil. 

La peau est rude , sèche et chaude dans toute l'étendue 
du corps ; la partie moyenne du front , la racine du nez , 
le pourtour des orbites, sont comme couverts d'une rou- 
geur terne et livide. En ces points , le tégument paraît 
fendillé, comme gercé; des fragments d'épiderme grisa- 



( 328 ) 

Ire , épais et ternes s'en détachent. Le dos des mains est 
le siège d'une rougeur plus intense et plus foncée, luisante 
comme celle de l'érysipèle au niveau des métacarpiens, 
mais sans gonflement sensible , et avec de larges plis 
comme dans certains psoriasis , lorsque les squames sont 
tombées; sur cette partie, l'épiderme paraît se détacher 
par une sorte d'exfoliation ; sur les doigts , la couche épi- 
dermique offre un aspect parcheminé ; elle paraît cassante , 
terreuse, très-épaissie, surtout au niveau des articulations, 
où elle forme des plis profonds le long desquels elle pa- 
rait brisée , ce qui leur donne l'aspect de véritables ger- 
çures. En somme , l'affection cutanée présente ici les 
apparences réunies de l'érythème et de l'ichthyose. 

La plaque qui existe au niveau de la fourchette sternale 
est d'un rouge pâle , et présente une desquamation tout 
à fait semblable à celle de cette dernière maladie. 

Les pieds offrent du gonflement autour des malléoles 
et une rougeur érythémoïde légère , sans trace de des- 
quamation. 

L'état de la malade a présenté très-peu de modifications 
pendant les dix premiers jours de son séjour à l'hôpital. 
Elle s'est plainte de douleurs aux gencives , qui sont en 
effet très-rouges et comme érodées au voisinage de la 
dent; une matière blanche , d'odeur fétide, semblable à 
du tartre, paraît provenir de ces érosions. Le dévoiement, 
assez considérable au moment de l'arrivée , diminue ; les 
crampes et les douleurs brûlantes des extrémités crois- 
sent toujours , au point que la malade supplie à chaque 
visite , et en pleurant , de lui donner un remède contre 
ces douleurs ; plus d'appétit ; presque plus de sommeil ; 
langue très-sèche : même état du pouls. 

25 juin (samedi). La physionomie de la malade a pris 
me expression singulière : ses yeux sont fixes et brillants ; 



( 329 ) 

les parties couvertes de rougeur ont pâli et pris un aspect 
terreux; elle est sombre, taciturne, et répond mal aux 
questions qu'on lui adresse. 

26 (dimanche). Dans la nuit du 25 au 26 , elle a été 
prise d'un délire violent et loquace, qui a troublé le repos 
des malades. Au moment de la visite, son état offre tous 
les caractères d'une manie aiguë ; elle ne répond à au- 
cune question ; et quoiqu'elle paraisse s'adresser à tous 
ceux qui s'approchent de son lit, elle ne reconnaît per- 
sonne; elle se lève sur son séant , regarde autour d'elle 
d'un air hagard , proférant des jurements et des paroles 
incohérentes , auxquelles se mêlent sans cesse les noms 
de Rosalie et d'Adélaïde ; puis elle retombe sur son lit en 
agitant ses mains, pour se relever un instant après avec la 
même violence. Elle ne montre aucune tendance au 
suicide ni à la fureur ; et quoiqu'elle ne soit pas encore 
attachée, et que son lit soit entouré de divers ustensiles , 
elle n'a pas essayé de s'en servir pour se frapper ou frap- 
per ses voisines. 

27 juin (lundi). Le délire persiste avec les mêmes carac- 
tères et la même intensité. Pendant toute la nuit, la malade 
n'a pas cessé de proférer des jurements, des exclamations 
toujours les mêmes, s' agitant, essayant de se lever sur son 
séant pour retomber aussitôt à la renverse. 

28 juin (mardi). Elle s'est encore agitée et a poussé des 
cris pendant la nuit. Cependant , au moment de la visite , 
elle paraît plus affaiblie que la veille ; en voyant son lit 
entouré par les nombreux élèves qui viennent assister ce 
jour-là au cours de M. Gibert, elle regarde autour d'elle 
d'un air étonné ; mais elle ne se soulève plus sur son lit , 
et ne prononce guère d'autres paroles que celles-ci : Ah ! 
oui ! ah ! oui ! Elle agite sans cesse ses doigts dans la ca- 
misole de force ; et des ouvertures ayant été pratiquées 



' 550 ) 



K 

aux manches de ce vêtement pour montrer ses mains, on 
voit qu'elle cherche à saisir des objets imaginaires et à 
pincer les couvertures de son lit. Les mains présentent 
les mêmes caractères qu'avant l'invasion du délire , à 
part la coloration , qui est plus pâle. 

Le soir, la malade est encore plus affaissée. Son œil est 
terne ; elle ne parle plus. 

29 juin (mercredi). Agonie paisible. Mort à sept heures 
et demie du matin. 

30 juin (jeudi). Autopsie à neuf heures du matin. 

Cadavre réduit à un état d'émaciation extrême. La rai- 
deur cadavérique a complètement disparu ; le globe de 
l'œil est affaissé ; des lignes verdâtres se dessinent sur 
l'abdomen. 

Plus de trace de rougeur aux pieds et à la poitrine ; 
très-peu au visage ; mais l'altération de la peau se re- 
trouve avec ses autres caractères sur ces points et sur les 
mains , dont la rougeur , luisante et diffuse , est rempla- 
cée par une teinte brune entremêlée de taches plus fon- 
cées semblables à celles qu'on a observées chez certains 
scorbutiques. La peau est dure comme du cuir , principa- 
lement aux doigts ; l'épiderme forme autour des articula- 
tions phalangiennes une couche très-friable et comme 
cornée; au-dessous les éléments de la peau paraissent 
confondus, condensés en une couche rougeâtre qui tran- 
che sur la couche épidermique. 

A l'ouverture de l'abdomen , il s'échappe une grande 
quantité de gaz fétides. Le tube digestif est dans l'état 
suivant : muqueuse gastrique de couleur gris-verdàtre 
entremêlée d'arborisations et d'un pointillé rouge-brun ; 
cette membrane est ramollie sensiblement et s'enlève par 
petits lambeaux : pas de traces d'ulcération. L'intestin 
grêle est d'une teinte moins foncée, et parsemé de points 



( 331 ) 
rouges qui semblent correspondre aux villosités. Le gros 
intestin est rempli de matières fécales liquides ; le som- 
met des valvules offre une teinte brunâtre ; pas d'ulcéra- 
tions. 

En enlevant la calotte crânienne, il s'écoule une grande 
quantité de sang noir ; les sinus de la dure-mère sont gor- 
gés de ce liquide. Très-peu de sérosité dans l'arachnoïde. 
La pie-mère est un peu injectée ; elle adhère à la sub- 
stance cérébrale, et lorsqu'on essaye de l'enlever, elle en- 
traîne de petits fragments de celle-ci , ce qui donne à la 
surface du cerveau un aspect inégal et ulcéré. 

La masse encéphalique est sensiblement ramollie , et 
c'est principalement sur la substance grise que porte cette 
diminution de consistance. La substance blanche a sa co- 
loration normale. Les ventricules contiennent une petite 
quantité de sérosité rougeâtre. La moelle est sans altéra- 
tion. Le cœur est petit, flasque et pâle. Les poumons sont 
infiltrés de sérosité : tubercules crus au sommet. Le foie 
est volumineux, d'une couleur fauve, et piqueté de rouge ; 
il est peu consistant. La rate est petite, presque exsan- 
gue. Les reins sont normaux. La vessie et les uretères 
sont distendus par une grande quantité d'urine. L'utérus 
est sain ; on trouve seulement de la rougeur et une ex- 
coriation sur la lèvre inférieure du museau de tanche. 

Tel est le tableau pathologique dont une partie s'est 
déroulée à l'hôpital Saint-Louis et sous les yeux d'un 
grand nombre de témoins , tableau non moins remarqua- 
ble par la singulière coordination des phénomènes mor- 
bides que par l'insignifiance décourageante * des altéra- 

1 Décourageante! vous l'entendez : La Revue médicale doit en- 
registrer ce mot, celte expression naïve de l'état de la science, ce cri 
de détresse de Vanatomisme aux abois, qui s'échappe entin de tous les 
bancs de l'école. Nous avons vu dernièrement deux médecins haut 



( 332 ) 

tionsanatomiques. Aussi l'avons-nous débarrassé à dessein 
de tout commentaire, afin que ceux qui ont étudié la pel- 
lagre dans les livres , et surtout ceux qui l'ont vue , 
reconnaissent tout d'abord, dans le fait qui nous occupe, 
un exemple , et des mieux caractérisés , de cette maladie 
si extraordinaire, si complexe et si grave. Que si, malgré 
cela, cette observation n'éveillait pas l'incrédulité de quel- 
ques-uns, nous devrions presque nous étonner ; car la ré- 
sistance aux faits nouveaux est un phénomène commun 
dans l'histoire de la science : la paresse nie parce qu'elle 
ne veut pas s'enquérir; l'envie, parce qu'elle n'a pas ob- 
servé elle-même; la médiocrité, parce qu'elle ne com- 
prend rien en dehors des faits vulgaires. Il est vrai qu'il y a 
aussi la résistance des esprits sages ; mais celle-là n'a de 
rigueur que pour les preuves , et lorsqu'un fait est bien 
prouvé, elle l'adopte sans peine après l'avoir combattu. 

C'est d'abord avec un sentiment de défiance et de doute 
que nous avons observé le fait qui nous occupe. M. Gi- 

placés, à la tête de deux grands hôpitaux, se décourager en présence 
d'une épidémie dont ils ne pouvaient saisir ni le caractère ni les in- 
dications curatives (Voir , dans Pavant-dernier cahier de la Revue, 
l'histoire de l'épidémie de cérèbro-spinite); aujourd'hui c'est un élève 
distingué de la même école qui éprouve le même découragement en 
présence d'un cadavre, parce qu'il n'y trouve pas ce qu'il y cherche 
avec toute l'ardeur et la bonne foi de son âge. Son observation doit 
lui paraître incomplète; car dans son esprit et dans l'esprit de l'école, 
l'idée de maladie implique presque nécessairement celle d 1 altération 
anatomique. Ce judicieux observateur n'eût-il pas été bien plus à 
l'aise, et bien plus satisfait du résultat de Y autopsie, si on lui eût 
enseigné que la maladie est un acte vital, qu'elle disparaît avec la 
vie, qu'il ne faut donc pas la chercher dans le cadavre; et que les 
altérations analomiques (dont nous sommes loin de nier l'importance 
lorsqu'il en existe) ne sont que des effets ou des résultats éven- 
tuels (mais non pas nécessaires) de cet acte vital, de cette fonction 
anormale qui constitue la maladie? Nous ne saurions trop répéter 
cette formule philosophique du vilalisme, qui est, suivant nous, la 
clef de la pathologie. Cavol. 



( 355 ) 

bert, qui n'a pas vu la pellagre, fut frappé du cachet par- 
ticulier de l'affection des mains et du visage, et il appela 
sur elle l'attention des élèves qui suivent son cours. Pour 
nous, qui avions observé des pellagreux, le premier coup 
d'oeil rappela nos souvenirs d'au delà des Alpes ; mais l'es- 
prit asservi, comme il l'est toujours, par un dogme en vi- 
gueur, nous nous disions que la pellagre n'existait pas en 
France , et nous ne voulions voir qu'une ressemblance 
trompeuse. 

Huit jours se passèrent ainsi. Les plaintes continuelles 
et de plus en plus vives de la malade nous décidèrent 
alors à recueillir tous les antécédents de la maladie. 
Chaque trait nouveau était une révélation. Nous ne dou- 
tions plus ; mais il manquait à notre certitude un dernier 
appui, le délire : deux jours après il survint. Ce jour-là 
notre observation reçut une sanction nouvelle, celle du 
docteur Angelo Dubini, de Milan, qui a occupé pendant 
plusieurs années le poste de chef de clinique (medico as- 
sistante) dans les hôpitaux de sa ville natale et dans celui 
de Pavie, remplis de pellagreux. Singulière coïncidence! 
M. Dubini, qui était déjà venu plusieurs fois dans les salles 
de M. Gibert, nous dit qu'il avait été frappé en effet de 
l'aspect d'une malade de ce service ; qu'il avait cru voir 
une pellagre, et s'était même adressé à la malade pour 
savoir si elle n'était pas d'origine italienne ; puis, sur la 
réponse négative et sur la foi du diagnostic déjà porté, il 
avait aussi reculé sans conclure. Mais lorsque nous lui fîmes 
part des commémoratifs, et lorsqu'il revit la malade, non- 
seulement il n'hésita point, mais il déclara que nous avions 
sous les yeux un cas de pellagre des mieux caractérisés. 
M. Gibert, malgré sa répugnance pour les décisions ha- 
sardées, reconnut aussi dès lors tous les traits de la pel- 
lagre. 



( 334 ) 

Le mardi (21 juin) la malade fut montrée à un grand 
nombre d'élèves et de médecins ; l'Académie fut informée, 
et nomma pour examiner le fait une commission dont 
M. Emery fut rapporteur. Le lendemain la malade était 
morte, et cette mort, aussi bien que les résultats de l'au- 
topsie, ont été une dernière confirmation de notre dia- 
gnostic. 

Il ne nous reste plus qu'à comparer le fait qu'on vient 
de lire avec ceux qui s'observent en Italie ; ce rapproche- 
ment rendra l'observation plus frappante encore. 

Avant tout, nous avons cherché à nous enquérir de l'o- 
rigine de la malade ; car la pellagre étant à peu près uni- 
versellement reconnue comme une maladie non conta- 
gieuse, mais héréditaire, le fait qui nous occupe aurait 
paru moins inexplicable, si nous avions retrouvé des Ita- 
liens et des pellagreux dans sa famille. Les résultats ont 
été négatifs ; le père de la malade, originaire de Norman- 
die, était postillon ; sa mère, d'origine picarde, est encore 
revendeuse de fruits, et il ne parait pas qu'il y ait eu des 
aliénés parmi ses parents. Du reste, les conditions d'exis- 
tence de la malade ont été à peu près celles dans les- 
quelles se développe communément la pellagre, que le 
peuple d'Italie appelle mal de misère, c'est-à-dire, la pau- 
vreté, le régime de vie des campagnes. Nous n'avons pas 
mentionné le tempérament lymphatico-nerveux et la con- 
stitution délicate de la malade, parce que ces circonstan- 
ces ont peu de valeur, bien qu'elles se retrouvent chez la 
majorité des pellagreux, qui est elle-même fournie parle 
sexe féminin. 

Le trait le plus saillant de notre observation et de la 
pellagre en général, c'est la marche et l'ensemble des phé- 
nomènes, leur périodicité, leurs alternatives bizarres. La 
maladie débute au printemps; elle attaque un ou deux 



( 335 ) 

systèmes organiques, quelquefois trois ; elle augmente, puis 
elle fait un temps de repos jusqu'au printemps suivant, 
où elle renaît avec une physionomie plus complexe et plus 
accentuée, et ainsi de suite, jusqu'à la mort. Le phéno- 
mène le plus continu, c'est l'épuisement général; puis 
viennent les dérangements de l'appareil digestif et les dés- 
ordres nerveux qui offrent de plus notables rémissions ; 
puis l'affection cutanée, qui semble beaucoup plus exacte- 
ment réglée par le cours des saisons. C'est ce qui est ar- 
rivé chez notre malade. 

La disproportion entre l'intensité de l'affection cutanée 
et celle des phénomènes nerveux et gastriques, est un 
trait des plus remarquables. On a même observé qu'aux 
premiers temps de l'apparition de la pellagre, cette diffé- 
rence était plus grande, et qu'alors, tandis que l'alté- 
ration de la peau était légère, les coliques, les crampes, 
les douleurs spinales, étaient très-violentes. Nous insis- 
tons particulièrement sur ce fait, parce que nous avons 
remarqué qu'en France beaucoup croient qu'il n'y a dans 
la pellagre que la maladie de la peau : erreur d'autant 
plus grave que tous les bons observateurs ont établi que 
cette altération n'était que secondaire ; quelques-uns ont 
même admis qu'elle pouvait manquer. Ainsi Titius a divisé 
la pellagre en manifeste et en larvée, suivant qu'elle est ou 
non accompagnée d'éruption cutanée. Dans le fait que 
nous avons décrit, le degré d'intensité de chaque ordre de 
phénomène a été celui qui s'observe le plus souvent. Il 
faut noter cependant une particularité, c'est que l'éruption 
a été plus intense la première que la deuxième année. 
C'est ce que plusieurs auteurs ont observé ; Cerri, entre 
autres, qui a vu des pellagreux n'éprouver que de vio- 
lentes coliques au retour du printemps et rester exempts 
de toute éruption. Strambi a même signalé le fait dans 



( 356 ) 

lequel, après la première apparition des rougeurs, la ma- 
ladie n'offrait au printemps suivant que de la desquama- 
tion. 

Le début de la pellagre, avec les prodromes que notre 
malade a présentés, est celui que Zanetti le premier, et 
après lui Cerri, Prinetti, le docteur Holland, etc., ont 
souvent constaté. 

On a remarqué chez notre malade que les mains et la 
face avaient été les premières parties atteintes ; puis le cou 
s'est affecté, et enfin les pieds. C'est la marche la plus 
ordinaire. Odoardi dit même : « Ce n'est qu'après la troi- 
sième ou la quatrième année que les pieds s'affectent de la 
même manière que les mains ! » Quant à l'œdème des mal- 
léoles, on n'a qu'à parcourir les observations de Fanzago 
pour juger de sa fréquence. 

Odoardi a trouvé souvent le pouls des pellagreux très- 
lent ; mais les autres observateurs l'ont trouvé communé- 
ment avec les mêmes caractères que chez notre malade. 

La salivation et la suppression des règles que Fanzago 
indique comme fréquentes, manquent assez souvent, 
comme dans le cas en question. L'altération des gencives 
est commune. 

Le développement extraordinaire que la maladie a pris 
après sa troisième apparition est en rapport avec ce qu'in- 
diquent les écrivains italiens; nous pensons que l'état 
puerpéral y a beaucoup contribué. Cette influence a été 
relevée récemment par le prof, del Chiappa. 

Les résultats de l'autopsie ont été parfaitement con- 
formes à ce qu'ont observé tous les Italiens. Et ici nous 
sommes forcé de reconnaître que de nos jours seulement 
les autopsies ont été convenablement faites ; celles des 
premiers auteurs sont incomplètes ; dans celles que citent 
Strambi, Gh Irlande et Pasquali, il n'est guère question que 



( 357 ) 
de l'état du cerveau. Dans les seize observations que con- 
tient le premier Mémoire de Fanzago, et parmi lesquelles 
on trouve six autopsies, le tube digestif, et surtout le cer- 
veau, ont été superficiellement examinés. Partout les ré- 
sultats sont négatifs. Le ramollissement de la substance 
cérébrale, les traces de congestion légère, l'engorgement 
sanguin des sinus de la dure-mère, des indices d'inflam- 
mation plus ou moins étendue et avancée dans le tube 
digestif; tels sont les caractères anatomiques le plus 
constamment observés * . 

Nous ne nous arrêterons pas aux causes de la maladie. 
En présence de la confusion extrême qui règne à cet 
égard dans les ouvrages italiens, on ne peut avec un seul 
fait s'aventurer dans des recherches étiologiques. Nous 
nous bornerons à faire une remarque à propos de l'ac- 
tion du soleil, que Frapolli et Albera regardaient comme 
la cause unique de la pellagre. Cette opinion ne peut plus 
être admise depuis qu'on reconnaît avec Strambio que l'af- 
fection cutanée de la pellagre n'est que secondaire ; il 
nous paraît cependant hors de doute que celle-ci est en 
grande partie sous l'influence du soleil ; et c'est ainsi qu'on 
pourrait peut-être expliquer l'intensité différente des phé- 
nomènes cutanés de la première et de la seconde année 



1 Ces altérations anatomiques se trouvent dans une infinité de cas 
qui n'ont rien de commun avec la pellagre, et M. Roussel a eu grande 
raison de dire précédemment qu'elles sont d'une insignifiance dé- 
courageante. Elles ne sont donc pas caractéristiques. Voilà donc en- 
core une maladie des plus graves, transmissible des pères aux en- 
fants, et conduisant à la mort après des années de souffrances, qui 
n'a pas de caractères anatomiques, et qu'on ne peut caractériser que 
par des phénomènes vitaux ! Nous n'avions pas besoin de ce nouvel 
argument à l'appui de notre doctrine vilaliste. Mais nous ne voulons 
pas négliger d'en prendre note el de l'enregistrer pour mémoire. 

Cavol. 



( 338 ) 

eliez notre malade , qui fut beaucoup plus exposée à l'in- 
solation en 1840 qu'en 1841. 

Nous terminerons ces considérations, que nous aurions 
voulu pouvoir abréger, en exprimant notre vif regret que 
cette apparition d'une maladie qui se montre poitr la pre- 
mière fois au milieu de nous, ait été si rapide, et qu'elle 
n'ait point passé sous les yeux de l'Académie. 

Quant aux conclusions qu'on attend peut-être, nous 
nous montrerons aussi réservé qu'on doit l'être en pré- 
sence d'un fait unique, quelque incontestable et bien ob- 
servé qu'il soit d'ailleurs. Faudrait-il penser que la pel- 
lagre, qui certainement étend ses limites en Italie, qui 
d'une part a passé le Pô et pénétré en Toscane, tandis 
que de l'autre elle s'avance dans le Frioul et les monta- 
gnes de la Carinthie, aurait aussi passé les Alpes et envahi 
la France ? Faudrait-il admettre que la réunion des causes 
inconnues jusqu'ici qui développent endémiquement la 
pellagre dans les campagnes italiennes, peut se rencon- 
trer en France et y produire la maladie sous forme spo- 
radique? Nous ne déciderons pas. Noiis remarquerons 
seulement que la dernière hypothèse n'est pas aussi inad- 
missible qu'on peut le croire ail premier abord. L'histoire 
de la pellagre en Italie le prouve ; c'est par des cas isolés 
qu'elle commença; et les deux premiers médecins lom- 
bards qui en ont parlé, Frapolli et Zanetti, l'appellent une 
maladie sporadîqae. L'incertitude qui règne sur l'époque 
de son apparition et les contestations qui s'élevèrent à 
l'occasion de chaque observation nouvelle montrent com- 
bien c'est une affection multiforme, et facile à confondre 
avec d'autres affections connues dont elle emprunte le 
masque. Frapolli et Albera y voyaient surtout une mala- 
die de la peau aussi ancienne que le soleil. Strambio, qui 
écrivait en I78i, c'est-à-dire très-peu d'années après 



( 5ô9 ) 

qu'on avait commencé à s'occuper dé la pellagre, dit que 
plusieurs malades, reçus dans l'hôpital de Legnano établi 
par l'empereur Joseph II, lui assurèrent que leurs pères 
et rilëine leurs grands-pères avaient été atteints de la même 
maladie. Cependant personne n'y avait pris garde. Ce qui 
est arrivé à Padoue est plus remarquable encore. Déjà 
plusieurs écrivains avaient fait connaître la pellagre de 
Lombardie ; déjà même elle avait été découverte dans 
l'Etat de Venise ; Odoardi en avait constaté l'existence 
dans le district de Bellune ; Padoue était très-voisine ; elle 
était le centre scientifique de tout le pays; la pellagre y 
existait, personne ne la voulait reconnaître. C'était en 
1788 : Un jeune médecin, qui devint bientôt professeur, 
Fanzago revenait de Pavie où il avait étudié la pellagre. 
En suivant les cliniques de l'hôpital de Padoue, il remar- 
qua un malade qui paraissait embarrasser le médecin ; il 
l'examina, reconnut la pellagre. On ne le crut point. ïl 
continua cependant ses recherches , et au bout de peu 
de temps il avait recueilli les seize observations qui 
forment les matériaux de son premier Mémoire (Padoue, 
1789). Ses compatriotes ne le crurent point encore, et 
il fallut l'autorité des hommes vraiment compétents , de 
J.-P. Frank et de Widemar, pour convaincre que Fanzago 
avait bien observé. Du reste, la pellagre offre dans les 
divers pays des nuances diverses qui ont fourni des armes 
à ceux qui refusaient de la reconnaître. Ainsi, il est à peu 
près hors de doute que le mal de la rosa des Asturies, 
décrit pour la première fois en 1755 par un Français, le 
docteur Thiéry, n'est qu'une variété de pellagre ; et, dans 
les limites de l'Italie, on voit, par les descriptions d'Odo- 
ardi, que la pellagre du district de Bellune s'éloigne en 
quelques points de celle des environs de Padoue, décrite 
par Fanzago; qu'aucune des deux ne ressemble exactement 



( 540 ) 

à la pellagre que Sartogo décrivit en 4771, dans le district 
d'Aviano, sous le nom de scorbuto montano ; et qu'enfin 
la pellagre de Lombardie présente quelques traits par- 
ticuliers. Mais partout cette maladie offre un ensemble 
de caractères et une marche auxquels on ne peut la mé- 
connaître. Ces caractères se retrouvent tous dans l'obse- 
rvation que nous avons décrite. Aussi, bien que les re- 
cherches que nous avons commencées dans les maisons 
d'aliénés n'aient pas encore confirmé nos soupçons, nous 
pensons que si l'éveil est donné par ce premier fait, d'au- 
tres cas de pellagre se présenteront tôt ou tard, et que 
notre observation ne sera pas perdue pour la science. 
(Extrait de la Revue médicale, juillet 4842.) 



( 341 ) 
OBSERVATION II. 

(1843.) 



Je n'étais plus interne à l'hôpital Saint-Louis lorsque 
ce nouveau cas de pellagre a été reconnu par M. Gibert. 
Ce médecin, qui était mon chef de service l'année précé- 
dente, eut l'obligeance de m'en donner avis , et en l'ab- 
sence de M. Bourguignon, alors son interne, il voulut bien 
me confier la publication de ce nouveau fait , dont voici 
les détails tels qu'ils ont été consignés dans la Revue mé- 
dicale : 

Le malade dont il s'agit s'est présenté, le 15 mars der- 
nier, à M. Gibert , qui , dès le premier examen , a reconnu 
l'existence de la pellagre. Cet individu, nommé Jean-Denis 
Lemaître, journalier, âgé de cinquante-huit ans, a déclaré 
qu'il était né à La Chapelle-Saint-Denis , qu'il était domi- 
cilié en ce moment dans la commune de Belleville (chaus- 
sée de Ménilmontant) , et qu'il avait toujours habité les 
environs de Paris, travaillant à la journée, et le plus sou- 
vent comme terrassier; dans ces temps derniers, il était 
employé aux travaux des fortifications. Il n'a jamais été 
marié ; il ne peut donner aucun renseignement sur ses 
parents. Tout ce que l'on peut conclure de ses répon- 
ses , c'est qu'il a toujours vécu au jour le jour , dans 
une condition voisine de la misère , et qu'il y a assez 
longtemps que sa santé a commené à s'affaiblir. Son corps 
offre un amaigrissement notable , sa physionomie exprime 



( 542 ) 

la torpeur et l'hébétude; il est silencieux , solitaire, et 
paraît éprouver une très-grande répugnance pour le mou- 
vement. Il a du reste un assez bon appétit et* n'a point 
de fièvre. 

Voici l'état de la peau tel qu'il a été décrit par M. Bour- 
guignon , interne de M. Gibert : « Les extrémités supé- 
rieures sont le siège d'une large desquamation épidermi- 
que à partir du poignet ; la face palmaire des mains en 
est exempte. Des squames, en partie soulevées , en partie 
adhérentes, laissent apercevoir au-dessous d'elles le derme 
rouge et fortement érythémateux. La peau est sèche, ri- 
dée et comme parcheminée. Les doigts semblent envelop- 
pés dans une gaîne formée par l'épiderme épaissi ; les plis 
articulaires de la face dorsale des doigts sont profon- 
dément gercés , fendillés ; le malade n'éprouve point de 
douleur dans ces parties. 

« Les extrémités inférieures sont altérées d'une manière 
analogue, mais moins rouges. La face est couverte de 
légères squames furfuracées, sans chaleur ni rougeur; le 
cou est dans le même état, ainsi que la partie supérieure 
du sternum , au niveau de la fourchette de cet os. » 

A ces lésions il faut ajouter un développement ex- 
traordinaire des follicules sur le front, sur le dos du nez, 
sur les pommettes. C'est particulièrement sur ces points 
qu'a lieu la desquamation ; cette altération , jointe à une 
sorte de mâchottement continuel, donne une expression 
singulière à la physionomie du malade. Au bout de quel- 
ques jours de séjour à l'hôpital , le dévoiement auquel ce 
malade est sujet depuis longtemps , mais qui était un. peu 
calmé au moment de son entrée, a repris de l'intensité, et 
a persisté malgré les moyens mis en usage pour le com- 
battre ; l'appétit et les forces ont également été décrois- 
sant , au point que bientôt le malade n'a pins quitte le lit. 



( 345 ) 

L'affaissement intellectuel marche avec l'affaiblissement 
physique. On n'obtient qu'avec la plus grande peine des ré- 
ponses toujours peu précises. Il n'y a point de délire 
bruyant pendant Je jour ; mais les voisins du malade l'ont 
entendu plusieurs fois parlant seul , et la nuit il a fait à 
diverses reprises des efforts pour se lever et s'en aller, 
disait-il, à son ouvrage. Il se plaignait d'être retenu. Il n'y 
a point de céphalalgie. Vers la fin du mois de juin le dé- 
rangement du tube digestif prit les caractères d'une véri- 
table dyssenterie, et à ces symptômes s'est jointe une toux 
qui s'est accompagnée plusieurs fois de vomissements. 
Le dépérissement a fait des progrès de plus en plus ra- 
pides, et le malade s'est éteint, après une lente agonie, 
le 6 juillet à huit heures du soir. L'autopsie a été faite 
par M. Gibert le 8 juillet, et nous l'avons assisté dans 
l'examen détaillé des pièces anatomiques. Le cadavre of- 
frait un amaigrissement extrême , et l'on voyait sur la 
peau les mêmes altérations que pendant la vie , moins la 
rougeur luisante des mains, et la teinte brunâtre du bas 
des jambes et des pieds qui avaient pâli. Le derme des 
parties affectées était sec , dur , et comme condensé. Le 
tube digestif n'a pas offert d'altération en rapport avec 
les symptômes existants pendant la vie. La niuqueuse de 
l'estomac était grisâtre et légèrement ramollie en quel- 
ques points. Le rectum et l'extrémité de l'S iliaque du 
côlon étaient remplis par une sorte de bouillie noire ; le 
gros intestin présentait des matières fécales liquides ; nulle 
part il n'existait de traces d'ulcérations. Le foie volumi- 
neux , d'une teinte fauve , présentait un ramollissement 
considérable. Au niveau du sillon transverse, la couche 
la plus superficielle du parenchyme de ce viscère était 
rédiute à l'état de putrilage et empreinte d'une couleur 
vrrte, provenant sans doute d'un phénomène d'inibibition 



( 344 ) 

cadavérique. La rate était molle, petite et saine , les reins 
se présentaient à l'état normal. Le cœur était flasque, et 
contenait des caillots mous dans les deux ventricules. Les 
poumons étaient sains à la partie antérieure ; en arrière 
ils offraient l'un et l'autre un engouement hypostatique. 

Après avoir enlevé la dure-mère , il s'est écoulé une 
quantité considérable de sérosité sanguinolente. L'encé- 
phale n'a pas présenté d'altération notable dans sa consis- 
tance ; la substance blanche était légèrement injectée , et 
les ventricules largement distendus par la sérosité. 

Nous ne ferons pas de longues réflexions sur ce fait. 
Quoiqu'il existe quelques lacunes par rapport aux antécé- 
dents du malade , le tableau de la maladie n'en est pas 
moins frappant , et les traits de la pellagre n'y sont 
pas dessinés avec moins de netteté que dans celui que nous 
avons exposé l'année dernière ; le rapprochement des 
deux observations est aussi instructif par les différences 
que par les ressemblances qu'il fait ressortir. La différence 
la plus notable est celle qu'ont présentée les désordres 
nerveux : au lieu d'un délire aigu , violent , et prompte- 
ment suivi d'une terminaison fatale , nous avons vu un 
affaiblissement lent et graduel de l'intelligence, aboutis- 
sant à une véritable stupidité. Sans vouloir trouver les 
causes de cette différence, nous ferons remarquer que ces 
deux formes d'altération intellectuelle sont à peu près 
également communes chez les pellagreux d'Italie, qu'elles 
ont été notées par tous les observateurs. L'affection cu- 
tanée a présenté aussi chez les deux malades des diffé- 
rences de siège et d'étendue dont il est facile de se rendre 
compte en admettant que cette affection soit sous la dé- 
pendance des rayons solaires : chez la fille Chenu, qui avait 
habituellement ies jambes et les pieds couverts, il n'exis- 
tait qu'un peu de gonflement autour des malléoles , avec 



( 545 ) 

une rougeur érythémoïde légère , sans trace de desqua- 
mation; chez Lemaître, qui ne portait jamais de bas, il 
existait, au contraire, une altération bien caractérisée du 
derme et de l'épidémie , altération qui occupait surtout 
la partie antérieure et s'étendait jusqu'à la partie moyenne 
des jambes. Sous le rapport de l'anatomie pathologique , 
ces deux observations présentent une grande analogie, et 
malheureusement dans les deux cas le silence de l'anato- 
mie est à peu près aussi complet. Une particularité nous 
parait seule digne de remarque , c'est que chez la fille 
Chenu , qui éprouvait depuis assez longtemps une profonde 
tristesse, mais qui n'avait été prise par le délire que peu 
de jours avant sa mort , nous trouvâmes la masse encé- 
phalique , et particulièrement la substance grise sensible- 
ment ramollies, tandis que chez Lemaître, qui se trouvait 
dans des conditions mentales en apparence plus favorables 
à l'existence du ramollissement, nous n'avons point trouvé 

de diminution notable de consistance 

L'existence de la pellagre parmi nous, dont nous avons 
apporté, il y a un an, la première révélation, est donc un 
fait acquis à la science ; et , que les exemples qui se mon- 
treront à l'avenir soient rares ou nombreux , ce fait n'est 
pas moins digne d'éveiller la sollicitude des médecins et 
de l'autorité. (Extrait de la Revue médicale, juillet 1843.) 



( 346 ) 

NOTICE 

SUR LE MAÏS ET SUR SA CULTURE. 



Le maïs forme un genre entier de la famille des grami- 
nées, composé, d'après M. Bonafous, de cinq espèces 
permanentes * , lesquelles ont donné naissance à une foule 
de variétés secondaires 2 . 

Les botanistes s'accordent à regarder l'Amérique comme 
la patrie du maïs. M. de Humboldt 5 disait, au commence- 
ment de ce siècle : « Il n'est pas douteux que le maïs ou 
blé turc est un véritable blé américain , et que c'est le 
Nouveau-Monde qui l'a donné à l'ancien. » Aujourd'hui , 
et malgré 4 les travaux de M. Bonafous , les opinions n'ont 
pas changé. Il est vrai que plusieurs auteurs , tels que 

1 Ces espèces sont, 1° le zea mais de Linné (mays zea D. C.) pu 
maïs commun. 

2° Le zea curagua (Molina) à feuilles denticulées. Il n'existe pas 
en Europe, et s'observe surtout au Chili; le grain en est très-dur. 

3° le zea hirta (Non.)» dont les feuilles et les glumes soûl héris- 
sées de poils. Tl a été importé récemment de Californie. 

i ff Le zea erythrofepis (Nob.) ou maïs à rafle rouge, cultivé sur 
les bords du Mississipi. 

5° Le zea cryptosperma, ou maïs à grain couvert, de l'Amérique 
méridionale. 

2 Dans un Mémoire récemment présenté à l'Institut, M. Philippar, 
professeur à l'Institut de Grignon, admet dix-neuf variétés de maïs 
jaune, trente-huit variétés de maïs à épis panachés, trois de maïs à 
grains panachés, Irenle-deux de maïs rouge et coloré, trente de 
maïs blanc; en tout cent vingt-doux variétés. 

3 Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, p. 372. 

* Hist. nat. agricole et économique du maïs, in-fol. Paris, 1836. 



( Hff ) 

Bock 1 , J>uei 2 , Louicer, Taberna-Montanus , etc., trom- 
pés par de fasses analogies et par des interprétations vi- 
cieuses des anciens , avaient cherché à placer soit dans 
l'Arabie Heureuse , soit dans l'Anatolie , l'origine de cette 
magnifique céréale ; mais leur opinion avait été réfutée 
par Camerarius , par Mattioli , par Dodoens , par Ray et 
par d'autres savants botanistes ; il avait été bien reconnu 
mie l'on avait faussement attribué au maïs ce qui appar- 
tenait en réalité à Yhoicus wrghum , c'est-à-dire au millet 
4' Inde. M. Fée a démontré de même que le zeia des Grecs 
(le %ea des Latins) correspondait non pas au ma/is , mais 
kYépeautre (triticum spelta); et que le millet noir de 
Pline , que Lobel avait pris pour le maïs , est Yhoicus ni- 
ger ou sorgo nero des Italiens. M. Bonafous a reconnu 
lui-même l'insuffisance des arguments à l'aide desquels 
on avait essayé jusqu'ici de rattacher le maïs à la flore de 
l'ancien continent. Il a cependant repris cette opinion 
abandonnée , et voici les arguments nouveaux sur lesquels 
il s'est appuyé : il prétend, 1° que l'on trouve la figure du 
maïs parfaitement dessinée dans l'ouvrage chinois Li-Chi- 
Tchin , composé vers le milieu du seizième siècle; 2° que 
M. Rifaud aurait trouvé des grains de maïs dans le sar- 
cophage d'une mpmie , découverte à Thèbes en 1819. 

Mais la question qui nous intéresse n'est pas de décider 
si le maïs existait jadis comme espèce botanique dans 
l'ancien continent; c'est de savoir s'il y était l'objet d'une 
exploitation régulière et d'une grande culture. Or, sous 
ce rapport, on ne peut élever aucun doute; le maïs n'est 



1 De naturel stirpium, maxime earum quœ in Gurmaniâ nas- 
çun^ur, 1532. Bock appelle le maïs grand roseau (typha magna), 
grand blé, blé d'Asie, et dit qu'il a été apporté de l'Arabie Heu- 
reuse en Allemagne. C'est le premier auteur qui en ait parle. 

9 Dénatura stirpium. Paris, 1536. 



( 348 ) 

mentionné dans aucun texte antérieur à la découverte de 
l'Amérique. Tandis que Torquemada' , Garcilaso de la 
Vega 2 , et tous les historiens de la conquête du Nouveau- 
Monde nous disent en termes pompeux combien, en dé- 
barquant sur les rives américaines , les Européens furent 
frappés 5 de l'aspect de cette plante au port majestueux , 
aux grains dorés , aux longues feuilles lisses , nous voyons 
tous les voyageurs qui parcouraient l'Orient garder un 
silence complet; et, à supposer que les voyageurs eussent 
pu commettre une semblable omission , il est certain que 
la culture en grand de la céréale la plus féconde, de celle 
qui donne les résultats économiques les plus extraordi- 
naires, aurait laissé dans l'histoire des traces aussi ma- 
nifestes que les cultures infiniment moins avantageuses ; 
mais les historiens sont tous muets comme les voyageurs. 
Je ne déciderai pas s'il faut admettre avec John Craw- 
furd 4 que le maïs a été cultivé de toute antiquité dans 
les îles placées sous l'équateur , entre l'Asie continentale 
et la Nouvelle-Hollande ; s'il est vrai qu'il ait passé de là 
en Chine et dans l'Inde ; enfin , si cette céréale était en 
pleine culture dans l'Inde au moment de la découverte 
de l'Amérique, ainsi que le pense M. Bonafous. Ces 
questions obscures n'entrent pas dans mon sujet ; il suffit 
qu'il soit bien établi que le maïs n'était pas encore connu 
ni cultivé en Europe avant la découverte du Mexique ; 

1 Délia monarchia indiana, 1623, m-i°. 

2 Hist. des lncas (trachict. par J. Baudouin, in-12, t. II, p. 294). 

3 Le chevalier de Jaucourt prétend que les siècles à venir ne ver- 
ront jamais autant de merveilles qu'il y en avait dans les jardins 
des lncas, où Ton substituait aux pieds de maïs qui manquaient, des 
pieds formés d'or et d'argent, que l'on avait parfaitement imités. Les 
liges, les fleurs, les épis et les extrémités étaient d'or et le reste 
d'argent. 

4 Narrative of 'ajourner/ through the uper prov. of India. Lon- 
don, 1828. 



( 349 ) 
et en effet, aucune contestation ne s'est encore élevée sur 
ce point : on sait que Bock», Ruel 2 et Fuchs 3 sont les 
premiers auteurs qui aient mentionné le maïs vers le mi- 
lieu du seizième siècle. 

Bruyer, dans son curieux Traité sur V Alimentation*, 
publié vers la fin du seizième siècle, parle du mais comme 
servant seulement à la nourriture des nègres et de plu- 
sieurs peuples américains. Il dit expressément que le mil- 
let était l'aliment principal des populations du midi de la 
France qui cultivent aujourd'hui le maïs , et il parle de 
la bouillie qu'elles préparent avec la farine de millet , et 
qu'elles appellent milias ou miliasse (miliaceam), nom 
qui est resté à la bouillie du maïs. 

Gaspard Bauhin disait 3 , plus tard encore , que jusqu'à 
son époque , l'aliment principal en Europe , en Afrique et 
en Asie , avait été tiré du froment. Il assurait que le maïs 
avait été apporté d'abord d'Amérique à l'île Saint-Thomas ; 
que les Espagnols l'introduisirent presqu'en même temps 
dans leur pays; que les Portugais 6 l'avaient transporté 
aux Indes Orientales et communiqué aux nègres d'Afrique. 

Mais si l'on peut conclure avec assurance que la culture 
du maïs n'était établie en grand, avant le dix-septième siècle, 
dans aucun des pays de l'Europe où existe aujourd'hui la 
pellagre, il est difficile, et dans certain cas il sera peut-être 

1 Ouvr. cité (en 1532). 

2 Ouvr. cité (en 1536). 

3 De historia stirpinm. Basic, 1512. 

4 De re cibariû, libri XXII, à Joanne Bruyerino, in-18, Franc- 
fort, MDC. Ce livre curieux et trop peu connu est dédié à Michel de 
l.'Hospital. La dédicace est datée de 1560. V. 1. II, c. v, etc. 

5 Theatrum botanicnm. Basle, 1668, in-fol.— Bauhin dit à la page 
493-494 : « Hactenus tamen in Asiâ, Africâ et Europâ, trilicum coin- 
munissimum luit, ex quo panis fuit confeelus. » 

6 Voir aussi Hist. générale des voyages, par l'abbé Prévost, t. IV, 
p. 2-2*. 



( 3&) ) 

toujours impossible de fixer la date précise de l'introduc- 
tion du maïs dans chaque prôvihce en particulier ; cette 
introduction s'est faite en général obscurément , et ce 
n'est que peu à peu que la céréale américaine a empiété 
sur les céréales indigènes. 

On admet généralement que la naturalisation du maïs 
s'est opérée d'abord dans les contrées les plus chaudes de 
l'Europe , qui sont les plus favorables à son développe- 
ment , et que de là il s'est avancé de proche en proche 
vers le Nord. Là liste même des nombreuses dénomina- 
tions que cette plante a reçues , paraît offrir un ar- 
gument à l'appui de cette opinion ; ainsi, les Egyptiens 
l'appellent dourah de Syrie; les Turcs, blé d'Egypte ; 
les Allemands et beaucoup d'Italiens, blé turc; les Sici- 
liens et un grand nombre d'Espagnols, blé d'Inde; les 
Toscans, grain de Sicile; les habitants des Pyrénées, blé 
d'Espagne; les Provençaux , Me de Barbarie du de Gui- 
née; les Lorrains et lès habitants des Vosges, blé de 
Rome, etc. N'y aurait-il pas là un indice qu'on ne 
doit pas dédaigner, et qui montre pour ainsi dire pas 
a pas l'itinéraire du maïs , depuis les pays cjui peuvent 
être considérés comme sa patrie , jusqu'aux pays ou l'in- 
dustrie humaine l'a exilé et où , malgré ses efforts , il 
mûrit à peine et perd à la ibis la splendeur de sa forme 
et la richesse de son organisation? 

Les raisons qui rendent difficile de tixer avec une pré- 
cision rigoureuse l'époque de l'introduction du maïs dans 
certains pays, se présentent encore lorsqu'il s'agit de fixer 
l'poque où cette plante est devenue définitivement |la base 
de l'alimentation des classes pauvres , où elle a du, par 
conséquent, exercer une influence notable sur l'éco- 
nomie et a pu donner lieu à une maladie déterminée. 
Néanmoins toutes les données exactes de l'histoire à cet 
éi>ard se trouvent en parfaite harmonie avec celles qui ont 






-- 



( roi ) 

été établies clans ce livre touchant l'origine de la pellagre. 
Ainsi, pour l'Espagne septentrionale, malgré la discor- 
dance des botanistes espagnols relativement à l'origine du 
maïs, que le plus grand nombre font venir d'Amérique, 
tandis que d'autres, avec Valcarel\le prétendent importé 
par les Arabes, malgré cette discordance, cîis-jé, on ne 
saurait reculer au delà du dix-septième siècle l'époque 
où cette céréale a commencé à remplacer les autres dans 
le nord de la Péninsule et a changé le régime alimentaire 
despaysàrîs. 

Pour l'Italie, heureusement, l'histoire fournit des dates 
précises, et ces dates offrent toutes la plus remarquable 
coïncidence avec celles qui ont été données dans cet ou- 
vrage relativement à la pellagre. 

Il est certain que, dans la première moitié du dix-sep- 
tième siècle, le maïs ne figurait pas encore parmi les den- 
rées de consommation dans l'Italie septentrionale. L'éco- 
nomiste Zannon 2 , qui a fait sur ce point des recherches 
minutieuses dans les archives des villes vénitiennes, s'é- 
tait assuré qu'à cette époque le maïs ne paraissait pas sur 
les marchés publics, et que ce n'est qu'après 1620 qu'on 
commence à le trouver mentionné dans quelques titres. 
D'après Facheris 5 , on se souvenait encore dans là pro- 
vince de Berganie que le maïs avait été importé pour la 
première fois en 1682 et cultivé dans quelques parties de 
la commune de Gandino. Le premier titre qui en fasse 
mention dans le Trévisan porte la date du 16 janvier 1686, 
ainsi que Marzari 4 l'a découvert. Les documents recueillis 
par rincenzo Selte 3 , dans les archives de plusieurs abbayes 

1 Agricollura gênerai de Espagna. Valencia, 1708-1786. 

2 Lettere sulV agricollura, arli e commercio. Lell. XV, vol. XIV 
(éd. de Venise). 

'- Sulle maladie del dipartamento del Serio. Bergamo, 180i. 

4 lbid. 

5 Voici un passage du Mémoire du docteur Selle, qui nous a déjà 



( 352 ) 

tles États de Venise, prouvent que ee n'est que vers 4700 
que le maïs commence à figurer parmi les produits agri- 
coles et à donner un revenu. Mais à dater de cette époque, 
on voit la culture du maïs prendre un rapide essor * ; 
elle fut encouragée par les gouvernements et surtout par 
celui de Venise ; ce qui a favorisé le plus ses progrès, 
tant dans l'Italie que dans d'autres pays moins propres 
peut-être à sa culture, c'est l'appât du gain, la perspective 
de récoltes incomparablement plus abondantes que celles 
des céréales précédemment cultivées. C'est ainsi que dans 
la première moitié du dix-huitième siècle on vit la plaine 
lombarde et le territoire de la Vénétie se couvrir de 
champs de maïs. Dès 1710, le grain d'Amérique figure 2 
déjà en quantité notable parmi les denrées qui se ven- 
daient au marché de Broletto à Milan, d'après les regis- 
tres où sont contenus les prix des grains. Le même fait se 
produisit successivement dans les autres villes ; ce n'est 
toutefois qu'en 1774 qu'on voit la vente du maïs notée 
pour la première fois dans les registres publics de la ville 
de Brescia. Enfin j'ajouterai que l'opinion des historiens 

fourni de si précieux renseignements : « Dans les archives d'un an- 
cien monastère des provinces vénitiennes, premier foyer où la ma- 
ladie ait été découverte, j'ai pu m'assurer que le blé de Turquie ou 
grand froment (formenlone) ne commence à tigurer parmi les reve- 
nus annuels que vers le commencement du dix-septième siècle; mais 
en si petite quantité, qu'en 1688 le monastère de Correzzola, province 
dePadoue, avait récolté seize cent quatre-vingt-deux muids de fro- 
ment, deux cent dix-sept de millet, deux cent cinq de sarrasin, 
deux cent douze d'orge et sept cent quatre-vingt-huit de blé de Tur- 
quie; tandis qu'à la fin du dix-huitième siècle on avait abandonné 
l'orge, le sarrasin, le millet, réduit la quantité de froment, et celle 
du blé turc était arrivée à plus de quatre mille muids. La prédomi- 
nance de ce grain sur tous les autres doit être fixée vers le milieu du 
siècle passé, époque à laquelle la pellagre a commencé précisément 
à être observée. » (Mém. cité). 

» Zannon. I. cit. 

- Balardini (Mém. cit., d'après Nardi). 



( 555 ) 

et du grave Muratori en particulier, est conforme aux faits 

que j'expose, et les médecins mômes qui n'ont pas cru 
à l'influence du maïs sur la pellagre n'ont pas osé con- 
tester l'exactitude de ces faits. 

• « C'est en vain, dit J. Frank 1 , que l'on objecterait que 
l'usage du maïs fut introduit dans l'Italie septentrionale 
longtemps avant l'apparition de la maladie, car il est bien 
démontré que l'usage de cette céréale n'est devenu gé- 
néral dans ce pays que depuis un temps peu considé- 
rable. » 

Si l'on rapproche maintenant chacun de ces faits des 
faits qui révèlent l'origine et les progrès de la pellagre 
dans l'Italie septentrionale, on s'assurera qu'il est impos- 
sible de trouver entre deux séries de faits étroitement con- 
nexes un parallélisme plus parfait. 

En France, le maïs était connu des agronomes français 
dès le règne de Henri II, ainsi qu'on en a la preuve 
dans la Maison rustique de Charles Etienne et de Jean 
Liébault. On le trouve également mentionné par Olivier 
de Serres, comme cultivé dans quelques cantons de l'Est, 
à la fin du seizième siècle ; mais il est certain qu'à cette 
époque, et. même dans le cours du siècle suivant, la cul- 
ture du maïs prit peu de développement, et voici les rai- 
sons qu'en donne Parmentier : « Il ne faut pas se le dis- 
simuler, dit-il, la culture du maïs avait pour ennemis, dans 
le siècle précédent, les seigneurs décimateurs, ainsi que 
leurs fermiers, parce que ce grain était exempt de la dime ; 
d'un autre côté, sa vigoureuse végétation fit croire à ceux 
qui n'en savaient pas davantage qu'elle nuisait sensible- 
ment à la récolte qui lui succédait ; on accusa même la 
poussière du charbon de mais se répandant dans le champ sur 

1 Path. mM., t. II. 

23 



( 354 ) 

lequel on semait du froment d'occasionner du blé noir. » 
Parmentier 1 s'attribue même le mérite d'avoir détruit ces 
assertions par les expériences, et d'avoir achevé de dissi- 
per les nuages qui existaient encore par rapport au maïs. 

Le même auteur parle encore de la surprise extrême 
des Parisiens, lorsqu'ils virent la plante américaine en 
plein champ sur le sol de la plaine de Grenelle et au Gros- 
Caillou, et qu'ils acquirent la preuve que ce grain pou- 
vait, dans leurs environs, arriver à maturité. 

Ce n'est que dans le cours du dix-huitième siècle que le 
maïs a pris de l'importance parmi les cultures du Midi de 
la France. Le Béarn seul paraît faire exception; c'est du 
moins ce que l'on a voulu conclure de la phrase suivante 
du rapport fait en 1698, par Guyet, intendant de la généra- 
lité de Pau, et d'après les ordres de M. le duc de Bour- 
gogne : « On n'y sème, dit Guyet, que peu de seigle et 
f encore moins de froment ; mais on y recueille quantité de 
millet, qui est une sorte de blé venu des Indes, dont le 
peuple se nourrit. Les Mémoires des intendants pour les 
autres généralités ne font aucune mention du maïs. Il n'en 
est pas question dans le célèbre poëme de Vanière sur l'é- 
conomie rurale, le Prœdium rusticum, ni dans le poëme 
des Mois, de Boucher; or, le jésuite deBéziers, comme le 
poète de Montpellier, n'auraient pas manqué, s'ils l'avaient 
connue, de parler d'une plante qui pouvait leur fournir 
de si brillantes images. 

Ce fut seulement pendant la seconde moitié du siècle der- 
nier que les habitants de la plaine du Lauraguais, que Pi- 
cot de la Peyrouse appelle le véritable pays du maïs, rem- 
placèrent définitivement par cette graminée la culture 
du pastel, et que le maïs devint insensiblement l'aliment 

1 Le maïs apprécié sous tous ses rapports, in-8°, Paris, 1812, 
p. 21. 



( 555 ) 

principal du peuple. Dans le département de l'Aude on ne 
connaissait encore que le mats roux, en 1760, suivant le 
baron Trouvé', et la culture de cette céréale n'était pas 
très-répandue ; elle se substitua peu à peu à celle du millet 
dans tous les départements pyrénéens, et son importance 
s'accrut d'année en année , à mesure qu'on aperçut les 
immenses avantages économiques qu'elle pouvait offrir. 
Il faut même reconnaître que l'on exagéra d'autant plus 
ces avantages que l'on connaissait moins les conditions 
nécessaires à la prospérité de cette céréale. Les questions 
mises au concours par plusieurs académies provinciales , 
les Mémoires adressés à ces concours, et les écrits de la 
plupart des agronomes témoignent de cet enthousiasme , 
qui a fini par se renfermer dans de plus justes limites, 
et tous ces documents témoignent aussi combien les 
Français étaient encore novices dans cette partie de l'art 
agronomique. 

On ne saurait nier, au, reste, que l'introduction du maïs 
n'ait exercé une salutaire influence sur l'agriculture de 
plusieurs provinces. On en trouve la preuve dans le célè- 
bre Voyage- d'Arthur Young, pendant les années 1787, 
88, 89 et 90 : « Depuis Calais jusqu'à Cressensac dans le 
Quercy, dit-il, on ne quitte jamais les jachères; mais on 
n'est pas plutôt dans le climat du maïs, qu'elles dispa- 
raissent, excepté dans les plus pauvres terrains. Cela est 
très-curieux. La ligne de démarcation du maïs peut être 
regardée comme la division entre la bonne agriculture du 

Midi et la mauvaise agriculture du Nord du royaume 

Peut-être est-ce la plante la plus avantageuse que l'on 

1 Voy. Mém. de la Société royale et centrale d'agriculture. 
1814, p. 85. 

s T. II, p. 383 el suiv. 



( 356 ) 

puisse introduire dans un pays, quand le climat y est 
propre, etc. » 

La culture du maïs s'étendit aussi rapidement dans l'est 
de la France : on la vit prospérer bientôt dans les Vosges, 
le Jura, et dans toute la Bourgogne ; elle progressa plus 
lentement dans le centre, où il paraît cependant qu'elle 
avait déjà rendu quelques services pour la confection des 
soupes économiques après la disette de 4709. Elle était 
encore à peu près inconnue, en 1712, dans l'Orléanais et 
les provinces voisines, ainsi que nous en avons la preuve 
dans les Observations » d'Angran de Rueneuve : « Il y a, 
dit-il, une espèce de grain fort utile, qu'on appelle maïs, 
ou blé d'Inde , ou blé de Turquie. Je suis surpris de ce 
qu'on cultive si peu de maïs en ce pays , étant d'un si 
grand profit qu'il est , et n'exigeant pas plus de travaux 
que les autres grains. » 

Mais vers la fin du siècle dernier l'essor du maïs vers 
le Nord a été considérable : enl^O, Arthur Young traça 2 
sur la carte de France une ligne oblique à l'équateur, 
inclinée au méridien de 60 degrés environ , au nord de 
laquelle cet illustre savant croyait que le maïs ne pouvait 
pas mûrir. Cette ligne , partant de l'embouchure de la 
Garonne, traverse les plaines du Berry, du Nivernais, de 
la Champagne , de la Lorraine , et se termine au Rhin 
près de Landau. Ainsi à l'ouest cette céréale ne dépas- 
serait pas le 45 e degré de latitude nord , tandis que dans 
nos provinces de l'est elle se rapprocherait du 49 e degré. 
Mais ces limites ont été dépassées. Le maïs a franchi la 
Garonne et la Loire. On a vu les agriculteurs des rives de 
la Dordogne et de la Charente , ceux de l'Indre et de la 



1 Observ. sur l'agriculture et le jardinage, 2 v., Paris, 1712. 

2 Foyage en France, etc. Pnris, 179 i. 



( 357 ) 
Sarthe, ceux du Maine et de la Haute-Vienne, s'attacher 
à en faire un produit régulier de leur sol. 

L'émulation gagna les habitants de nos provinces sep- 
tentrionales, et l'on vit le maïs monter jusqu'à Bruxelles, 
où François de Neufchâteau assurait que les variétés 
précoces réussissaient très-bien. Déjà avant cette époque 
des expériences nombreuses de culture avaient été faites 
aux environs de Paris. Outre la plaine de Grenelle , où 
Parmentier avait fait des essais, les coteaux de Montreuil, 
de Charonne, de Champigny, les environs de Pantin, etc., 
eurent des champs de maïs ; Saint-Genis étudia pendant 
cinq années consécutives les résultats de cette culture, et 
remarqua que toutes les expositions des environs de Paris 
ne lui étaient pas également propres, et que s'il mûris- 
sait sur beaucoup de points, il n'acquérait pas la dessicca- 
tion nécessaire , en sorte que souvent il était surpris par 
les gelées prématurées de l'automne et pourrissait sur 
pied. Depuis cette époque le maïs n'a jamais disparu des 
environs de Paris. Le département de Seine-et-Oise en 
cultivait plus de 102 hectares en 1838, et en consommait 
1,795 hectolitres ■ . Le département de la Seine lui-même 
en possédait 15 hectares. 

On se souvient qu'en 1829, la Société d'Horticulture de 
France chercha de nouveau à favoriser le développement 
de la culture du maïs dans le centre du royaume , et les 
instructions qu'elle répandit eurent pour résultat de faire 
couvrir de cette graminée plus de 20 hectares de terre 
aux environs de Paris en 1829. Louis-Philippe lui-même, 
alors duc d'Orléans, fut un des premiers à donner l'exem- 
ple dans sa terre de Neuilly, et c'est à lui que la Société 
donna la médaille d'or pour ce progrès. 

' Statistique agricole de la France, publiée par M. Gouin, nii- 
nislre du commerce et de l'agriculture. 



( 358 j 

Il est important de constater ces faits, parce qu'ils ex- 
pliquent la possibilité de quelques cas de pellagre parmi 
la population rurale des environs de Paris. Il faut remar- 
quer que les deux pellagreux observés à l'hôpital Saint- 
Louis, dans le service de M. Gibert, avaient vécu depuis 
plusieurs années dans les villages de la banlieue ; il est 
vraisemblable qu'une consommation annuelle de 1,795 
hectolitres de maïs, récolté dans des conditions favo- 
rables à l'altération de ce grain , n'a pas eu lieu pendant 
un certain nombre d'années sans donner lieu à quelques 
accidents ; mais le chiffre de cette consommation prouve 
aussi que l'on ne doit pas s'attendre à trouver la pellagre 
endémique dans les environs de Paris : à supposer que 
les conditions restent ce qu'elles ont été , peut-être ren- 
eontrera-t-on par intervalle quelque pellagreux, mais on 
peut prédire que ces faits seront très-rares, et l'expérience 
de ces dernières années en fournit la preuve. Depuis 1843, 
malgré l'éveil donné par moi l'année précédente, aucun 
exemple de pellagre n'a été rencontré. 

En analysant ce court historique de la culture du maïs 
en France, et le comparant à ce que nous savons de l'his- 
toire de la pellagre dans le royaume , ne trouve-t-on pas 
la même corrélation exacte, je dirai même infaillible, non- 
seulement entre les époques où la céréale américaine est 
devenue l'aliment populaire et celles où la pellagre s'est 
développée , mais aussi entre la quantité de maïs qui se 
consomme dans un pays et le degré de développement 
de la maladie et le nombre de ses victimes? 

Mais le but principal de ces recherches n'est pas seule- 
ment de trouver l'explication des faits connus; je voudrais 
aussi les faire servir à diriger l'attention des médecins et 
à les aider à rechercher la maladie dans les départements 
où il est probable qu'elle est en voie de développement 



( 359 ) 

et où elle n'a pas encore été signalée. Pour atteindre ce 
but, je dois donner ici une statistique exacte de la culture 
et de la consommation du maïs en France. 

Dans la Statistique générale et élémentaire de la France, 
publiée en 1803 et 1805, on voit le maïs placé après le 
sarrasin parmi les productions végétales de notre sol ; et 
les seuls départements pour lesquels la culture du maïs 
soit indiquée comme importante, sont ceux : 

De Lot-et-Garonne (Agen). 

De la Haute-Garonne (Toulouse). 

De l'Isère (Grenoble). 

De la Dordogne (Périgueux). 

De la Charente (Angoulême). 

Mais cette statistique est très-incomplète , ainsi que 
François de Neufchâteau l'a démontré. Ainsi, à cette épo- 
que , on ensemençait annuellement près de 20,000 hec- 
tares de maïs dans le département de l'Ain (Bourg). 

On cultivait en outre cette céréale dans les départe- 
ments : 

De l'Ariège (Foix). 

Du Gard (Nîmes). 

De l'Aude ( Carcassonne ) . 

De l'Hérault (Montpellier;. 

De la Corrèze (Tulle). 

De la Corse (Ajaccio). 

Du Gers (Audi). 

De Tarn-et-Garonne (Mont au ban). 

De la Gironde (Bordeaux). 

Des Landes (Mont-de-Marsan ). 

Des Hautes-Pyrénées (Pau). 

Des Basses-Pyrénées (Tarbes). 

Des Pyrénées-Orientales (Perpignan). 

Du Tarn (Albv). 



( 360 ) 

Du Jura (Lons-le-Saulnier). 

Du Bas-Rhin (Strasbourg). 

Du Haut-Rhin (Colmar). 

De la Haute-Saône (Vesoul). 

Delà Côte-D'Or (Dijon). 

Du Doubs (Besançon). 

De la Drôme (Valence). 

De l'Indre (Châ(eauroux). 

D' Indre-et-Loire ( Tours ) . 

De la Moselle (Metz). 

Du Rhône (Lyon). 

De la Sarthe (Le Mans). 

De ia Haute-Vienne (Limoges). 

Il est vrai que dans plusieurs de ces départements la 
culture du maïs était très -peu importante , mais depuis 
quarante ans elle a fait des progrès, et les tableaux suivants, 
que j'emprunte à la Statistique agricole de la France 
dressée par ordre du ministre du commerce et de l'agricul- 
ture, fera connaître avec exactitude, pour Tannée 1838, le 
nombre d'hectares ensemencés de maïs et le nombre d'hec- 
tolitres de ce grain consommés dans chaque département. 

Dans le groupe de départements qui forment la région du 
midi occidental de la France, on trouve les chiffres suivants: 

ÉTENDUE DES CULTURES. CONSOMMATION. 



Hectares. 

Département de la Vendée. .... 3, 316, 75 

LaCharente-Inférieure 21,65-4,00 

La Gironde 17,9-48,83 

Les Landes 72,082,87 

Les Rasses-Pvrénées 71 ,238,00 

Les Deux-Sèvres 1 ,823,46 

La Vienne 942,00 

L'Indre 5,00 

La Charente 24,892,41 

La Haute- Vienne 1 ,302,00 



Hectolitres. 

41,440 

71,306 

137,207 

724,766 

1410,166 

19,491 

5,22 1 

38 

196,986 

8,895 



( 361 ) 

Heclarcs. 

La Creuse i 1 ,47 

La Dordogne 71 ,637,97 

La Corrèze 3,761,00 

Le Lot-et-Garonne , . . 18,41 1 ,33 

Le Lot 11,450,36 

Le Gers 31,336,77 

Le Tarn-et-Garonne 24,564,00 

Le Tarn 31 ,724,00 

Les Hautes-Pyrénées. . . , 18,478,85 

La Haute-Garonne 49,051,93 

L'Ariège 16,545,38 



llectolilrp». 

74 
370,779 
43,005 
151,699 
301,155 
274,281 
250,432 
317,878 
390,654 
465,148 
247,305 



DANS LES DÉPARTEMENTS DU MIDI ORIENTAL , 



On cultive 



Ain 

Isère 

Hautes-Alpes 

Basses-Alpes 

Var 

Bouches-du-Rhône. . 

Gard 

Hérauit 

Aude 

Pyrénées-Orientales . 

Allier 

Saône-et-Loire 

Pihône 

Puy-de-Dôme 

Loire 

Cantal 

Haute-Loire 

Ardèche 

Drôme 

Aveyron 

Lozère 

Vaucluse 



On consomme : 


Hectares. 


Hectolitres. 


13,277,49 


125,938 


2,364,14 


69,095 


3,67 


163 


69,00 


575 


56,00 


1,080 


1,703,40 


9,464 


599,50 


5,312 


18,443,62 


248,320 


2,155,00 


28,030 


16,960,59 


167,434 


63,50 


522 


224,00 


4,412 


30,00 


338 


811,00 


9,759 


810,20 


5,799 


4,427,00 


26,614 


26,00 


168 


701,00 


10,603 



( 362 ) 



DANS LA RÉGION DU NORD OCCIDENTAL ; 



On cultive 



Somme 

Seine-Inférieure. 

Calvados 

Manche 

Ille-et-Vilaine . . 
Côtes-du-Nord. . 

Finistère 

Morbihan 

Loire-Inférieure. 

Oise 

Eure 

Seine-et-Oise. . . 

Seine 

Orne 

Eure-et-Loir. . . 

Loiret 

Mayenne 

Sarthe 

Loir-et-Cher. . . . 
Maine-et-Loire . . 
Indre-et-Loire . . 



On consomme. 


Heclares. 


Hecloliires. 


467,00 


4,470 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


58,00 


702 


); 


» 


236,00 


1,849 


9,113,98 


86,683 


1,591,50 


33,858 


» 


» 


» 


» 


102,12 


1,795 


15,00 


250 


» 


» 


» 


» 


227,00 


1,694 


» 


» 


3,569,36 


24,592 


» 


» 


314,00 


2,123 


944,66 


8,276 



DANS LA RÉGION DU NORD ORIENTAL, 



On cultive 

Nord 

Pas-de-Calais. . , 

Ardennes , 

Meuse , 

Moselle 

Bas-Rhin 

Haut-Rhin 

Doubs 

Jura 

Aisne 

Marne. 

Meurthe 

Seine-et-Marne, 



On consomme : 

Hectares. ! Hectolitres. 



114,25 

» 


115 


» 


» 


1 ,670,00 

725,50 

3,144,15 

15,858,65 

91,00 


» 

21,689 

5,280 

41,233 

200,163 

860 


» 
216,38 


a 
2,100 



( 363 ) 

aube... , » 

aute-Marne » 

Vosges 108,25 

Yonne » 

Çôte-d'Or 4,320,98 

Haute-Saône 3,202,29 

Cher » 

Nièvre » 



» 

1,233 

» 
43,040 
24,611 



Je livre ces tableaux à l'attention des médecins, et ne 
ferai qu'une remarque : le département de l'Allier, dans 
lequel M. le docteur Brugière de la Mothe croit avoir ob- 
servé un cas de pellagre en 1844, compte, ou du moins 
comptait en 1838, parmi les départements qui ne cultivent 
pas le maïs. On pensera sans doute que cette observation, 
publiée trop succinctement et n'offrant pas de renseigne- 
ments suffisants pour être incontestable, ne saurait, à elle 
seule, infirmer tous les faits sur lesquels repose l'étiologie 
de la pellagre. L'arrondissement de Montluçon n'est pas 
éloigné de divers lieux dans lesquels on cultive et on con- 
somme du maïs ; il aurait donc fallu connaître avant tout 
les particularités de l'existence de cette prétendue pella- 
greuse. On verra, du reste, si des exemples de pellagre se 
reproduisent dans ce pays, et si cela a lieu, je crois qu'on 
en trouvera l'explication dans le régime alimentaire; si, 
au contraire, de nouveaux cas de pellagre ne sont pas 
rencontrés par les médecins, l'on devra garder les plus 
grands doutes sur l'observation de M. Brugière de 
Lamothe. 

Au reste, il y a d'autres manières de se rendre compte 
d'un cas de maladie sporadique plus ou moins semblable 
à la pellagre, dans des pays où l'on ne cultive pas de maïs : 
j'ai fait voir que la pellagre n'était pas un fait isolé, sans 
précédents, sans analogues en pathologie ; j'ai dit que Yer- 
qotisme convulsif. ou plutôt la convulsion céréale, que l'a- 



( 564 ) 

crodynie appartenaient au même groupe nosologique et 
offraient plusieurs des traits de la pellagre. Tout le monde 
comprend que ces traits , communs à plusieurs maladies 
encore mal connues, doivent nécessairement jeter de l'in- 
certitude dans la pratiquent causer des erreurs de diag- 
nostic, qu'une étude plus exacte de la pellagre et de ses 
causes feront disparaître. Il faudra donc, pendant quel- 
que temps au moins, n'accueillir qu'avec défiance les ob- 
servations de pellagre venant de pays où cette maladie 
n'est pas endémique. 

Les questions que j'ai essayé de soulever en traitant de 
la prophylactique de la pellagre exigent que j'entre dans 
quelques détails pratiques sur la culture du maïs en 
France, et sur son emploi comme substance alimentaire. 

Le maïs est évidemment une plante qui se naturalise 
péniblement sur une grande partie de notre sol. Sa ma- 
turité et surtout sa dessiccation est souvent compromise, 
même dans nos départements méridionaux , comme dans 
une partie de l'Espagne et de l'Italie ; il résiste assez bien 
aux pluies et à la sécheresse , mais il résiste peu au froid 
et surtout aux gelées, aux pluies froides, à la grêle et aux 
brouillards de nos printemps. Les contrées d'Europe dans 
lesquelles il prospère le mieux sont la Sicile, quelques pro- 
vinces du royaume de Naples , telles que la terre de La- 
bour où il trouve un sol formé de tuf et de terre volcani- 
ques ; il en est de même de la Grèce et des provinces 
méridionales de l'Espagne. M. Bonafous avoue qu'à 
mesure que de ces pays on monte vers le nord, sa vie de- 
vient de plus en plus précaire. Toutefois, cet agronome 
pense qu'il peut mûrir là où le raisin et les fruits du mû- 
rier et du châtaignier mûrissent ; mais cette assertion ne 
paraît pas rigoureusement vraie, et il semble que la matu- 
ration parfaite du maïs n'est pas assurée dans beaucoup de 



( 365 ) 

pays où le raisin et la mûre viennent constamment à par- 
faite maturité ; nous savons à n'en pas douter, grâce aux 
recherches de M. Fuster, que la vigne n'atteint pas aujour- 
d'hui la limite de culture qu'elle atteignait autrefois ; on 
sait que le Cavaldos avait d'assez bons vignobles, et que 
la vigne montait jusqu'aux Flandres. Or, le maïs ne pourra 
jamais mûrir aussi haut. Ces provinces ont renoncé à la 
vigne, parce qu'à mesure que l'agriculture s'est perfection- 
née et que les développements du commerce ont multiplié 
et rendu plusfaciles les voies d'échange, chaque pays a com- 
pris l'avantage de remplacer une culture d'un produit irré- 
gulier et de faible qualité, par des cultures mieux accom- 
modées à la nature du sol et du climat. Des considérations 
de même nature tendent à réprimer l'élan du maïs vers le 
nord, et à restreindre son développement même dans des 
pays vignobles. Les résultats des récoltes du maïs dans 
les départements de la Seine et de Seine-et-Oise avaient 
déjà conduit Saint-Genis à reconnaître que le plus grand 
nombre des terres de ces contrées étaient peu convenables 
au maïs, et Parmentier lui-même, un peu revenu de son 
engouement, déclarait que ceux qui avaient avancé que la 
culture de cette céréale était praticable dans les départe- 
ments où la vigne prospère, s'étaient trompés : «car, dit- 
ce il 1 , le maïs ne mûrit point dans les départements de 
« la Marne et de la Haute-Marne, où le raisin obtient ce- 
ce pendant assez constamment une maturité complète.» On 
voit d'après cela que dans nos départements du Nord, de 
l'Ouest et du centre, le maïs devrait être surtout utilisé 
comme fourrage 2 , et qu'il serait au moins nécessaire 

1 Ouvr. cilé, p. 5 et 6. 

2 On peut citer l'exemple de la Bretagne, où le maïs n'a pas encore 
mûri complètement, en sorte qu'au lieu d'une céréale, on n'a obtenu 
qu'une plante fourragère; mais aujourd'hui on ne l'y cultive plus que 



( 966 ) 

d'appliquer les procédés usités en Bourgogne pour la des- 
siccation et la conservation de celui qu'on voudrait destiner 
à l'usage de l'homme. 

J'ai déjà parlé de l'importance qu'il y aurait à étudier 
comparativement les diverses variétés du maïs au point 
de vue de la maturation du grain. Il est reconnu en effet 
que ces variétés ne diffèrent pas seulement entre elles par 
la couleur, la forme, le volume du grain, mais aussi par 
l'époque de la maturité, et c'est surtout à cause de cette 
dernière circonstance qu'il ne serait pas sans intérêt de 
favoriser la propagation de telle variété plutôt que de telle 
autre dans des pays où la maturation de ce grain est 
très-souvent compromise. 

Les Italiens cultivent beaucoup le maïs d'août ou maïs 
d'été à grains jaunes, qui mûrit généralement en août; en 
Piémont , où cette qualité porte le nom de melia ostenga 
ou agostana , on cultive aussi la variété qui s'appelle 
melia invernengha, et qui ne se récolte que dans l'arrière- 
saison. On cultive également des variétés précoces, le 
maïs quarantain et cinquantain, qui sont au maïs ce que 
le blé de mars est au blé d'hiver ; le cinquantain est sur- 
tout commun en Lombardie ; l'on en trouve aussi dans le 
département du Rhône , et l'on a vu que c'est surtout à 
cette variété que Marzari parait attribuer la pellagre. 

Le maïs nain ou maïs à poulet (zea maïs minima) est, 
suivant M. Bonafous, plus précieux peut-être pour notre 
pays , parce qu'il est assez précoce pour mûrir sous une 
température moins chaude que celle qui est nécessaire 



dans ce dernier but. On le sème en mai et en août ou en septembre ; 
il donne une forle coupe pour la nourriture des bestiaux. N'est-ce 
pas là un exemple que les cultivateurs de quelques provinces pour- 
raient suivre avec avantage? (Voy. Mêm. de la Société royale d'a- 
griculture, ann, 1831. ï 



( 567 ) 

aux autres variétés ; elle s'accommode eu outre d'un terrain 
médiocre; mais elle doit avoir les inconvénients de toutes 
les variétés précoces. 

Quant au maïs des Landes, dont M. Bonafous fait une 
variété secondaire, il a besoin de A mois au moins pour 
arriver à maturité. Entin nous pouvons citer encore la 
variété connue sous le nom de maïs de Grèce, qui passe 
pour résister mieux que les autres à la sécheresse. 

On ne saurait douter que les éloges prodigués au mais 
pendant un demi-siècle, et surtout la perspective d'obte- 
nir des récoltes d'une abondance incomparablement su- 
périeure à celles que donnent les céréales indigènes, n'aient 
provoqué ces efforts des cultivateurs pour s'approprier une 
nouvelle source de richesse ; si nous voyons aujourd'hui le 
maïs implanté dans les montagnes de la Suisse , sur les 
terres graveleuses de l'Alsace , dans le Palatinat , sur le 
sol siliceux du pays de Bade, dans les plaines de l'Angle- 
terre et de la Hollande , c'est que nulle part on n'a pu 
résister au désir d'obtenir annuellement une récolte re- 
présentant au moins 80 à 100 fois la semence, au lieu de 
recueillir des grains qui ne la représentent jamais que o à 6 
fois au plus 1 . On sait que dans les contrées chaudes et hu- 
mides de l'Amérique; en Egypte, où il donne 2 récoltes , 
suivant M. Delille ; à Haïti et dans quelques provinces 
américaines , où il en donne jusqu'à 3 , suivant M. de 
Humboldt, on regarde comme médiocre la récolte qui ne 
rend que 130 à 450 fois la semence; d'après M. Àiig. de 



• Il est rare, même (tans des pays 1res- favori ses, que les produits des 
céréales communes soient plus avantageux au point de vue des béné- 
fices nets. Nous savons par Columelle (De Re rusticâ, I. III), que 
dans l'ancienne Italie le rapport du blé était à peine de quatre fois 
la semence: aujourd'hui la production moyenne est à peu près de 6 
pour un dans le même pays, suivant M. Bonafous fouvr. cité, p. 51). 



( 568 ) 

Saiirt— Hilaïre, le taux le plus commun est de 200 pour 1, 
et dans les régions les plus stériles on obtient encore 60 
à 80 grains pour 1 de semence. Or, quoique les pro- 
duits soient beaucoup moins abondants en Europe, ils 
peuvent cependant s'élever à 180 pour 1 , suivant M. Bo- 
nafous. Dans le bassin de la Garonne, que cet agronome 
regarde comme l'une des parties de la France les plus 
propres à cette culture à cause de la facilité des irri- 
gations, le maïs ne donne en général que A0 à 85 pour 1. 
Les produits des autres céréales sont infiniment moindres 1 . 
Il faut donc se pénétrer de cette vérité, qu'à mesure que 
l'on avancera vers le Nord , non-seulement les produits 
du maïs seront moins assurés, plus inférieurs en qualité , 
mais qu'ils seront de moins en moins abondants; ainsi 
les avantages économiques de cette graminée, cultivée 
comme céréale , cessent à une certaine limite qu'il est 
sage de ne pas franchir. M. Bonafous lui-même , auquel 
on ne saurait reprocher une opinion défavorable à l'ex- 
tension de la culture dont il s'agit, n'a pas pu nier qu'un 
grand nombre d'essais avaient été faits inconsidérément. 

1 Voir la Statistique des départ., par Peuchet et Chanlaire. Voici le 
tableau comparatif du rapport des diverses céréales dans la Haute- 
Garonne : 

!5 1]2 Toulouse. 
6 Villefranche. 
5 Muret. 
3 Saint-Gaudens. 



RAPPORT 

DE LA RÉCOLTE 

à 

LA SEMENCE. 



ç 6 1|2 Toulouse et Muret. 
seigle. j 6 Villefranche. 
(. 3 Saint-Gaudens. 



AVOINE 



MAIS. 



( 6 Toulouse, Villefranche et Muret. 
( 4 Saint-Gaudens. 

!75 Toulouse. 
85 Villefranche. 
60 Muret. 
10 Saint-Gaudens. 






( 369 ) 

*< Si ; dit-il , ces tentatives ont prouvé qu'il est souvent 
possible à l'homme de vaincre les obstacles que lui oppose 
la nature, elles prouvent qu'il est rarement avantageux de 
le tenter. » 

Je dirai peu de choses des maladies du maïs. C'est un 
sujet à reprendre tout entier. Au commencement de ce 
siècle on ne connaissait encore d'autre maladie que le 
charbon, dont Tillet avait donné une description dans les 
Mémoires de l'Académie royale des sciences , en 1760. 
lmhoff soutint plus tard, à Strasbourg, sur ce sujet, une 
thèse dans laquelle il chercha à démontrer que la poussière 
renfermée dans les espèces de tumeurs qui constituent le 
charbon du maïs, est sans effet sur l'économie animale. 
îl avala de cette poussière le matin à jeun , il en prit par 
3e nez en guise de tabac, sans éprouver aucun effet. 11 
conclut qu'il en était de cette poussière comme de celle 
de la carie du blé, qui n'est pas nuisible aux animaux. 

Depuis cette époque on a étudié le charbon au point 
de vue de l'histoire naturelle , et De Candolle en a fait 
un champignon qu'il a nommé uredo maïdis. Les Italiens 
connaissent bien cette affection , qu'ils désignent sous le 
nom de goitre du maïs (gozzo del jormentone). 

Dans le Roussillon on connaît depuis longtemps deux 
maladies du maïs, qui sont Yétiolement et le rachitisme. 
La tige du maïs étiolé est mince , effilée, ne fructifie point, 
ou produit des épis chétifs. Celle du maïs rachitique se 
noue, se courbe, et ne fournit point de grains. 

Parmentier, qui ne connaissait pas d'autres maladies 
que les précédentes, prétendait néanmoins que le maïs 
pouvait éprouver d'autres accidents donnant lieu à des états 
particuliers du grain. « J'ai rencontré, disait-il, des tiges 
qui avaient une apparence saine, et les grains gâtés dans 
l'épi. J'ai vu des pieds très-vigoureux, ayant des pointu de 



{ 57 U ) 

moisissure sur toute la surface et leurs épis corrompus. 
Souvent il y a des tiges très-belles auxquelles il ne pa- 
raît pas qu'il soit arrivé d'aceidents, et qui sont cependant 
infécondes : on les nomme à cause de cela chapons. » 

J'ai parlé dans la troisième partie de cet ouvrage de 
l'ergot du maïs (sclerotlum zeinum), décrit par M. Roulin, 
et désigné par les Colombiens sous le nom de pelladero. 
Ce produit morbide n'a pas encore été signalé en Eu- 
rope. On a cependant reconnu dans nos provinces un 
sclerotium maïdis observé par M. Guépin , mais qui est 
différent de celui de la Colombie. On remarque sur les 
tiges, dans les années pluvieuses surtout, des expansions 
jaunâtres qui seraient, d'après M. Bonafous , le fusiporum 
aurantiacum. 

On sent combien il serait intéressant pour l'étiologie de 
la pellagre, que cette pathologie végétale, dont on voit 
l'état peu avancé, fut convenablement éclairée. 

La culture du maïs m'offrirait encore plusieurs consi- 
dérations qui pourraient n'être pas sans utilité , mais qui 
m'écarteraient un peu de l'objet que je me suis pro- 
posé; aussi me bornerai-je, pour terminer cette notice, à 
faire connaître les procédés usités en Bourgogne pour la 
préparation du maïs et son usage alimentaire. 

Voici, d'après Parmentier, le procédé suivi pour séchçr 
le maïs au four. On distribue les épis destinés à la fournée 
dans des corbeilles, puis on chauffe le four jusqu'au blanc 
parfait, c'est-à-dire un peu plus que pour la cuisson du 
gros pain. Le four une fois chauffé, on le nettoie, on y 
jette les épis , que l'on étend avec un fourgon de fer 
recourbé ; on ferme le four aussitôt. Une heure après on 
le débouche , et au moyen de la pelle de fer, on a soin 
de remuer le fond du four, de soulever les épis , de 
renverser ceux qui posent sur l'âtre. > 



( S7J ) 

Après cette opération, on étend avec la pelle une ligne 
de braise allumée à la bouche du four, que l'on ferme le 
mieux possible, dans la crainte que la chaleur ne s'échappe; 
on remue les épis une seconde fois , et c'est à peu près 
l'affaire de 24 heures pour compléter la dessiccation. - 

On réitère la même opération, en observant de donner 
au four une chaleur aussi forte que la première fois, et 
quand il s'agit d'en retirer les épis , on se sert d'un in- 
strument de fer de l'épaisseur de deux lignes que l'on 
emmanche d'une longue perche. On met les épis , au 
sortir du four , dans une manne ou panier carré. On 
chauffe de nouveau le four pour y sécher d'autres épis de 
mais,, qu'on laisse vingt-quatre heures ainsi que les pre- 
miers. Si c'est la veille d'une fête , on a soin que le foul- 
ait un peu plus de chaleur, et que la fournée soit en même 
temps d'un tiers plus considérable, parce qu'on ne la tire 
que je surlendemain. Dans un four d'une grandeur ordi- 
naire, on sèche communément environ quatre mesures 
de maïs, c'est-à-dire que les épis passés aii four rendent, 
après leur dessiccation, environ quatre mesures en grains ; 
mais quand les fours ont une capacité considérable, tels 
que les fours banaux, on y sèche jusqu'à trente ou qua- 
rante mesures. 

Quand la totalité du maïs qu'on se propose de sécher a 
passé au four, on égrène les épis. Ce travail n'est pas bien 
difficile , il ne faut pas le différer, dans la crainte que les 
grains, en refroidissant , ne se ramollissent ; on les vanne 

et on les envoie au moulin. 

- 

Voici quelques renseignements plus récents qui m'ont 
été communiqués par M. Perrusset, mon ancien collègue 
dans les hôpitaux de Paris : 

« En Bresse, en Franche-Comté et en Bourgogne, voici 
comment on traite le maïs. D'abord le maïs employé est Iç 



(57* )' 

grand maïs jaune ou blanc, et jamais le maïs quarantain 
qu'on cultive en Lombardie. Après avoir recueilli les épis 
de maïs on les dépouille de suite de leurs spathes, puis on 
en fait deux parts. Les épis que l'on destine à faire de la 
farine qui sera mangée en gâteaux, sont exposés à l'air et 
pendus, à l'aide de deux spathes qu'on laisse attachées à 
l'axe, sous les avant-toits des fermes ou dans l'intérieur 
des appartements. Il se dessèche ainsi parfaitement, et ce 
n'est que lorsqu'il est bien sec qu'on ôte les grains des épis 
pour les faire moudre. 

« Quant au maïs qui est destiné à faire les gaudes, la 
bouillie rousse, la polenta, on le soumet à une espèce de 
torréfaction. Ainsi, on le met à deux reprises dans un four 
chauffé à une certaine température que je ne connais pas 
exactement, mais c'est la température que conserve le 
four après la cuisson du pain. On le laisse là jusqu'à ce 
que le four soit refroidi. On défait les grains et on les re- 
met une troisième fois au four. On a alors le maïs fournayé 
(passé au four), et on le réduit en farine. La farine du 
maïs ainsi torréfié prend un arôme très-agréable , tandis 
que la farine a une odeur fade ; certainement cette opé- 
ration a dû imprimer une modification profonde à cette 
farine. Je ne sais si cet usage a été introduit parce qu'on 
avait reconnu quelques propriétés nuisibles à la farine non 
torréfiée ; je crois plutôt que c'est le goût plus agréable 
qu'elle acquiert par cette opération qui en est le motif. 

« Ainsi, le maïs dont on se sert pour faire les gaudes, 
la polenta, a été soumis à une espèce de torréfaction qui 
modifie profondément le goût et par conséquent les pro- 
priétés de la farine. C'est surtout sous cette forme qu'on 
consomme le maïs dans les pays précités. 

« Mais le maïs dont la farine est destinée à faire des gâ- 
teaux, que les paysans mangent sous forme de pain, n'a point 



( 373 ) 

été torréfié au feu, mais seulement desséché à l'air. Du 
reste, le gâteau de maïs ne forme jamais la nourriture ex- 
clusive, comme cela arrive, je crois, en Gascogne, et sur- 
tout dans le Béam et le pays basque. » 

J'ai fait sentir l'imporjtance de s'attacher aux meilleurs 
moyens de conservation du maïs en grain et en farine, et 
d'adopter de préférence certaines préparations pour l'usage 
alimentaire. Je me bornerai à faire connaître les procédés 
employés en Bourgogne. 

Les gaudes, c'est-à-dire la farine obtenue du grain passé 
au four, et la bouillie préparée avec cette farine, fournissent 
la subsistance principale des paysans pendant l'hiver ; elles 
sont en si grand honneur parmi eux, qu'une des condi- 
tions que font les domestiques avant de s'arrêter au ser- 
vice, c'est qu'on leur donnera des gaudes. 

On prépare cette bouillie de la manière suivante : 

On met clans une chaudière un tiers de pinte , mesure 
de Bourgogne, de farine de maïs cuite au four; on y verse 
à peu près six rez de lait, c'est-à-dire une pinte et demie, 
mesure de vin de Bourgogne ; on y ajoute une once de sel 
commun ; on fait bouillir le tout légèrement pendant une 
demi-heure , et les gaudes sont cuites ; on ajoute quel- 
quefois du beurre. 

Mais ce n'est pas toujours de cette manière qu'on pré- 
pare les gaudes. « Souvent, disait Parmentier, les pau- 
vres habitants n'ont pas le moyen de se procurer du lait, 
ni même du sel, cet assaisonnement essentiel que la na- 
ture prodigue à l'homme et qu'on lui vend si cher. Ils sont 
donc réduits à faire leurs gaudes à l'eau, avec une farine 
où tout se trouve confondu, ce qui produit une nourriture 
insipide et grossière; mais enfin elle soutient ces ou- 
vriers dans les travaux pénibles auxquels ils sont livrés. » 

On prépare d'excellentes gaudes avec deux cinquièmes 



( 574 ) 

d'eau et trois cinquièmes de lait. Il faut que la farine soit 
bien délayée et parfaitement cuite. On doit prendre garde 
surtout à ne pas trop pousser le feu, et à n'ajouter le sel que 
vers la fin de la cuisson , sans quoi on courrait risque de 
faire contracter aux gaudes de l'âcreté et un goût de brûlé. 

«Les gaudes, dit Parmentier, sont devenues également 
un mets de fantaisie, et il n'y a point de petites maîtresses 
qui n'échangent quelquefois leur café à la crème contre 
de la bouillie de maïs. On en voit paraître sur les meil- 
leures tables ; et depuis la femme du grand ton jusqu'à la 
ménagère la plus obscure, toutes mangent des gaudes; les 
unes, il est vrai, avec un apprêt que la fortune des autres 
ne leur permet en aucun temps '. » 

Parmentier, qui conseillait de supprimer la culture de 
l'avoine, qu'il regardait comme la graminée la moins pro- 
ductive et la plus nuisible aux bons terrains -, se deman- 
dait si l'on ne pourrait pas, dans tous les endroits où le 
maïs est cultivé en grand, nourrir les chevaux avec son 
grain, en le leur donnant réduit en poudre grossière. Nous 
savons par plusieurs voyageurs, et particulièrement par 
Acosta, qite dans les îles américaines le maïs supplée 
en effet à l'avoine , et qu'on l'administre de la même fa- 
çon que ce dernier grain, en ayant soin de faire boire les 
animaux auparavant, sans quoi ils courraient risque a en- 
fler, comme lorsqu'on leur donne du froment. 

Cet emploi du maïs et celui qui s'est établi dans plu- 
sieurs pays pour l'engraissement des volailles et quelque- 
fois des bestiaux, me conduisent , en finissant cette no- 
tice, à soulever la question suivante : La pellagre existe- 
t-elle chez les animaux? Déjà, depuis Buniva, cette question 



! Ouvr. cite, p. 245. 
* Oiivr. cité, p. 286. 



( &T5 ; 

s'est présentée plusieurs fois à l'esprit des médecins , qui 
n'ont pas eu à leur disposition les moyens de la résoudre. 
J'ai rapporté les expériences de M. Balardini sur des gal- 
linacés nourris avec du maïs affecté de verderame. On 
les a vus dépérir et tomber malades. Le même auteur 
rapporte encore ce fait * , d'après Giuseppe Bonetti de Caz- 
zago : a Un chien de chasse était nourri tous les jours dé 
bouillie de maïs, à laquelle on ajoutait quelques restes 
de la table de ses maîtres : on vit à l'âge d'un an se 
développer sur son dos et jusqu'à l'extrémité de la queue 
un érythème mordicant, avec déchirure de l'épiderme 
produite par l'action de se gratter , et suintement d'une 
humeur épaisse qui formait des croûtes, lesquelles, en 
tombant, entraînaient la chute des poils. Le siège dé cette 
affection variait, et lorsque les croûtes étaient tombées sur 
un point, elles se reformaient sur un autre. 

« On essaya inutilement diverses médications contre cette 
maladie ; mais enfin , d'après le conseil des personnes du 
pays , qui avaient observé des faits semblables , on cessa 
de nourrir ce chien avec du maïs. Pendant quelque temps 
on ne lui donna que des bouillies d'orge et de froment , 
auxquelles on ajoutait des raves et des pommes de terre. 
Bientôt on vit le prurit diminuer , le suintement diminuer 
lui-même, et bientôt après la desquamation. Les poils 
revinrent ensuite, et l'animal parut entièrement guéri ; en 
outre, il n'avait plus cet appétit dévorant qu'on avait re- 
marqué pendant tout le temps de sa maladie. 

« Plus tard, on reprit l'usage de la polenta de maïs, et 
l'on vit reparaître les mêmes altérations cutanées et les 
mêmes symptômes morbides qui ont été décrits plus haut, 



• Arm. xiniv. di meUieina, mai I8i5, p. iU. 



( 376) 
et une nouvelle interruption de ce régime rétablit de nou- 
veau la santé de l'animal. » 

M. Hameau rapporte dans son deuxième Mémoire qu'il 
a voulu s'informer s'il n'y aurait point parmi les brebis 
une maladie pareille à celle qu'il observait chez les ber- 
gers, lesquels s'habillent, dans ce pays sauvage, avec des 
peaux de brebis non tannées et qu'on ne lave jamais. « J'ai 
su , dit-il, d'un berger, que quelquefois, dans l'été, quel- 
ques brebis mouraient d'une forte diarrhée avec des rou- 
geurs dans l'intérieur des cuisses. » Malheureusement ce 
fait ainsi présenté demeure sans valeur ; mais ceux que j'ai 
exposés plus haut font voir l'intérêt qu'il y aurait à étu- 
dier la question de la pellagre au point de vue de la mé- 
decine vétérinaire. 



WN DE L APPENDICE. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Pages. 
Avant-propos. vu à xxxii 

PREMIÈRE PARTIE. 

Exposition historique. 1 à 123 

DEUXIÈME PARTIE 

Exposition pathologique. 29 à 125 

Chapitre 1. — Description de la pellagre de Lom- 

bardie. 30 à 48 

Chapitre II. — Description du scorbut alpin , ou 

scorbut des Alpes. 49 à 52 

Chapitre III. — Description du mal de la rosa des 

Asturies. 58 à 61 

Chapitre IV. — Description du mal de la Teste, ou 

pellagre des Landes. 62 à 74 

Chapitre V. — Description de la pellagre du Laura- 
guais (départements de la Haute- 
Garonne et de l'Aude). 75 à 83 

Chapitre VI. — Des cas de pellagre observés dans 

le rentre de la France. 84 à 87 



\ 
87 


'âge». 

à 96 


97 


à 


104 


105 


à 


113 


114 


à 


123 



( 578 ) 

Chapitre Vil. — De la folie pellagreuse. 

Chapitre VIII. — Complications, anomalies, diag- 
nostic différentiel çt pronostic. 

Chapitre IX. — Altérations cadavériques. 

Chapitre X. — Résumé analytique des principaux 
phénomènes de la pellagre. 

TROISIÈME PARTIE. 
pathogénie et ÉTI0I.0GIE. 

Chapitre I. — Siège et nature de la pellagre. 123 à 132 

Chapitre II. — Origine de la pellagre. 133 à 147 

Chapitre III. — Causes de la pellagre. 148 à 149 

§ I. — Influence des modificateurs atmosphé- 
riques du soj , du climat. Topogra- 
phie comparée des pays où règne 
la pellagre. J4§ à 157 

g II. — Influence de l'habitation, du genre de 

vie, etc. Influences morales. 158 à 159 

g III. — Influence du régime alimentaire. 180 à 221 

§ IV. — Influence des tempérament», de l'âge 

et du sexe. 221 à 228 

§ V. — Influence de l'hérédité. 229 à 232 

$ VI. — Influence de la contagion. 255 à 258 

QUATRIÈME PARTIE. 

TJ4AITEJIENT y PROPHU^CTIQUE. 

Chapitre I. — Traitement. 239 à 259 

Chapitre 11. — Prophylactique. 260 à 275 

Proposition 1. — Perfectionnements à intro- 
duire dans la culture du maïs et dans son 
emploi comme suhstanre alimentaire. 274 à 290 



( 379 

Hroposition II. — Augmentation de la propor- 
tion des substances animales qui entrent 
dans le régime alimentaire du peuple des 
campagnes. 291 à 292 

Proposition III. — Améliorations à introduire 
dans les conditions d'existence de la classe 
pauvre des cultivateurs. 292 à 300 

APPENDICE. 

Topographie médicale des Asturies. 301 à 307 

— du bassin d'Arcachon. 308 à 310 

— des Landes. 511 à 317 

— du Lauraguais. 318 à 322 
Observations de Frapolli. 325 à 324 

— de pellagre recueillies à l'hôpital Saint- 

Louis. — Observation 1. 325 à 340 

Observation IL 341 à 344 

Notice sur le maïs et sa culture. 345 à 376 






FIN DE LA TABLE. 



Imprimerie de UEXNUYER el TCÎIPIN, rue Lemercier, 24. Bati^nolles. 




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